7 nov 21

atome de carbone

252. Lancement hier de la sentimenthèque sonore. Elle reprendra la sentimenthèque écrite publiée sur le TL. J’enrichirai régulièrement. Enfin, c’est l’intention. Pour l’occasion, utilisation de mon nouveau micro Zoom H1n. J’abandonne vite le logiciel fourni avec le micro, au profit de l’excellent libre et gratuit Audacity, je sonorise et mixe, et mets en ligne dans la foulée. Le problème est d’utiliser des musiques libres de droits.

253. Reçu un livre que j’avais lu vers 2007, Le sarcophage, Projet pour un musée de l’avenir (Dargaud, 2000), Collection Les correspondances de Pierre Christin, avec Enki Bilal. Bouquin génial qui interroge Tchernobyl et la muséologie. J’y reviendrai, c’est pour le projet k infini. Trouvé aux puces Une histoire de la science-fiction de 1901 à 2000, de Jacques Sadoul, chez Librio.

254. Primo Levi, Le système périodique, fin (13)

Dernier des 21 chapitres, retour à l’élément primordial, « Carbone ». Texte annoncé (mais je n’ai pas noté dans quel chapitre précédent) : il s’agit de l’aventure d’une molécule de carbone. Primo Levi précise en tête du chapitre le propos son livre : Le lecteur, parvenu à cet endroit, se sera aperçu depuis un bon moment que ce livre n’est pas un manuel de chimie : ma présomption ne va pas aussi loin (…) ce n’est même pas une autobiographie, sinon dans les limites partielles et symboliques où tout écrit, plus, toute œuvre humaine, est autobiographique, mais, d’une certaine façon, c’est bien une histoire. C’est, ou cela aurait voulu être, une microhistoire, l’histoire d’un métier et de ses défaites, victoires et misères, telle que chacun désire la raconter lorsqu’il sent près de se terminer le cours de sa propre carrière, et que l’art cesse d’être long. Arrivé ce moment de la vie, quel chimiste, devant le tableau du système périodique (…) ne retrouve, épars, les tristes lambeaux, ou les trophées, de son propre passé professionnel ? (…)

C’est donc ainsi que chaque élément dit quelque chose à quelqu’un (une chose différente à chacun) comme les vallées et les plages visitées au temps de la jeunesse; on doit peut-être faire une exception pour le carbone, parce qu’il dit tout à tous, ce qui signifie qu’il n’est pas spécifique…

Histoire militante d’un chimiste, qui va survivre pour témoigner, puis devenir écrivain. Vision pessimiste que celle du tableau périodique en trophée du passé professionnel. Pourtant, la portée de ce livre dépasse celle d’une vie professionnelle. Les éléments chimiques évoqués sont autant de points d’ancrage grâce auxquels Levi raconte la généalogie juive de ses aïeux, et des évènements marquants. Microhistoire certes, comme l’est toute histoire, pour ambitieuse qu’elle soit. Tension particulière ici entre justement ce qui échappe (tout ce qui advient à l’humanité et qui humainement ne peut être raconté, le livre impossible) et la volonté malgré tout de l’enserrer en un cadre, même métaphorique : celui du système périodique des éléments. Le lecteur est emporté des ancêtres juifs à la vie d’un atome de carbone, brique élémentaire de la création, qui invite à voir ce livre comme une anthropogenèse, et qui trouve sa résolution littéraire dans le point final de l’auteur.

source Wikipédia

Je veux lire aussi l’adjectif « périodique » dans un sens non univoque : « qui se produit à intervalles réguliers » (c’est la succession des 21 chapitres du livre) ; et « qui désigne un mode de classement des éléments, en fonction des valeurs croissantes de leur numéro atomique, et mettant en évidence une variation périodique des propriétés physiques et chimiques de ces éléments ainsi classés ». Il se trouve, vérification faite, que Levi ne suit pas l’ordre des numéros atomiques des éléments. L’ordre qu’il a suivi ne ressortit donc pas à la rigueur scientifique, mais bien à la liberté de l’écrivain, qui dispose des éléments à sa guise, comme les briques nécessaires à la genèse de sa propre histoire.

Mais constat pessimiste encore de Levi qui écrit, à la dernière page de « Carbone » : [je sais] depuis le commencement que [m]on sujet est sans espoir, [m]es moyens faibles, et le métier d’habiller les faits avec des mots, condamné par sa nature même à l’échec.

Humilité de l’écrivain, peut-être ; mais Levi souligne ici que les mots faillent à dire, et qu’écrire, c’est toujours rater son objet.

6 nov 21

248. Primo Levi, Le système périodique, 11

fr.wikipedia.org

Les deux derniers chapitres sont particulièrement forts et séduisants. Chapitre 20, « Vanadium », renvoie à l’élément qu’il faut ajouter à une peinture pour éviter qu’elle se solidifie ou ne sèche jamais après son application. Problème rencontré par Primo Levi : une certaine résine, mélangée à un noir de fumée pour créer un émail noir, est défectueuse. Il s’adresse donc au fournisseur, un certain Doktor L. Müller, qui lui révèle le truc : additionner la résine de 0,1 pour cent de naphténate de vanadium pour garantir la réussite du processus chimique. Et Primo Levi se souvient d’un Müller dans une de [s]es incarnations précédentes. Et le texte, soudain, glisse vers autre chose, que l’on subodore :

…puis, soudain, une particularité de la dernière lettre qui m’avait échappé me revint sous les yeux – ce n’était pas une faute de frappe, elle était répétée deux fois : on avait bel et bien écrit naptenat, et non naphtenat, l’orthographe correcte. Or, il se trouve que je conserve des souvenirs d’une précision pathologique des rencontres faites en cet univers maintenant éloigné. Eh bien, cet autre Müller, dans un laboratoire plein d’un froid glacial, d’espérance et d’épouvante, disait bêta-Naptylamin au lieu de bêta-Naphtylamin.

Levi raconte les derniers temps du camp, à la Buna, l’usine chargée de fabriquer du caoutchouc, pilonnée par les avions alliés. Il est sous les ordres d’un Doktor Müller.

La réapparition de ce pt m’avait précipité dans une excitation violente, écrit Levi. La lettre h volée, en quelque sorte, sous les yeux de Levi prisonnier, soudain lui revient sous les yeux. Pour moi, lecteur, le mot « vanadium » s’est doublement déguisé : en substantifs techniques d’abord, « bêta-Naphtylamin », « naphténate de vanadium », puis, mal assimilé et mal orthographié par le chimiste allemand, en «  bêta-Naphtylamin », volant au passage la lettre h. Un signifiant pour un autre, qui identifie à coup sûr le Müller, dont Levi sait que Müller, en Allemagne, est un nom aussi répandu que Molinari en Italie ou Lemeunier en France, dont il est l’équivalent exact. C’est le boitement de la langue qui trahit son usager ; le vol du h a marqué de son sceau tout écrit de Müller, puisqu’il s’écrit, s’entend, se répète – chaque mention de ce mot est remise en circuit d’une information renvoyant à une imparfaite maîtrise du code orthographique et phonétique. Ce morceau d’information mal codée se transmet et contamine le présent de Primo Levi. Différance selon Derrida : retardement dans le temps et l’espace, et différenciation entre deux graphies. Cette reconnaissance par Levi de l’erreur est bien la trace laissée sur lui de sa rencontre avec le personnage. Trace, îlot de résistance dans le texte et la vie (ici, c’est tout un) de P. Levi. La trace réactivée par la lettre de Müller permet à la fois la discrimination de ce Müller entre tous les Müller d’Allemagne, et l’incrimination de Müller comme l’un des « autres ». La rencontre, écrit-il, attendue si intensément que j’en rêvais (en allemand) la nuit, était un face-à-face avec un de ceux de là-bas, qui avaient disposé de nous, qui ne nous avaient pas regardés dans les yeux, comme si nous n’avions pas eu d’yeux. Non pour me venger : je ne suis pas un comte de Monte-Cristo. Seulement, pour mettre les choses au point, et pour dire : « Alors ? ».

249. Primo Levi, Le système périodique, 12

Le vanadium est ici un mot indiciel, qui pointe nommément un ancien nazi, que Levi va finir par rencontrer. Ce mot me fait penser à La lettre écarlate de Hawthorne, lettre A fantastiquement brodée d’écarlate et d’or sur [l]a poitrine de Hester Prynne (fin chap. II), lettre qui dit la honte, l’ignominie de l’adultère dans la société américaine puritaine du Nouveau Monde, lettre qui contamine la fille d’Hester, Pearl, considérée par les puritains comme rejeton du Malin .

La lettre A chez Hawthorne est dotée du pouvoir d’effrayer qui la lit, elle suscite, écrit Hawthorne dans les dernières lignes du roman, une horreur sacrée ; c’est le sceau de l’infamie, comme l’étoile jaune que les juifs devront porter. La lettre h oubliée par Müller est à sa façon dotée d’un pouvoir d’irradiation sur Primo Levi, qui la reconnaît des années après, et en est traversé. Cette lettre h mènera Levi à écrire dans ce chapitre « Vanadium » : Dans le monde réel, les hommes armés existent, et les honnêtes et les désarmés aplanissent leur voie ; c’est pourquoi chaque Allemand, plus, chaque homme, doit répondre d’Auschwitz, et qu’après Auschwitz il n’est plus permis d’être sans armes. Levi est donc bel et bien le témoin, au sens où Agamben l’analyse dans Ce qui reste d’Auschwitz (1998) : non « testis » (un tiers entre deux parties), mais « superstes » (celui qui a traversé de bout en bout un évènement et peut en témoigner). Agamben précise que l’italien superstite, « rescapé », dérive du latin « superstes ». Il ajoute que pour Levi, ce n’est pas le jugement qui importe – encore moins le pardon. Levi écrit ainsi : je ne comparais jamais comme un juge.


250. Lu Réacteur 3 [Fukushima] de Ludovic Bernhardt (éditions Lanskine). Forme poétique, encadrée par des cartes japonaises mesurant les taux de radioactivité. Crashed graph, graphique écrasé, décalé, en partie illisible, effet délétère de la radioactivité sur l’homme, métaphorisé et rendu visible sur les cartes. L’auteur a pris le parti d’une description en mouvement de zones inaccessibles à l’homme : il interprète en langage humain ce que le robot Little Sunfish filme dans les dédales mortels du réacteur 3. Langage cinématographique, poétique, visuel, informatique… J’aime beaucoup. L’inhabitable, l’invisible par l’œil humain sans médiation technique.

———————————–/ Et les Little Sunfish revenus

des limbes frétillent sous des greffes cardiaques, pulsés par un orage intra-terrestre, un décrochage de plaques tectoniques. Apathiques, tels des tôles de titane de 15 millimètres d’épaisseur, dans le fond d’une cavité infectée. (p. 31)


251. Longue discussion, place de la Comédie, avec Arthur, ex-oreille d’or d’un sous-marin. Comment nos choix font bifurquer les chemins de vie, découvrent des possibles et en interdisent d’autres. On parle littérature, marine, air du temps. Il me fait cadeau d’un scratch : clin d’œil sympathique à mon père sous-marinier et à son expérience sur les bateaux noirs.

28 oct 21

au musée Fenaille de Rodez, oct 21

225. Et le choc, le ravissement des outrenoirs de Soulages à Rodez. Bouleversé devant un tableau du 5 juillet 1966 mêlant noir et rouge dans une composition massive, où le noir l’emporte sur un rouge sombre, où le noir semble vouloir tout opacifier, laissant pourtant la respiration de la toile blanche ici et là, où le noir tranche par coulures et coups de brosses sur une vibration qui semble s’éteindre. Calme bloc noir s’imposant en quiétude, exsurgence du rouge qui n’abdique pas.

226. Les outrenoirs aux saisissants reliefs mobiles, accrochant la lumière que l’œil en déplacement tente de suivre, donnent une leçon de ténèbres joyeuse. Strates en aplats vibratiles, vagues de noirs qui semblent de métal, comme ces plaques métallurgiques matrices de gravures. Encre, peinture, métal, verre, brou de noix. Soulages a inventé la grammaire du noir. Soulages a corollairement inventé une grammaire du rouge. Captivé par les détails d’un tableau (14 avril 1956), au rouge de lave volcanique, aux noirs brillants de roche en fusion. Le tableau cliquète, tel un torrent de lave magmatique, incandescente en son cœur, bruissante de son épiderme en refroidissement.


227. Primo Levi, Le système périodique, « Nickel », suite (8)

Inutile victoire économique de l’enrichissement du nickel à 6 % : on avait découvert en Albanie des gisements […] devant lesquels le nôtre pouvait aller se cacher… La véritable richesse est d’ordre imaginaire : la nouvelle qu’une énorme richesse gît dans cette vallée, sous forme de déchets accessibles à tous, enflamme encore les imaginations. Il écrit aussi : les entrailles de la terre grouillent de gnomes, kobolds (cobalt !), Nicolas (nickel!)…Volonté omniprésente d’inscrire la chimie dans un cadre culturel plus vaste, mythique et linguistique, car chaque mot ne naît pas de rien, se justifie par son étymologie. Cette mine aussi avait sa magie […] Dans une colline trapue et nue, rien que rochers et broussailles, s’enfonçait un gouffre conique cyclopéen, un cratère artificiel de quatre cents mètres de diamètre ; il ressemblait tout à fait aux représentations schématiques de l’Enfer dans les tableaux synoptiques de la Divine Comédie. Dante Alighieri, bien sûr. Chant quatrième, de mon édition illustrée par Gustave Doré, traduite par Louis Ratisbonne :

J’étais au bord du gouffre : il était si profond,

Si chargé de vapeurs et d’épaisses ténèbres,

Que mes regards plongés dans ses cercles funèbres

S’y perdaient sans pouvoir en distinguer le fond.

(source https://www.librairiemaxime.com/photos/2014/Gustave-Dore/r/43_2.jpg)

Voilà qui ravive ma lecture de Se questo è un uomo, Si c’est un homme (1958). Le chapitre X narre comment Primo Levi va passer un « examen de chimie » pour tenter d’échapper à la « sélection » fatale. Le chapitre XI, intitulé «  Le chant d’Ulysse », raconte comme le narrateur-protagoniste veut remercier un compagnon, le Pikolo (livreur-commis aux écritures) Jean, de l’avoir choisi pour la corvée de soupe, qui signifie une heure de trajet et de tranquillité. Pour remercier Jean, étudiant alsacien et le plus jeune membre du Kommando de Chimie, Primo Levi tente de lui expliquer La Divine Comédie, la structure de l’enfer, le contrappasso ». Dans un violent effort de remémoration, Levi retrouve des fragments du texte, et on vit alors un instant qui touche au sublime :

« Considerate la vostra semenza

Fatti non foste a viver come bruti

Ma per seguir virtute e conoscenza. »

(Considérez quelle est votre origine : Vous n’avez pas été faits pour vivre comme brutes, Mais pour ensuivre et science et vertu)

Et c’est comme si moi aussi j’entendais ces paroles pour la première fois : comme une sonnerie de trompettes, comme la voix de Dieu. L’espace d’un instant, j’ai oublié qui je suis et où je suis.

Ce passage éclaire le rapport de Levi à la science, et la place qu’occupe Dante (représentant de la culture antique : Virgile héros de L’Enéide, de la culture chrétienne médiévale dans l’allusion à L’Apocalypse de Paul). Dante rappelle, du fond du XIVe siècle, la dignité de l’être humain nourri d’étude et d’éthique. L’enfer se retourne et fait oublier, le temps d’un ravissement extatique, l’enfer du camp.

Ce chapitre de Si c’est un homme m’a particulièrement bouleversé, je sens l’urgence de Levi de tenter de tout dire à Jean, qu’il comprenne […] avant qu’il ne soit trop tard ; demain lui ou moi nous pouvons être morts. Dante est celui qui revit en Primo Levi, l’obscurité et la mort reculent le temps de cette corvée de soupe.


228. Reçu Soldats en Algérie, 1954-1962 de Jean-Charles Jauffret, collection L’atelier d’histoire, 2011, découvert par un extrait de Google Book (qui a de bons côtés), qui m’avait vivement intéressé (notamment un passage sur l’usage des mines en Algérie). Jauffret est prof à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, titulaire de la chaire « Histoire militaire, défense et sécurité ».

Et un courrier du Service historique de la défense, sis à Pau, qui m’informe que ma demande concernant mon père ne relève pas de ses attributions, il transmet au BCRM de Toulon (qui m’a déjà répondu).

25 oct 21

219. Je reviens à la structure du bestiaire médiéval : le monde est un livre où Dieu a écrit ; l’homme peut en déchiffrer les correspondances. Le bestiaire est souvent orné de miniatures. Il comportait des animaux réels et fantastiques. J’avais eu l’idée, il y a longtemps, de faire un bestiaire du mal, en l’hybridant avec un abécédaire. Resté à l’état de croquis dans un carnet.

Le système périodique est à sa façon le livre des correspondances. Voir du côté du I-Ching (tenté pour les Archéologies ferroviaires, et abandonné). Correspondances matérialistes, quand Levi oppose à l’Hylê, l’Esprit. Correspondances moins explicites aussi (argon/gaz inefficace/gaz utilisé pour réduire les Juifs au silence ; zinc et impureté chimique/raciale, etc.)

En 1966, Levi publie Histoires naturelles (Storie naturali) : je pense à l’encyclopédique Histoire naturelle de Buffon en 36 volumes. Levi s’appuie sans doute (il me faudra lire le livre), d’une façon ou d’une autre, à ce cadre préexistant, encore en rapport avec la matérialité du monde, en phase avec l’esprit des Lumières, la Raison, la Science. Voir ce qu’est le « naturalisme » de Primo Levi.

24 oct 21

image futura-science.com

216. Primo Levi, Le système périodique, suite (5)

§ « Fer » est le 4e élément abordé. Premier paragraphe de contextualisation historique (Munich, Hitler à Prague, Franco à Barcelone, Italie fasciste a occupé l’Albanie). 1/Image de la rouille : la prémonition de la catastrophe imminente se condensait comme une rouille gluante dans les maisons et le long des rues, dans les propos prudents et les consciences assoupies. Image baroque que celle de « rouille gluante », rouille qui oxyde le fer / glu du fascisme-nazisme.2/Sandro, dans le laboratoire, reprend l’annonce du « habemus papam » (mars 39 / Eugenio Pacelli) et déclare « habemus ferrum », l’élément fer remplace le pape- 3/ Levi dit à Sandro que le Système périodique de Mendeleïev […] était une poésie, plus haute et plus solennelle que toutes les poésies digérées au lycée. Il ajoute ensuite que la chimie et la physique […] étaient l’antidote du fascisme. 4/ Levi fait de longues courses spartiates en montagne avec Sandro, qui paraissait de fer […] lié au fer par une parenté ancienne : les pères de ses pères […] avaient été chaudronniers (magnin) et forgerons (fré). Je note la similitude linguistique pointée par Levi : fer/fré. Sandro, lorsqu’il voyait la veine rouge du fer dans la roche, il lui semblait retrouver un ami. Sandro parle très peu, il ne disait que le noyau des choses. On voit donc l’équation symbolique fer = nouvelle transcendance = généalogie de Sandro = ami = antifascisme. 5/ Sandro, dans ses escalades en montagne, éprouvait le besoin de se préparer […] pour un avenir de fer, de mois en mois, plus rapproché. « Fer » désigne ici la guerre.


wikipedia.org

217. Primo Levi, Le système périodique, suite (6).

§ « Potassium », 5e chapitre. Premier paragraphe : rappel historique, janvier 41, le sort des Juifs est connu ; image de Job : Moi seul ai réchappé pour le raconter, fait dire Levi aux réfugiés polonais et français en Italie. Job-Levi, le rescapé (Les naufragés et les rescapés, 1986, testament un an avant la mort de Primo Levi). Cela induit un bouleversement chez l’écrivain : La chimie, pour moi, avait cessé d’[être source de certitude]. Elle conduisait au cœur de la Matière, et la Matière était justement notre alliée parce que l’Esprit, cher au fascisme, était notre ennemi. Levi refuse les vérités révélées de la doctrine fasciste. Il se tourne maintenant vers la physique : Je deviendrai physicien. Il devient le collaborateur officieux de l’assistant du cours de 4e année, qui va le charger de purifier du benzène. Eloge de la distillation. Il faudrait du sodium pour poursuivre la distillation, il n’y en pas : Levi utilise son jumeau, le potassium. L’expérience tourne mal, il nettoie à l’eau un ballon qu’il croyait vide : une explosion met le feu aux rideaux et crée un début d’incendie. Pourquoi ? Un minuscule fragment de potassium a réagi à l’eau et a enflammé les vapeurs de benzène. Le dernier paragraphe est un apologue : il fait se défier du presque pareil […], du pratiquement identique, de l’à-peu-près, de tous les succédanés et de tous les rapetassages. Les différences, même petites, peuvent mener à des conséquences radicalement différentes, comme les leviers des aiguillages ; le métier de chimiste consiste pour une bonne part à prendre garde à ces différences, à les connaître de près, à en prévoir les effets. Et pas seulement le métier de chimiste. Cette ouverture finale reste un peu mystérieuse ; mais il ressort de cette fin de chapitre qu’en toutes choses, il faut savoir faire le départ entre l’Un et l’Autre, le Même et l’Analogue. L’allusion au levier de l’aiguillage suggère aussi les trains des déportés. Se méprendre sur un élément du système (ici périodique, mais le glissement à tout autre pensée systémique est suggéré à la fin) peut avoir des conséquences funestes : idéologie fasciste « révélée », toutes les vérités révélées, jusqu’à remettre en cause le ciel, au-dessus de nous, […] silencieux et vide ; il laissait exterminer les ghettos polonais.

La cosmogonie personnelle de Primo Levi se vide soudainement de toute transcendance divine, de toute « vérité révélée » par Dieu ou par les hommes. Elle devient praxis pure.

218. J’ai à ce jour quatorze chapitres, ou blocs, ou plateformes, écrits entièrement ou en partie. Très peu sont achevés (aucun, en fait). Quatre autres sont prévus à coup sûr ; d’autres sont pressentis : ce ne sont que des titres, des textes en puissance. Je vois des liens qui se tissent entre chaque bloc.

23 oct 21

213. Primo Levi, Le système périodique, suite (4).

§ « Zinc » est le 3e chapitre. Primo Levi évoque ses cours de chimie avec le professeur P., vieil homme sceptique et ironique, ennemi de toutes les rhétoriques (pour cela, et seulement pour cela, il était aussi antifasciste). Lors de travaux pratiques, Levi est amené à travailler sur le zinc, métal ennuyeux. Plusieurs remarques : Levi décline cet élément de façon linguistique (comme dans « Argon ») : Zinc, zinco, Zink. Soit en français, en italien en allemand. Le lien antifascisme-chimie-zinc est établi. Le jeune chimiste, devant la manipulation à accomplir, se sent un peu drôle, embarrassé et vaguement embêté, comme lorsqu’on a treize ans et qu’on doit aller à la synagogue réciter en hébreu devant le rabbin la prière de la Bar-Mitzva. Levi ajoute ici la dimension sacrée d’une prière juive initiatique, l’entrée dans la majorité religieuse – Levi précise bien « à 13 ans « . Il continue ainsi : L’heure du rendez-vous avec la Matière avait sonné, avec le grand antagoniste de l’Esprit : l’Hylê, qui, curieusement, se trouve embaumée dans les désinences des radicaux alchyle : méthyle, éthyle, etc. Dimension philosophique ici (Aristote, Plotin), voire hermétique : c’est la « matière du monde » selon Hermès Trismégiste. Ainsi, le chimiste manipule la matière primordiale dans sa matérialité physique et, à nouveau, linguistique (désinences). Dernière étape du chapitre : Levi tombe sur un détail dans un cours polycopié. Le zinc réagit différemment aux acides selon son degré de pureté. Et là, Levi opère un glissement du concret à l’abstrait, en faisant l’éloge de l’impureté qui ouvre la voie aux métamorphoses, c’est-à-dire à la vie […] Il faut le désaccord, le différent, le grain de sel et de séné : le fascisme n’en veut pas […] il nous veut tous pareils. Et le droit à la différence s’incarne dans la fin du chapitre (Levi revient à son récit autobiographique) où il évoque son attirance pour la jeune Rita qui, elle aussi, travaille sur le zinc. Le zinc est ainsi une passerelle […] étroite mais praticable entre les deux jeunes gens. Lui est juif, pas elle ; Levi est aussi l’impureté qui fait réagir le zinc. Il s’assimile complètement à cet élément jugé d’abord ennuyeux, mais qui devient, par une transmutation magique (Hermès n’est pas loin), ce qui lui confère son originalité. L’écrivain évoque la publication de La Défense de la Race [journal italien raciste et antisémite publié de 38 à 43, juste après la légalisation des lois raciales contre les Juifs], et souligne sa naissance juive à laquelle il s’éveille. La fin du chapitre dit comment le jeune Levi parvient à raccompagner Rita en lui prenant le bras, il me semblait avoir remporté une bataille, petite mais décisive, contre l’obscurité, le vide, et les années hostiles qui survenaient. Peu à peu, Levi construit donc son propre « système » : antifascisme, judéité et fierté, chimie et Table des Lois, cosmogonie personnelle. Voir La Psychanalyse du feu de Bachelard, complexe d’Empédocle, rêverie amplifiante, « le feu suggère le désir de changer », complexe de Novalis, « besoin de pénétrer, d’aller à l’« intérieur des choses », lien entre microcosme et macrocosme, etc.

214. Achevé lecture de l’article «  Un versant de la guerre d’Algérie : la bataille des frontières (1956-1962) », de Charles-Robert Ageron (1999, Paris-XII, Revue d’histoire moderne et contemporaine). Une analyse précise des affrontements de cette guerre des frontières entre Algérie, Maroc et Tunisie, « pour empêcher l’entrée en Algérie par voie de terre des soldats […] et armes et munitions destinées à l’A.L.N ». Mon père était à la frontière algéro-tunisienne, en poste dans un fortin pour garder la frontière. C’est en tout cas le souvenir que j’en ai. Il me semble vrai. A vérifier cependant. Enfin des détails concrets, que je ne trouvais pas ailleurs. Je me souviens qu’il racontait combien le passage du barrage était facile aux indépendantistes. Pourtant, les études historiques disent le contraire : ce dispositif s’est révélé d’une efficacité incontestable. Distorsion normale entre le fait vécu localement, que je ne remets pas en cause, et la vision d’ensemble franco-algérienne des études historiques. Souvenir raconté : les fellagas faisaient disjoncter les barbelés électrifiés au moyen de chaînes métalliques. Passaient-ils ? Je ne sais plus.

215. Relancé le Bureau des matricules de Toulon pour pouvoir décoder les acronymes de la fiche qu’ils m’ont envoyée.

22 oct 21

210. Primo Levi, Le système périodique, suite (3).

§ « Hydrogène » est le deuxième épisode. Primo Levi a seize ans. Avec un ami, Enrico, ils bricolent dans un petit laboratoire de chimie. Levi veut devenir chimiste :

pour moi, la chimie représentait une nuée infinie de puissances futures déchirées de lueurs de feu, une nuée semblable à celle qui cachait le mont Sinaï. Comme Moïse, j’en attendais ma loi, l’ordre en moi, autour de moi et dans le monde.

Idiosyncrasie de Levi : son équation personnelle, imaginaire, fantasmatique, son roman intérieur. Chimie = ordre, loi, révélation des secrets du monde. A la fin du chapitre, après avoir enflammé l’hydrogène né d’une électrolyse de l’eau, il fait exploser la verrine contenant le gaz, et écrit : C’était donc bien de l’hydrogène : ce même hydrogène qui brûle dans le soleil et dans les étoiles, et de la condensation duquel se forment, dans un éternel silence, les univers.

La chimie est pour lui le lien direct avec les éléments primordiaux, la clé de sa cosmogonie, autant scientifique que religieuse. Le tableau périodique renvoie aussi à la Table des Lois, transmise par Dieu à Moïse sur le Sinaï.

211. Courrier reçu hier de la Direction du personnel militaire de la marine, bureau maritime des matricules de Toulon. En pièce jointe une copie de la fiche matricule récapitulant les services effectués par mon père. Heureux d’avancer un peu dans cette enquête… Il va me falloir déchiffrer les acronymes militaires. Le courrier précise que le bureau maritime des matricules ne dispose d’aucun autre élément le concernant. J’apprécie la rigueur militaire. J’ignore toujours quand mon père a embarqué sur un sous-marin, où, lequel. D’après Arthur, ancienne élève devenu oreille d’or dans un sous-marin, le « bâtiment noir » (sous-marin, dans le jargon des marins) était de la classe Narval ou Daphné.