113. Terminé Après la guerre de Hervé Le Corre. Définitivement séduit et remué par ce galop vers la noirceur, abîme qui s’étend de la seconde guerre mondiale à la guerre d’Algérie : après la guerre, c’est encore la guerre. L’une engende l’autre, Auschwitz engendre ses fantômes, qui ne cessent de revenir, Bordeaux pourrit de la gangrène ; une mechta algérienne attaquée par l’armée française voit s’abattre le mal. Deux générations sont contaminées : l’héritage du père à son fils est fait de sang (Je repense à Lady Macbeth : Il y a toujours l’odeur du sang…Tous les parfums d’Arabie ne rendraient pas suave cette petite main !). Les hommes et les femmes meurent, de maladie et de dénonciations, de colère, de fiel, de jalousie, de balles et de couteau. Roman policier, social, célinien, qui m’évoque Le voyage au bout de la nuit, Mort à crédit, Casse-pipe. Les passages poétiques du début du roman ont laissé place à une écriture plus froide. Les rouages de la tragédie cliquètent jusqu’au final.

114. Tour sur les groupes spécialisés de Facebook, peut-être aurai-je un document d’époque qu’un ancien va m’envoyer. Avancé aussi dans la numérisation des encres. Fait le point sur mes notes éparses, que je centralise sur Scrivener, bien utile ce logiciel. Deux petites séries photographiques mises en ligne sur L’Œil a faim, nouveau thème avec un menu plus ergonomique. Tri de photographies accumulées depuis des années. Lectures de quelques textes du TL.

Poinçon du 28

28 août 21

  1. Il existait des diapositives, me rappelle mon frère, faites par mon père en Algérie (et un vague souvenir d’enfance m’en revient). Il est fort probable qu’elles aient disparu durant les déménagements. Si c’est le cas, je perds une mine d’une incroyable richesse. Je n’ai pu aller aider à ces déménagements. Absence, qui renchérit sur l’absence, poupées gigognes d’absences. Algérie ressemble de plus en plus à un trou noir dont je ne peux vraiment m’approcher. Hier soir, Caroline D. me dit avoir travaillé sur un projet semblable (Algérie, mort du père). Je suis vivement intéressé : on va prendre date pour en parler.
  2. « Écrire de façon tangentielle », me dit Xavier B. En effet. Écrire des scènes dont je sais qu’il les a vécues (bivouacs, patrouilles, etc.) Je pense être retenu par une allégeance à la stricte réalité vécue, ce qui ne peut constituer, en l’absence de documents, une ligne rouge à suivre. Dois me contenter d’un « tel que cela a pu être », et non un « ça a été ».
  3. Ai commencé Après la guerre de Hervé Le Corre (2014): magnifique écriture, entre behaviourisme policier et densité poétique (les descriptions, les introspections des personnages, notamment celui de Daniel, jeune homme qui attend sa feuille de route pour partir en Algérie ; le personnage du commissaire Albert Darlac, qui a fait le choix de la noirceur, a grenouillé dans les bas-fonds de l’Occupation). C’est dense comme du Céline, acéré à la Manchette. Xavier pourra me donner les coordonnées d’Hervé Le Corre. Hâte d’achever la lecture et d’en parler avec son auteur. Trame historico-policière, sur fond de violence dans la ville de Bordeaux, années 50.
  4. Sans que j’en aie conscience, d’abord, m’installant dans une écriture des marges. D’un centre fuyant car fantasmé, lointain, inconnu (un homme / janvier 1958-1963 / une guerre / et un silence quasi jamais violé). L’éloignement est vertige de la courbe, écrit Edmond Jabès, mais quel centre, un jour, saura fixer son cercle ?
  5. Cet homme, mon père, a déjà passé. Sa trace ne signifie pas son travail ou sa jouissance dans le monde, elle est le dérangement même s’imprimant – on serait tenté de dire se gravant – d’irrécusable gravité . Je reprends à mon compte ces lignes d’Emmanuel Levinas dans L’Humanisme de l’autre homme, IX, La trace. J’aimerais faire œuvre d’ostensoir devant cette gravité incommensurable, celée toujours. C’est bien la question de la trace que mon père a laissée en moi, que je (me) pose. Enquêter sur ses traces, et sur les miennes (je sens là qu’il y aurait beaucoup à dire, je reste allusif pour l’heure). Un grave dérangement de l’ordre du monde, et son renversement des valeurs. Le mal, pour faire court : tortures, exécutions, déplacements, exode, etc. Je ne saurai jamais ce que mon père a vu (mais la documentation historique palliera en partie), a fait (c’est un trou noir). Mais je pose aujourd’hui ces pierres d’attente : dérangement grave, mal, silence. Jabès encore : ce qui est dit, l’est toujours en fonction de ce qui ne sera jamais exprimé. (Le Livre des marges).
  6. Faire l’inventaire du vide. Je l’ai d’ailleurs commencé sur quelques feuillets de A. Finalement, ce carnet parvient à dialoguer avec les feuillets : j’observe cela, presque détaché, intrigué. Distance entre ce que j’écris : le projet A. / le carnet du projet, et moi-même ; plongeons, apnées, noyades & étouffements, retour sur la grève, otium. Aller-retours. La lecture de ce que j’écris modifie ce que j’ai écrit et ce que je vais écrire : monde flottant, labile, se résumant à quelques planches éparses à la surface de l’eau.
  7. Le langage réalise, en brisant le silence, ce que le silence voulait et n’obtenait pas. Ces mots de Merleau-Ponty sont cités par Jabès dans sa « Lettre à Jacques Derrida sur la question du livre ». Ce que le silence veut et n’obtient pas : le silence, précisément, l’oubli.