1er avril 22

460. Le mur invisible (Die Wand) de l’auteure autrichienne Marlen Haushofer est publié en 1963, elle reçoit pour ce roman le prix Arthur Schnitzler. Récit rétrospectif à la première personne de la narratrice, qui restera anonyme. Invitée par sa cousine Louise et son mari Hugo à passer trois jours dans un chalet de montagne autrichien, la narratrice reste finalement seule dans le chalet. Le couple parti au village pour quelques courses ne rentrera pas. Le lendemain matin, la narratrice se heurte physiquement à un mur invisible qui l’isole du reste du monde. De l’autre côté, nulle trace de vie : les hommes et femmes qu’elle parvient à distinguer sont littéralement pétrifiés.

Si l’homme près de la pompe était mort, et je ne pouvais plus en douter, tous les gens de la vallée devaient être morts aussi et non seulement les gens, mais tout ce qui avait été vivant.

Les raisons précises de la présence du mur sont allusivement évoquées : A cette époque, on parlait beaucoup d’une guerre atomique et de ses conséquences, ce qui poussa Hugo à stocker dans son chalet de chasse une petite provision de denrées alimentaires et d’objets de première nécessité. Le lecteur n’en saura pas plus : inutile. L’enjeu est autre.

Roman écrit dans le contexte de la Guerre froide. Le mur de Berlin est érigé dans la nuit du 13 au 13 août 1961 : dans le roman, le mur apparaît lui aussi durant la nuit. Le parallèle s’arrêtera là.

On ignore pour quelle raison la narratrice a été épargnée dans la fable. Il faut donc réfléchir au fait que seule une femme et des animaux femelles resteront vivants jusqu’au terme du récit. Patrick Charbonneau fait référence en postface à d’autres textes de Marlen Haushofer : le recueil Begegnung mit dem Fremden, qui contient en particulier L’histoire du mâle humain : s’y opposent le mâle humain inventeur mais destructeur, qui bat sa femme et tue ses enfants, et la « femelle humaine », « Rhéa-Cybèle, déesse de la fécondité et de l’amour », écrit Charbonneau, « qui assure la perpétuation de l’espèce » et tente de « sauvegarder l’harmonie, l’unité sans faille de l’Homme et de la Planète ». La narratrice du Mur va évoluer dans un monde sans hommes, sans devoir adopter le comportement qui est attendu d’elle dans la société. Débat toujours d’actualité, où la pensée woke d’outre-Atlantique opère un réductionnisme et assigne aux minorités un espace retranché – le féminisme en fait aussi les frais. Dans Le Mur, le seul homme qui surgit avec violence dans les dernières pages connaîtra le même sort qu’il a réservé au chien mâle Lynx et au taureau. Ainsi, le « dernier homme sur terre » est une femme. Argument que le Français Robert Merle reprend en partie en 1974 dans son roman Les Hommes protégés : une épidémie

« d’encéphalite 16 » décime le genre masculin en âge de procréer. Un matriarcat est instauré, qui va opprimer les hommes survivants. Le protagoniste Ralph Martinelli, médecin, doit chercher un remède à l’abri d’une forteresse, c’est un PM, un protected man ou « homme protégé » – mais le régime matriarcal des « misandres », femmes qui détestent les hommes, est dictatorial. Je retiens l’interrogation sur le couple chez Merle, sur la place du genre masculin chez les deux auteurs. Chez les deux aussi, la radicalité : élimination biologique de l’homme (par le virus, puis par le parti des A (ablationnistes) qui défendent une castration généralisée chez Merle, et élimination de toute forme de vie à l’extérieur du mur, par absence d’homme chez Haushofer – le seul homme vivant est « dénaturé » et massacre le chien et le taureau, dans un processus d’autodestruction du principe masculin). Dans les deux récits, la (ou les) femme(s) restent en vie. S’opère un renversement de l’ordre patriarcal. Aux nuances suivantes près : Merle transfère symboliquement le pouvoir oppressif masculin à la femme, non en rééquilibrage, mais en changement de polarité : la misogynie devient misandrie. Chez Haushofer, c’est à la femme que revient la faculté de faire retour sur la place qu’elle occupe dans ce « nouveau monde » sans homme.