4 mars 22

Günther Anders et sa femme Hannah Arendt

448. Au bord de l’abîme quand le Dr Folamour de Moscou s’empare de la centrale ukrainienne de Saporijia. Relire Günther Anders ; l’homme est un utopiste inversé, car il construit un monde qu’il ne peut plus se représenter, au lieu de rêver à un monde qu’il ne peut pas encore construire. Décalage prométhéen : l’homme n’a pas l’imagination nécessaire pour se représenter les effets du nucléaire qu’il a développé. Les dimensions de la catastrophe sont « surliminales » : trop grandes pour qu’on puisse se les représenter. Je me dis pourtant que Tchernobyl et Fukushima sont des catastrophes toujours présentes, toujours à l’œuvre, documentées scientifiquement, à même d’assurer leur représentabilité au moins imaginatif des hommes, mais cela ne semble pas être le cas.

449. Je ne relis guère les poinçons précédents, pensés pourtant à l’origine comme un carnet de notes. Ce qu’ils sont toujours, d’ailleurs. Je m’inquiète seulement de la direction tangentielle qu’ils prennent au regard du projet A., comme si je ne pouvais pour l’heure que m’en approcher : signe d’empêchement (encore). Peut-être attendre une hypothétique décantation. Ce qui en moi m’empêche ? alors que je continue d’écrire autre chose. Une sorte de brouillard qui occulte la vue de façon discontinue : tantôt je vois, tantôt je ne vois plus. Mais cela a soudain moins d’importance au regard de l’actualité (je suis aveugle, oublieux, quand ce n’est pas à ma porte que le malheur frappe ; l’effroi de la « guerre totale » menée par Poutine dessille les yeux). Pourtant, les liens sont là : le nucléaire militaire dans le Sahara algérien (« Gerboises »), Tchernobyl et Saporijia ; les hommes et femmes en guerre, la guerre coloniale (Algérie, Ukraine).

450. Je retravaille au « Projet K ∞ ». Exploration des imaginaires littéraires et iconiques sur le nucléaire. A voir s’il sera accepté par la revue qui m’a invité.

451. Blog de Michel Goya, La voie de l’épée, et son analyse (corrigée à la lumière des évènements) de l’offensive russe. Billet du 4 mars 22. Blog de Philippe Chapleau, Lignes de défense, où j’apprends le sabordage par l’Ukraine de son navire amiral Hetman Sahaidachny jeudi 3, et le détail des livraisons militaires de la part des pays qui soutiennent Kiev.

3 oct 21

158. Lecture en cours de Sous le feu, la mort comme hypothèse de travail, de Michel Goya (2015), → chap.5. Etude historique et psychologique des comportements humains en temps de guerre. Passionnant. L’auteur évoque aussi son expérience personnelle de gradé à Sarajevo. Chaque hypothèse ou analyse est illustrée d’exemples, de témoignages de soldats engagés sur les différents théâtres d’opération (guerre civile aux Etats-Unis, XIXe, 14-18, 39-45, Indochine, Vietnam…curieusement, pas de mention de la guerre d’Algérie – mais j’ai trouvé sur son blog La voix de l’épée un article sur cette guerre).

Repéré :

  • combat obéit à loi de puissance : loi de Pareto (ou loi des 20/80 : 20 % d’effecteurs produisent 80 % des effets ; acteurs vs figurants ; «  quantité donnée de terreur » selon Ardant Du Picq, que chacun peut supporter ; stimulation vs inhibition
  • combattre : entrer dans zone de mort, endroit surréel, absorption en quelques minutes les émotions de plusieurs années de vie moyenne
  • avant assaut : cruauté de l’attente sans pouvoir agir : libération de l’angoisse dans l’action / torsion du fonctionnement de l’esprit, surcharge émotionnelle + surcharge des signaux→ insensibilité momentanée à l’horreur / perceptions se restreignent : plans larges impressionnistes – focales hyperréalistes / esprit occupé par une seule idée ou une seule image concrète (chef, drapeau, objectif à atteindre)
  • pouvoir exorbitant de tuer ajoute une dimension tragique supplémentaire à pression psychologique de la peur au combat

159. Refus du romanesque, entendu comme exaltation, embellissement, imagination débridée.

160. Comment écrire une scène de guerre ? Recherche du réalisme et refus des clichés.

Récits guerriers dans la littérature. Rapport de l’écriture à la réalité : question de la mimèsis (Platon refuse les arts imitateurs de la réalité dans la cité, parce qu’ils sont éloignés du Vrai idéel – Idées/Sensations/Imitation – ; Aristote me parle plus : plus positif que Platon, il met l’imitation au cœur de l’activité artistique. Imitation simple / stylisation de la nature. Plaisir que nous avons à voir une représentation. Goût pour l’imitation (on apprend en imitant, « la peinture s’apprend au musée », Proust et les pastiches, etc.) révéler la nature humaine, les universaux, grâce à l’imitation (cf. tragédie grecque).

Barthes et l’effet de réel (in Le bruissement de la langue), je relis pour me remettre au clair : Sémiotiquement, le « détail concret » est constitué par la collusion directe d’un référent et d’un signifiant ; le signifié est expulsé du signe, et, avec lui, bien entendu, la possibilité de développer une forme du signifié, c’est-à-dire, en fait, la structure narrative elle-même (la littérature réaliste est, certes, narrative, mais c’est parce que le réalisme est en elle seulement parcellaire, erratique, confiné aux «  détails », et que le récit le plus réaliste qu’on puisse imaginer se développe selon des voies irréalistes). […] autrement dit, la carence même du signifié au profit du seul référent devient le signifiant même du réalisme : il se produit un effet de réel, fondement de ce vraisemblable inavoué qui forme l’esthétique de toutes les œuvres courantes de la modernité. (1968)

161. Plus que le réalisme donc, le vraisemblable grâce au détail concret qui dit «  je suis le réel ».