Poinçon du 23 août





23 août 2021

  1. En désherbant ma bibliothèque, récemment enrichie (alourdie) des nombreux livres récupérés de la bibliothèque familiale, je redécouvre quelques textes de littérature militaire (comme ceux, jadis, que je trouvai sur l’étagère de mon grand-père maternel, Robert ; c’était les livres de poche J’ai lu à couverture bleue, aux titres efficaces : Coulez le Tirpitz, Stalingrad, etc.) Il s’agit de textes dont le thème est la guerre d’Indochine, d’Algérie : la série des romans de Jean Lartéguy (Les Centurions, Les Prétoriens, etc.), et de Bonnecarrère (Douze légionnaires). Aujourd’hui je tombe sur une biographie de l’amiral Dönitz, écrite par Peter Padfield. Je laisse ce livre, finalement, à l’association bénévole C’est pour vous où je participe régulièrement (en réorganisant…la bibliothèque). Je laisse aussi de très nombreux livres (dont une collection de grands prix littéraires) qui appartenaient à mon grand-père paternel Aristide. Le goût des livres est héréditaire dans les deux branches de la famille. Ces livres de littérature martiale ne sont pas, à mes yeux, anecdotiques. Ils me rappellent que trois générations ont connu la guerre : mon père en Algérie, mon grand-père en Allemagne, un arrière-grand-père en France, pendant la première guerre mondiale (recherches à mener). Héritage lourd, douloureux. L’étude de Raphaëlle Branche, Papa, qu’as-tu fait en Algérie ?, souligne ces bouleversements économiques, sociologiques, physiques, sur les pères et sur les proches. Comment mon père, âgé de 7 ans lors du retour de son père prisonnier en Allemagne, a-t-il perçu la chose ? Quel impact cela a-t-il eu sur lui, qui allait partir en Algérie ?
  2. Je poursuis la lecture de Services spéciaux, Algérie, 1955-1957 (texte publié en 2001) du général Aussaresses , bras droit du colonel Massu dans la guerre contre les « terroristes indépendantistes » à Alger. Ecriture froide, faits rapportés sans ambages, dans toute leur cruauté : scènes épouvantables de torture, exécutions sommaires. Ces pages me rappellent La guerre cruelle. Elles ont en commun d’avoir été écrites par des militaires de terrain, à qui l’on demandait, du bout des lèvres, de « pacifier », sans que personne en haut lieu ne veuille entendre de quoi il retournait : une guérilla sans merci, où l’extorsion de renseignements se faisait au prix de la torture.
  3. En contrepoint de ces horreurs, je lis La leçon de musique de Pascal Quignard. Ecriture admirable, qui évoque la vie de Marin Marais, mais au-delà, du rapport de l’homme (en tant qu’être sexué, ici) à la voix d’avant la mue, d’avant la castration (au sens psychanalytique, mais avant tout au sens physique de l’ablation des bourses pour pouvoir préserver la voix d’enfant). Marin Marais a recherché cette voix d’avant la mue, la recherchant sur la viole de gambe. « La famille des violons, comme celle des violes, ce sont des familles de corps humaind en boix creux ». Pour Quignard, la recherche de cette voix serait l’apanage des grands compositeurs. «  Composer de la musique, c’est recomposer un territoire sonore qui ne mue pas ». Quignard m’est source cristalline, loin de l’écriture désincarnée d’Aussaresses. Peut-on même les comparer ? Non.
  4. Saisissante est l’analyse de Quignard sur la cabane retirée sous le mûrier où Sainte-Colombe jouait seul : Marin Marais, jeune, se glisse sous le plancher, écoute, sent, vibre, tel un nouveau-né dans le ventre de sa mère. Il veut apprendre ce que Sainte-Colombre ne lui a pas appris. Musicien confirmé, Marin Marais reconstruira une cabane où seuls deux musiciens de viole peuvent tenir : vie foetale, placentaire, plaisante.