24 fév 22

441. Lisant le Journal des jours tremblants, Après Fukushima de Yoko Tawada (Verdier, 2012), écrivaine née à Tokyo et qui vit en Allemagne depuis 82, je me laisse emporter par ses Trois leçons de poétique, précédant les quelques pages du Journal. Livre recommandé par Ludovic B., et qui me surprend : j’attendais l’écriture diariste d’une rescapée, rien de cela, mais trois leçons de poétique prononcées à Hambourg, la 1ère le 4 mai 2011, juste après la triple catastrophe de Fukushima. Une auteure japonaise, parlant japonais et allemand, vivant en Europe : voilà qui attire toute mon attention. Friction des langues, des imaginaires ; insularité japonaise et altérité occidentale, pour examiner au plus près des langues (japonais donc, allemand, afrikaans, portugais…) l’image que se sont faite du Japon les étrangers, depuis les premiers Portugais jusqu’à aujourd’hui. Écriture enrichie de cette perspective cavalière sur les époques et les cultures, du bilinguisme allemand/japonais- beaucoup à dire sur la structure de ces deux langues et la vision du monde qu’ils véhiculent. Il est aussi beaucoup question de la traduction (d’ailleurs, les trois leçons sont traduites de l’allemand par Bernard Banoun, et le journal est traduit du japonais par Cécile Sakai ; et la collection de l’édition Verdier s’appelle «der Doppelgänger   », soit « soi-même comme un double » : cela éclaire, non pas de manière préromantique allemande, mais d’un point de vue linguistique, le jeu de miroir qui établit un entre-langues fécond.

442. La 2è leçon, « Les marchands traduisent », me séduit particulièrement. Y. T. réfléchit au manuel de langue, où « on apprend par cœur des listes de vocabulaire où se rencontrent poétiquement des mots qui n’ont rien à voir les uns avec les autres » : à mon sens, le manuel dédouble ce qui nous arrive en terre étrangère, expérience des décalages lorsqu’on en apprend la langue, des ajustements permanents entre les mots et les choses. « Quand on fait des exercices de langues, on forme des phrases radicales, exprimant alors des choses qu’on n’aurait jamais dites sans cela » (p.34) C’est juste : on devient Mister John, Rolf ou bien Gisela (souvenirs émus de la méthode Holderith au collège),

Furansu-jin, etc., exerçant des activités variées, voyageant en des pays que l’on ne connaît pas. Mais au-delà de la simple dimension d’identification au personnage-locuteur que l’on devient (on est d’ailleurs parfois rebaptisé pour l’occasion d’un autre prénom, dans la langue-cible), c’est le fait de devoir prononcer des phrases qui ne correspondent pas à notre réalité vécue, phrases qui témoignent de ma volonté d’apprendre. Et Y. T. ajoute : « Mais le savoir n’atterrit pas pour autant dans le tiroir prévu pour lui, il reste en travers de la gorge, il dérange le corps du citoyen. » La formule est heureuse : apprendre une autre langue me reste parfois en travers de la gorge, comme une remarque mal prise ; cela me dérange dans mon corps de citoyen français, de devoir « penser à l’envers » ou bouleverser la structure mentale du français pour construire une phrase en japonais (« je suis français » devient en japonais « quant à moi / Français / je suis ». Contre la « pulsion d’identification » de chaque locuteur envers sa langue, la traduction oblige à un décalage jusque dans la syntaxe (le « je suis » si prisé en deçà des Pyrénées est relégué en fin de proposition en japonais). J’apprends aussi pourquoi le statut de traducteur est plus prisé au Japon qu’ailleurs : en 1720, le shogun Yoshimune autorise l’introduction de livres européens, à condition qu’ils n’aient aucune teneur chrétienne (une nouveauté depuis l’interdiction de la mission chrétienne en 1587). Le naturaliste danois C. P. Thunberg, disciple de Linné, réside sur l’île de Deshima de 1775 à 1776, et fait la connaissance du savant Kôgyû Yoshiho. Ce dernier va bien connaître la médecine et la botanique européennes : la science, ajoute Y. T., « qui était née avec la traduction du chinois, se poursuivit dans la traduction du néerlandais. Kôgyû Yoshiho avait appris le néerlandais enfant, et « traducteur était un métier qui se transmettait de père en fils, tout comme acteur et bien d’autres métiers » (p.47) Ainsi, le traducteur apprit « seul la médecine européenne et les sciences naturelles » et il fonda une école parmi les plus importantes, Yoshiho-ryû-kômô-geka, la « chirurgie à poils rouges de l’école de Yoshiho ». La langue japonaise ne possédait pas de mot pour dire « Europe », la science européenne était appelée science hollandaise, rangaku (ran comme abréviation de Oranda, Hollande).

443. Une belle surprise m’attend à la fin du livre, p. 109 : l’évocation de Tatsumi Hijikata, fondateur du butô, qui s’est interrogé sur le « corps tohôku », à rebours du corps du danseur de ballet classique. Reins déformés, dos cassé, regard vers le bas, gravité terrestre. Kazuo Ôno et son fils Yoshito, disparus assez récemment, ont dansé avec Hijikata. Souvenir poignant de mon apprentissage de la danse butô avec les Ôno sensei.

Comment les catastrophes de H. et N. ont traversé la culture japonaise, et comment elles ont irradié dans la danse butô.

Je reviens à la question de la traduction : durant les ateliers de danse butô, un danseur et interprète madrilène traduisait du japonais vers l’espagnol les quelques explications que Yoshito Ôno donnait aux danseurs. Tout n’était pas traduit, loin s’en faut : alors je devinais, je m’accrochais aux quelques mots que je comprenais ; j’essayais surtout de ne pas en passer par les mots.

444. Poursuis en parallèle la lecture de Putain de mort de Michaël Herr, reporter de guerre au Vietnam. Vision non romancée de la réalité de la guerre. Herr saisi au plus juste les regards perdus, les échappées vers la névrose, la dépression, la folie, les carnages, la violence inimaginable des combats, dont Sympathy for the devil de Kent Anderson rendait compte d’une autre manière, tout aussi dérangeante. Poutine envahit l’Ukraine, les accords de Minsk I et II me font penser à ceux de Münich. L’histoire se répète, les acquis des révolutions des fleurs sont remises en cause. Images de tranchées ukrainiennes, de mouvements de chars, invasion nocturne… Jours tremblants encore et encore.

4 nov 21

244. Je continue la mise à plat de la structure du projet « k infini ». Carte mentale. Je laisse reposer. Penser à un atlas des cartes. Question des imaginaires à l’œuvre : l’irradiation photographique, à déployer dans plusieurs espaces. François Bon évoque les 160 cahiers d’Antoine Emaz, cahiers de notes quotidiennes, matériau en devenir poétique.

C’est son bassin de décantation à lui. Vais lire extraits de Cuisine et Cambouis. Mes cartes comme des bassins de décantation, la mise en carte est l’étape qui suit celle des notes éparses. Je ne peux m’affranchir complètement du papier, d’ailleurs je n’en ai aucune envie. Pour le projet Algérie, je travaille davantage, voire presque exclusivement, sur PC avec Scrivener, bien pensé pour aider à la rédaction, notamment dans l’organisation du paratexte (notes, doc, liens, etc.) Ce qui est une première pour moi, habitué jusqu’alors à tout coucher sur le papier, et à achever l’ensemble par la dactylographie sur PC. Pour le reste des projets, j’en reste au papier. Parfois ces dispositifs se recoupent, font doublon, se regardent en miroir

245. Reçu le Journal des jours tremblants – Après Fukushima, de Yoko Tawada (chez Verdier, collection Der Doppelgänger, ce qui me ravit), et Les Anges radieux de William T. Vollmann, traduit par Claro (Actes Sud). Le premier livre va nourrir le tropisme nucléaire. Le second, on verra. Feuilleté rapidement : pavé, avec dessins de l’auteur, ce qui suscite déjà toute ma sympathie. J’aime bien les petits schémas de Stendhal (Souvenirs d’égotisme ? Vie de Henry Brulard ?). Les photographies et documents de Sebald. Photographies apparemment banales souvent, discrètes, peu nombreuses, qui confèrent au texte une dimension troublante (l’attestation d’une réalité vue par les yeux de l’auteur). Les dessins et schémas qui sortent de la fabrique de l’écrivain, donnés tels quels. Interpénétration plaisante, manière de soulever les rideaux et de regarder en coulisse.

31 oct 21

233. Pas de côtés (sic) dans ce journal. Est poinçon tout ce qui me point.

234. Tropisme nucléaire : vais lire Réacteur 3 [Fukushima] de Ludovic Bernhardt (éd. Landskine). Il me signale Journal des jours tremblants : Après Fukushima, précédé de Trois leçons de poétique de Yoko Tawada, et William Vollmann, Fukushima dans la zone interdite. Bonne occasion pour lire tous ces auteurs, et découvrir enfin le monument Vollmann. Je lui parle du livre de Michaël Ferrier, Fukushima. Et, sur Tchernobyl, un roman que j’avais beaucoup apprécié, Le cycliste de Tchernobyl de Javier Sebastián.

235. Tropisme mexicain : désirant relancer les éditeurs pour ma traduction du recueil de José Emilio Pacheco La Sangre de Medusa, en souffrance dans un tiroir, je tombe sur la page FB dédiée à l’écrivain – une mine de textes et de photos, tenue par Jesús Quintero, « Textos a la deriva », et lis ceci :

(source : france-troc.com)

Contre le Kodak, de José Emilio Pacheco

Terrible chose que la photographie.
Penser que dans ces objets à quatre angles
Gît un instant de 1959.
Visages aujourd’hui disparus,
Air qui n’est plus.
Parce que le temps se venge
de ceux qui brisent l’ordre naturel en l’arrêtant,
les photos se fendillent et jaunissent.
Elles ne sont pas la musique du passé :
elles sont le fracas
des ruines du dedans qui s’effondrent.
Elles ne sont pas le vers mais le craquement
de notre irrémédiable cacophonie.

(trad. personnelle)

Ce poème est tiré du recueil Irás y no volverás / Tu partiras sans retour (1969-1972), que je n’ai pas ; j’en ai des extraits dans l’anthologie La fábula del tiempo / La fable du temps (2005). L’interrogation constante sur le temps, découverte dans Batailles dans le désert (1981), La lune décapitée (1963-1969), et le génial Tu mourras ailleurs (1967), tous trois traduits en français, réapparaît dans ce court poème : le temps s’en prend aux visages, à l’air, à la matière qui craquèle et jaunit ; la photographie est effondrement de déjà-ruines, dysharmonique et rageur. Voilà qui me donne envie de traduire cette anthologie…qui restera lettre morte peut-être.

236. Par association d’idées, de la « déchirure oblique » des cartes d’ André-Pierre Arnal (poinçon du 30 oct 21) au fendillement de la photographie évoqué par Pacheco. Geste de séparation, dans la carte (coupée du territoire qu’elle représente, parce qu’elle en est le symbole imparfait) comme dans la photographie (à jamais coupée dans le temps et l’espace du sujet dont elle est une représentation forcément spectrale). Dans les deux, déchirure (souvenir du film La déchirure de Roland Joffé, 1984, au moment de la prise de Phnom Penh par les Khmers rouges. Quatre reporters tentent de quitter la ville ; j’ai en mémoire la scène où l’un d’eux fait l’impossible pour révéler une photo d’identité qui permettrait d’utiliser un document officiel – il me semble que c’est leur assistant cambodgien Dith Pran qu’ils essaient de sauver ?)