1er juillet 2022 | celui qui parle la langue des oiseaux | 21

516. Lire Dâh : toujours bien dresser l’oreille.

517. Je viens de recevoir un livre envoûtant : La Langue des oiseaux de Christophe Macquet. Ce livre sans texte rappelle L’Oiseau : récit physique, publié en 2014 par Le Grand Os, où l’auteur proposait 82 photographies couleurs prises entre 2005 et 2012, principalement en Amérique du Sud.

1ere et 4e de couverture de L’Oiseau, récit physique ©C. Macquet

Je n’ai pas ce livre-là. Je ne peux que revenir au site du Grand Os, et à un extrait de L’Oiseau chez cet éditeur, ainsi qu’à l’extrait de l’article que l’écrivain Xavier Boissel y consacre : « Le Silence de l’oiseau ».

518. Nouveau livre muet : The Language of the Birds. Publié par l’éditeur Kâla Publishing, à Phnom Penh, en mai 2021. Couverture rigide, 21 x 30. Quelques éléments de la genèse du livre sur le site de Cambodianess. La première de couverture a la densité de la nuit khmère traversée dans Dâh. Je n’évoquerai pas encore ma rencontre avec les 48 diptyques photographiques, qui font toucher à ce je-ne-sais-quoi de khmer, dont Dâh révèle un peu du mystère. Je vois combien  /pʰiesaa baksəy/ ne peut être dit que dans une langue que je n’entends pas, puisque c’est la langue mystérieuse des oiseaux, que l’auteur parle dans son 25ème livre muet. Oiseaux qui volent dans toute l’œuvre de C. Macquet, incarnés dans la lettre du texte et dans le grain photographique. « Un oiseau qui me rase le regard » , lit-on page 79 de Dâh, oiseau qui déclenche l’appareil imaginaire en lignes écrites et en images. L’oiseau-lire. L’oiseau mélancolique (« la solitude Avine / elle vous laisse tirer les vers du ciel comme un oiseau triste », Dâh, p. 114).

519. « L’oiseau-langue-mystère » de la pièce 37, « Toast à Mallarmé ». Voilà ce dont il s’agit : Macquet aurait trouvé la langue des oiseaux, la langue de toutes les langues (le titre en khmer, en anglais, ici en français, etc.). C. Macquet est héritier d’Hermès et de Fulcanelli. La langue muette du livre muet parle dans Dâh, livre-athanor. L’un est la clé de l’autre, l’un se mire dans l’autre. Pas de livre central, mais des livres où l’oiseau apparaît à différentes époques (« Blanche lui avait donné son cœur en plastique / (photo n° 50 de L’Oiseau) / le temps n’avançait pas » , pièce 58 de Dâh, « A quatre ans dans mon ciré jaune ») et en différents lieux. Dâh fait référence aux oiseaux de L’Oiseau ; The Language of the Birds semble l’aboutissement d’une quête ontologique : résoudre le mystère immémorial du langage, parler en silence. [LANGUE DES OISEAUX]

17 sept 21

136. Terminé lecture de Guerre d’Algérie, Le silence des appelés, de Claude Juin (2021). Lecture rendue agaçante par un emploi parcimonieux de la ponctuation, et une relecture du manuscrit défaillante. A cela près, le bouquin est intéressant, malgré des digressions autobiographiques un peu vaines, malgré un traitement du thème plutôt rapide. Il ne faut pas s’attendre à une étude sociologique, mais à un récit autobiographique, traversé d’analyses pertinentes. Me reste à reprendre les passages repérés qui intéressent mon propos. L’auteur est attachant dans sa fidélité à un idéal humaniste, respectueux des Algériens. Accueil hostile de son livre par les partisans nostalgiques de la France coloniale, évidemment.

137. Reçu Sous le feu, la mort comme hypothèse de travail, de l’ancien militaire et historien Michel Goya (2015). Titre percutant, dans une étude récente de la vie du soldat près de la mort, individuellement et collectivement.

Poinçon du 28

28 août 21

  1. Il existait des diapositives, me rappelle mon frère, faites par mon père en Algérie (et un vague souvenir d’enfance m’en revient). Il est fort probable qu’elles aient disparu durant les déménagements. Si c’est le cas, je perds une mine d’une incroyable richesse. Je n’ai pu aller aider à ces déménagements. Absence, qui renchérit sur l’absence, poupées gigognes d’absences. Algérie ressemble de plus en plus à un trou noir dont je ne peux vraiment m’approcher. Hier soir, Caroline D. me dit avoir travaillé sur un projet semblable (Algérie, mort du père). Je suis vivement intéressé : on va prendre date pour en parler.
  2. « Écrire de façon tangentielle », me dit Xavier B. En effet. Écrire des scènes dont je sais qu’il les a vécues (bivouacs, patrouilles, etc.) Je pense être retenu par une allégeance à la stricte réalité vécue, ce qui ne peut constituer, en l’absence de documents, une ligne rouge à suivre. Dois me contenter d’un « tel que cela a pu être », et non un « ça a été ».
  3. Ai commencé Après la guerre de Hervé Le Corre (2014): magnifique écriture, entre behaviourisme policier et densité poétique (les descriptions, les introspections des personnages, notamment celui de Daniel, jeune homme qui attend sa feuille de route pour partir en Algérie ; le personnage du commissaire Albert Darlac, qui a fait le choix de la noirceur, a grenouillé dans les bas-fonds de l’Occupation). C’est dense comme du Céline, acéré à la Manchette. Xavier pourra me donner les coordonnées d’Hervé Le Corre. Hâte d’achever la lecture et d’en parler avec son auteur. Trame historico-policière, sur fond de violence dans la ville de Bordeaux, années 50.
  4. Sans que j’en aie conscience, d’abord, m’installant dans une écriture des marges. D’un centre fuyant car fantasmé, lointain, inconnu (un homme / janvier 1958-1963 / une guerre / et un silence quasi jamais violé). L’éloignement est vertige de la courbe, écrit Edmond Jabès, mais quel centre, un jour, saura fixer son cercle ?
  5. Cet homme, mon père, a déjà passé. Sa trace ne signifie pas son travail ou sa jouissance dans le monde, elle est le dérangement même s’imprimant – on serait tenté de dire se gravant – d’irrécusable gravité . Je reprends à mon compte ces lignes d’Emmanuel Levinas dans L’Humanisme de l’autre homme, IX, La trace. J’aimerais faire œuvre d’ostensoir devant cette gravité incommensurable, celée toujours. C’est bien la question de la trace que mon père a laissée en moi, que je (me) pose. Enquêter sur ses traces, et sur les miennes (je sens là qu’il y aurait beaucoup à dire, je reste allusif pour l’heure). Un grave dérangement de l’ordre du monde, et son renversement des valeurs. Le mal, pour faire court : tortures, exécutions, déplacements, exode, etc. Je ne saurai jamais ce que mon père a vu (mais la documentation historique palliera en partie), a fait (c’est un trou noir). Mais je pose aujourd’hui ces pierres d’attente : dérangement grave, mal, silence. Jabès encore : ce qui est dit, l’est toujours en fonction de ce qui ne sera jamais exprimé. (Le Livre des marges).
  6. Faire l’inventaire du vide. Je l’ai d’ailleurs commencé sur quelques feuillets de A. Finalement, ce carnet parvient à dialoguer avec les feuillets : j’observe cela, presque détaché, intrigué. Distance entre ce que j’écris : le projet A. / le carnet du projet, et moi-même ; plongeons, apnées, noyades & étouffements, retour sur la grève, otium. Aller-retours. La lecture de ce que j’écris modifie ce que j’ai écrit et ce que je vais écrire : monde flottant, labile, se résumant à quelques planches éparses à la surface de l’eau.
  7. Le langage réalise, en brisant le silence, ce que le silence voulait et n’obtenait pas. Ces mots de Merleau-Ponty sont cités par Jabès dans sa « Lettre à Jacques Derrida sur la question du livre ». Ce que le silence veut et n’obtient pas : le silence, précisément, l’oubli.

Poinçon du 25 août 21

25 août 21

  1. Lu La place d’Annie Ernaux. Touché par la justesse du ton, la distance qu’elle garde à rendre compte de la place des parents dans la société, de l’ascension humble du père, garçon de ferme, ouvrier, puis commerçant. Récit d’une distance aussi qui va croissant entre le père et sa fille. « J’écris peut-être parce qu’on n’avait plus rien à se dire. » L’exergue, une citation de Genet, m’interroge : « Je hasarde une explication : écrire c’est le dernier recours quand on a trahi ». L’écriture sur le père, le patois, la mère, serait la réparation symbolique de la trahison qu’elle pense avoir commise en épousant un homme d’une autre classe sociale. Cet embourgeoisement lui a fait mal. « Une distance de classe, mais particulière, qui n’a pas de nom. Comme de l’amour séparé. » Troublants échos en moi. « Par la suite, écrit Annie Ernaux, j’ai commencé un roman dont il était le personnage principal. Sensation de dégoût au milieu du récit. Depuis peu, je sais que le roman est impossible. Pour rendre compte d’une vie soumise à la nécessité, je n’ai pas le droit de prendre d’abord le parti de l’art… » Ce passage m’a profondément remué : comment trouver la voie juste ? Pour elle, ce sera rassembler « les paroles, les gestes, les goûts de mon père, les faits marquants de sa vie, tous les signes objectifs d’une existence que j’ai aussi partagée ». Voie propre à l’auteure bien sûr, il n’est pas de vérité unique. Je pense en écrivant ces lignes à L’invention de la solitude de Paul Auster.

82. Écrire sur la mort de son père, sur son père, c’est aussi saisir avec une plus grande acuité sa propre finitude : on est le prochain sur la liste. Urgence du récit à écrire, dilemme de la forme à adopter. Quel beau titre que La Place : je m’attends à une place urbaine, bien sûr… mais il s’agit d’une place symbolique, sociale. Je repense à l’exergue de La place de l’étoile de Modiano : durant l’Occupation, un soldat allemand demande à un Juif : où est la place de l’Étoile ? Le Juif désigne son étoile jaune sur le cœur : ici. Ce quiproquo métaphysique, cette question de la place que chacun occupe, est essentielle. Il est difficile de se confronter à la gravité de la Place de l’étoile. Mais cela ne peut m’empêcher de réfléchir à la question de la place de chacun, à la question de la dette que chacun a, ou croit avoir, avec tel ou tel (et particulièrement avec les ascendants). Quelle place occupé-je quand j’écris sur mon père ? Quand tout ce que j’écris s’apparente au paiement d’une dette symbolique, mots écrits contre silences ? Annie Ernaux semble avoir vécu son reclassement comme une trahison envers les valeurs familiales : c’est bien compréhensible, je n’y vois rien à redire (de quel droit, d’ailleurs ?) Devenue femme mariée « bourgeoise », professeure, puis écrivaine : elle a dompté les codes sociaux (ceux de sa famille, ceux de sa belle-famille) ; les codes culturels (professeure puis auteure). C’est en se retournant qu’elle mesure le chemin parcouru ; tel Orphée, elle se retourne sur un Eurydice, sa famille de petits commerçants besogneux et méritants, désirants et méritants. Les fait-elle disparaître en se retournant ? Non, bien sûr, il n’est que de lire La place pour mesurer la profondeur d’un récit pudique, qui témoigne d’une place gagnée mot après mot, ligne après ligne, au-delà des silences paternels.

83. So what ? Quelle est ma place, ici et maintenant, par rapport à mon père ? J’ai conscience d’avoir, moi aussi, réussi : grâce à mes parents qui ont financé mes études, je suis devenu professeur de lettres. Mon frère est ingénieur en aéronautique. Oui, c’est une réussite : sociale, sans doute. Symbolique, à coup sûr. J’ai appris à domestiquer les codes, à les faire miens. J’ai lu, lu, lu ; écrit tout autant, depuis très longtemps. A ma façon, j’acquière une place que j’ai toujours fantasmée comme étudiant de Lettres ; j’occupe mes propriétés, nul ne m’en délogera, car je suis dans mon bon droit, de fils et d’auctor. Cela peut sembler pompeux : ça ne l’est pas. La place d’Annie Ernaux est celle de la fille qui, au-delà de la mort, dit à son père : « regarde, papa, je n’ai pas démérité. Même si nous n’avons pas pu parler, je suis là, ta fille, j’écris pour toi qui n’as pas su ou voulu. » (« l’espérance, écrit Ernaux, que je serais mieux que lui ».) Concernant ses études, Ernaux écrit de la défiance de son père : «  Et toujours la peur OU PEUT-ÊTRE LE DÉSIR que je n’y arrive pas ». Preuve retorse, ambivalente, égoïste, d’amour paternel.

84. Avec tout cela, je n’avance guère dans les feuillets du projet A. N’importe : tout fait rhizome, j’en suis sûr.

85. Que doit-on à ses parents ?

86. Je remets la main sur L’invention de la solitude d’Auster (1982). Il écrit : «  Depuis deux semaines ces lignes de Maurice Blanchot me résonnent dans la tête : «  Il faut que ceci soit bien entendu : je n’ai rien raconté d’extraordinaire ni même de surprenant. Ce qui est extraordinaire commence au moment où je m’arrête. Mais je ne suis plus maître d’en parler. » Commencer par la mort. Remonter le cours de la vie et puis, pour finir, revenir à la mort. Ou encore : la vanité de prétendre dire quoi que ce soit à propos de qui que ce soit. » Le constat est lourd de conséquence, car il condamne l’acte même d’écrire ; Auster reprend Blanchot qui assigne l’extraordinaire au silence. Il me faudra composer avec cette « vanité » d’écrire, mais enfin mon parti est déjà pris : ayant trop longtemps habité dans le silence, je ne puis que le rompre, fût-ce au prix de la vanité. Mais cela restera, en sourdine, un exercice d’humilité.