18 oct 21

200. Quels sont les rapports entre une structure préexistante à l’œuvre et son investissement imaginaire et symbolique par l’écrivain ? Primo Levi dans Le système périodique (1975) investit la table périodique des éléments de Mendeleïev (1869). Levi utilise 21 éléments (sur les 118 existants), qui donnent le titre de ses chapitres. Pourquoi se couler dans un tel moule ? 1/ affinité : Levi est chimiste, et c’est grâce à sa formation qu’il va pouvoir travailler comme chimiste à Auschwitz (et pouvoir prendre des notes), la chimie est consubstantielle à son existence, elle en est même la garante, au moins « dans les derniers mois de détention » écrit-il. 2/ Le tableau est un cadre rationnel : il « représente tous les éléments chimiques, ordonnés par numéro atomique croissant et organisés en fonction de leur configuration électronique, laquelle sous-tend leurs propriétés chimiques » (Wikipedia). Cette table de symboles constitue l’assise du monde. Héritage du Traité élémentaire de chimie, présenté dans un ordre nouveau et d’après les découvertes modernes de Lavoisier (1789), qui regroupe les « substances simples » qu’on ne peut décomposer. On peut penser qu’imaginairement, le recours à ce tableau permet un regard atomiste sur l’humain, comme plus petit dénominateur commun de l’humanité, rationnellement théorisé et expérimenté. A rebours de l’arbitraire terrifiant du camp où hier ist kein warum, (ici il n’y a pas de pourquoi), négation du droit à poser une simple question. 3/ Levi entreprend donc de reprendre 21 éléments du tableau, avec lesquels il tente de classer vingt-et-un épisodes de sa vie, placés sous le signe d’un élément. Levi déclare que « ce n’est pas un manuel de chimie […] mais l’histoire d’un métier et de ses défaites, victoires et misères, telle que chacun désire la raconter… »

Lien organique entre symboles chimiques, rapport métonymique ? <à compl.>

201. Le titre Le système périodique laisse entendre qu’il s’agit du système périodique de Mendeleïev, alors qu’il en est un détournement, un emprunt, un prélèvement. Détournement au profit d’une écriture autobiographique, même si Levi s’en défend (« ce livre n’est […] même pas une autobiographie »), emprunt d’éléments (surtout des métaux, des gaz), prélevés en chimiste pour faire réagir titre et récit. Voilà ce qui m’intéresse particulièrement : les rapports entre le tableau de référence universel, des éléments retenus (« Argon », « Hydrogène », « Zinc »…), ce que Levi en a retenu pour son livre, et le rapport précis entre chaque titre et le récit particulier qu’il coiffe. Soit étudier un ensemble de relations de glissement (voir d’ailleurs s’il y a métaphore) de l’universel scientifique au particulier littéraire, du biographique à l’autobiographique (et réciproquement), de l’histoire universelle à l’histoire individuelle, etc.

202. J’ai commencé à utiliser une forme préexistante (le bestiaire : Physiologos, puis bestiaires médiévaux, vision religieuse, H > animaux, etc.). Pourquoi le bestiaire ? Début de réponse : deux « bêtes » rapportées en France depuis l’Algérie par Michel (le caméléon et l’iguane), l’évocation du chien que mon père a « eu » en Algérie ; mon désir souterrain d’établir un parallèle entre la vie guerrière des hommes et celle des animaux, comme un contrepoint, un pas de côté. J’utilise aussi la citation de «  La mort du loup » de Vigny (écrit comme un apologue où l’homme est dépeint en chasseur cruel) pour tisser un lien thématique (chasseur-militaire-cruauté) qui n’est pas gratuit, car ce sont les seuls vers poétiques que j’ai jamais entendu mon père déclamer. Marqué aussi par un texte de Derrida sur le regard de l’animal (réf ?)

203. Pourquoi, de façon générale, l’utilisation d’une ou de plusieurs contraintes ? Vieille histoire (les poèmes à forme fixe par ex. cf. Baudelaire, « parce que la forme est contraignante, l’idée jaillit plus intense »). La contrainte préexiste, est extérieure à l’œuvre (cf. Cahier des charges pour La vie mode d’emploi de Perec : par ex. l’immeuble du 11 rue Simon-Crubellier est un carré de 10 x 10 appartements, décrits selon le déplacement en L du cavalier aux échecs, exhaustivement et sans répétition). Contrainte comme « technique consciente du roman » (Queneau) qui libère l’imagination. Chez Perec, besoin de cadres, de définir des espaces. Peut-être y a-t-il quelque chose de semblable chez Levi, qui à la différence de Perec, a) dévoile la structure contraignante en titre, b) respecte une contrainte beaucoup moins lourde que chez Perec. Peu importe : le choix d’une contrainte répond à un besoin, ce qui semble d’abord contre-intuitif, de créer des espaces autres balisés par des termes (à la fois les mots et les termes antiques qui délimitaient un terrain ou matérialisaient une frontière.) Recourir à un système, entendu comme « construction théorique cohérente, qui rend compte d’un vaste ensemble de phénomènes » (TLFi), antérieur au texte, signifie s’appuyer sur un ordre préétabli, dont le texte est finalement un épiphénomène, une validation par l’expérience de la pertinence du système. A ceci près qu’il y a déplacement du champ scientifique au champ littéraire.

201. Outre la contrainte formelle, une exigence éthique : ne pas romancer. Pas loin de Rousseau (préambule des Confessions : « j’ai pu supposer vrai ce que je savais avoir pu l’être, jamais ce que je savais être faux »).

202. Une biographie poétique.

203. Ce carnet est aussi traversée des livres. Résurgences nombreuses, je les note et m’en débarrasse. Poinçonner est une oblitération passagère (Rousseau reviendra-t-il ?).

11 oct 21

174. Les débats actuels sur le massacre du 17 octobre 1961, les commentaires d’un président sur la « rente mémorielle » d’un État « politico-militaire » algérien, son questionnement sur l’existence d’une « nation » algérienne avant 1830, révèlent, s’il le fallait encore, combien la guerre d’Algérie – et avant elle, le passé colonialiste de la France, restent prégnants chez nombre de Français et d’Algériens, à plusieurs générations de distance. Macron est sans doute celui qui a le plus fait pour tenter une réconciliation des mémoires déchirées. Il est terrible que le gouvernement algérien, de son côté, n’ouvre pas aux chercheurs ses archives nationales, afin de participer à l’ œuvre de compréhension et de réparation. Je télécharge les 160 pages du rapport de Benjamin Stora.

175. Caroline Diaz, auteure au Tiers-Livre, a entrepris un livre sur son père disparu. Enquête menée aussi sur les lieux possibles où il aurait été. Images tremblées de l’incertitude : peut-être a-t-il été là. Interrogation muette devant un espace-temps qui se dérobe. Et si l’on revient sur les lieux mêmes que le disparu a connus, que se passe-t-il ? Nous voyons le monde tel qu’il/elle l’a vu, si les lieux n’ont pas changé. Ses yeux se sont posés sur tel mur, telle devanture, il/elle a vécu dans telle pièce…Reconstruction imaginaire, lestée de nos affects, de nos désirs, telle une photographie mentale ou un film, un ça a pu être ainsi. Pur fantôme que l’on convoque pour retrouver le disparu, thanatomorphose à rebours, machine à remonter le temps, qui compose un spectre visuel et émotif où l’être aimé reprend vie ; spectre moins brutal que celui du rêve, car nous le façonnons l’espace de quelques secondes, projetons sur ce lieu un filigrane presque invisible, pour le laisser ensuite s’échapper. C’est L’arrêt de mort de Blanchot. Affaire de spirite que tout cela.

176. De spirite, et d’imprimeur. Le filigrane est une forme de poinçon (on y revient) mâle et femelle que l’on applique de chaque côté du papier mouillé, à des fins de reconnaissance ou de sécurisation. Reconnaître, authentifier, embosser : métaphore de l’écriture aussi qui se débat avec l’invisible, l’intime, l’intangible. Échapper à l’indivis, au multiple, à l’oubli anonyme, par un sceau personnel sur le temps et l’espace (vrai de toute création, quelle qu’elle soit). Écrire n’est jamais que répéter le premier trait gravé au silex, la première empreinte laissé sur le mur d’une grotte, la première incision d’un os.

177. Entre veille et sommeil ce matin (re)surgit le souvenir de mon père disant de mémoire un extrait du poème de Vigny, « La mort du loup ». Je m’en souviens, car il était très rare que mon père récite un texte (mais il connaissait les paroles de Brel, Ferrat, Lama, etc.) :

Alors il a saisi, dans sa gueule brûlante,

Du chien le plus hardi la gorge pantelante,

Et n’a pas desserré ses mâchoires de fer,

Malgré nos coups de feu qui traversaient sa chair,

Et nos couteaux aigus qui, comme des tenailles,

Se croisaient en plongeant dans ses larges entrailles,

Jusqu’au dernier moment où le chien étranglé,

Mort longtemps avant lui, sous ses pieds a roulé.


Souvenir du poème appris enfant, qui a traversé sa vie d’adulte puis la mienne. Les vers de Vigny sont cruels, de la cruauté humaine qui s’acharne contre « l’ennemi » (c’est là d’ailleurs la dimension éthique du poème, qui interroge le comportement de l’homme envers l’animal : débat toujours actuel). Je ne peux m’empêcher, à tort ou à raison, de relier à ce poème l’expérience de la guerre d’Algérie. Déformation, peut-être. Après tout, il est de ces textes qui pénètrent une jeune sensibilité, et qui laisse une durable empreinte (pour ma part, ce sont des extraits de La légende des siècles de Hugo, le poème « La conscience » : l’œil était dans la tombe et regardait Caïn, ou « Booz endormi », ou « Oceano Nox »…). Et peu importe si je force le lien. Je ne vois pas au nom de quoi j’écarterais tout ce qui surgit de ce projet : c’est une dérive, et comme telle, elle hameçonne ce qui vient dans une libre association, par des filets flottants, comme l’écoute flottante.

178. Association libre, mais non gratuite. J’avais commencé un chapitre, « Pour un bestiaire », dans lequel ce poème de Vigny va trouver sa place.

179. Et malgré tout le vertige du désemparement.