11 janv 22

388. Ai écrit textes de présentation au podcast des premières pages de Réacteur 3 [Fukushima] , qui sera peut-être publié sur le site du projet de Dominique Balaÿ, http://311.fukushima-open-sounds.net/, par le truchement de Ludovic.

389. La question du titre, de la numérotation : Montaigne, dans ses Essais, mettait un titre qui ne correspondait pas forcément au contenu. Dispositif qui dit la fluidité des différentes strates empilées depuis 1580 ; mais cette inadéquation partielle est un jeu, comme deux pièces de bois peuvent jouer dans un assemblage. Stratégie du déroutement pour le lecteur (cf. le « Adieu donc » du prologue, congé malicieux donné au lecteur sur le seuil de la porte, manière de claquer la porte au nez – jeu, là encore). Bref : je reconsidère donc l’idée de donner un titre et de numéroter. Ou : numéroter de manière aléatoire (pourquoi ?), numéroter selon un ordre décroissant (ce qui donnerait au dernier bloc la force d’un commencement, manière de dire : voici le meilleur ? Non.) Numéroter à l’intérieur des phrases ou des barres, comme une note en bas de page ; mais le numéro renverrait à un autre chapitre : parcours guidé à peine déguisé, le dispositif à l’allure oulipienne ne peut se justifier seulement par le caprice ou le désir de copier Queneau (Un Conte à votre façon : les trois alertes petits pois) ou Cortázar (Marelle), bref, de faire un livre-jeu : la dimension ludique n’est pas ce que je recherche.

Le dispositif de Cortázar propose un double pacte de lecture : lire les chapitres 1 à 56 dans la continuité, ou bien de manière non linéaire, en commençant au chapitre 73 et en suivant l’ordre que Cortázar a indiqué en début de livre (73, 1, 2, 116…). Deux livres en un, annonce l’auteur. Réfléchir à la circulation des sens dans le texte.

W ou le souvenir d’enfance de Perec , constitué de deux récits, semble lui aussi proposer deux livres, qui finalement fusionnent : le lecteur comprend soudain la finesse du dispositif ; contraint jusque-là de livrer un travail d’interprétation dans l’interstice du pli entre les deux récits, on lui révèle soudain le lien intime qui lie les deux textes. Càd que deux lectures sont menées de front, en parallèle, rendant dérangeante la conscience d’un écart constant (mais quoi, pourquoi deux récits si différents, où veut-il en venir, où veut-il nous mener, ce Perec ? ), écart d’avec la norme classique, dans un pacte de lecture inattendu (et non livré explicitement, comme l’a fait Cortázar ou Queneau). Inattendu, car les deux coulées (le récit autobiographique d’une part, le récit de l’île W d’autre part) sont toutes numérotées en chiffres romains de I à XXXVII (emploi classique de la numérotation), ce qui pour le lecteur tend à unifier l’ensemble, comme un même dénominateur ; l’ensemble du livre est divisé en deux parties (I à XI puis XII à XXXVII, séparées par une page blanche d’où se détachent trois points de suspension entre parenthèses : nouvelle coupure, silence de l’ellipse) qui enchérissent sur le découpage autobiographie de Perec/ fiction dystopique de W. Bref, accumulation de coupures (sans oublier la différenciation visuelle de la typographie : droite pour l’autobiographie, en italique pour la dystopie), qui malgré tout sont unifiées dans l’emploi de la numérotation des chapitres.

Je retiens entre autres choses (et la moindre n’étant pas de m’être, encore une fois, fait enfermer dans un Cabinet d’amateur) que 1/ Perec (comme Cortázar) me mène là où il veut : liberté totale du créateur, servilité consentie du lecteur, 2/ ce qui importe est la manière dont l’écrivain veut faire circuler le sens ; comment il organise les flux d’informations, sachant que le dynamisme de toute lecture fonctionne de façon cumulative (quel que soit l’ordre que je suis, j’avance en mémorisant des informations) et selon un effet tunnel : il y a forcément un début et une fin à ma lecture, même si elle est morcelée en lectures plus courtes. L’effet de chute est percutant chez Perec (comme dans le Cabinet d’amateur. (Et puis il y a toujours le reste, le fading dont parle Barthes, la perte d’informations en chemin – il serait intéressant d’écrire le reste d’une histoire, ce qu’un lecteur a oublié en route, par déni ou paresse).

391. Marie-Thérèse Peyrin (blog À cause des causeuses), suite au Zoom d’hier soir, m’envoie un poème de Jean Sénac (1926-1973), poète oranais disparu dans de mystérieuses conditions. Il rejoint en 1955 la cause de l’indépendance algérienne.


Cet homme portait son enfance
sur son visage comme un bestiaire
il aimait ses amis
l’ortie et le lierre l’aimaient

Cet homme avait la vérité
enfoncée dans ses deux mains jointes
et il saignait

A la mère qui voulut enlever le couteau
à la fille qui voulut laver sa plaie
il dit ” n’empêchez pas mon soleil de marcher”

Cet homme était juste comme une main ouverte
on se précipita sur lui
pour le guérir et pour le fermer
alors il s’ouvrit davantage
il fit entrer la terre en lui

Comme on l’empêchait de vivre
il se fit poème et il se tut

Comme on voulait le dessiner
il se fit arbre et se tut

Comme on arrachait ses branches
il se fit houille et se tut

Comme on creusait dans ses veines
il se fit flamme et se tut

Alors ses cendres dans la ville
portèrent son défi

Cet homme était grand comme une main ouverte

Point de hasard dans le partage par M.T. de ce poète, mais la rencontre qui vient à point. Après Hawad, un autre nom de la poésie algérienne à découvrir. Je cherche et trouve, dans la collection blanche Gallimard, le très beau titre Ebauche du père, qui conviendrait aussi à ce que j’écris en ce moment…

M.T. évoque aussi la revue Le Croquant, dirigée par Michel Cornaton, auteur en outre du livre La guerre d’Algérie n’a pas eu lieu, qui me semble un titre juste dans ce qu’il suggère du déni historique, levé il y a peu.

2 déc 21

302. Contre la computation graphique qui finit par nous aveugler (le monde, derrière les écrans de chiffres & de graphes, se déréalise) : les crashed diagrams de Ludovic Bernhardt.

Faire de l’illisible un spectacle nous renvoyant à notre lassitude des signes. Décollés, lacérés, les chiffres qui évaluent les chiffres, ces derniers censés devenir plus lisibles, deviennent percepts visuels, ne renvoient plus à rien d’autre qu’à eux-mêmes. Une trace du contexte de leur production permet encore de mesurer leur désarroi. Le crash est une étape révolutionnaire vers la tabula rasa. Le crash brise les liaisons covalentes entre abscisses, ordonnées, légendes & courbes. Le crash opère à la manière d’une bombe. La représentation fissionnée occupe alors un autre territoire : le spectaculaire, et non plus l’informatif d’une place cambiste. Informatif spectacularisé par un aggiornamento artistique : retourner les algorithmes contre eux-mêmes, et voir ce qu’un tel dispositif transforme en nous.

L’impact du coronavirus sur les marchés financiers apparaît en bandes lancéolées, évoquant pour moi des coulures (peinture, sang). Zone inquiétante – la symétrie des flèches ne laisse pas de doute sur leur dangerosité – où la figuration désarrime l’abstraction. Je pense à Cy Twombly :


https://www.wikiart.org/en/cy-twombly/nine-discourses-on-commodus-part-viii

Une certaine similarité dans la folie-signe (folie insigne) ; ne reste chez L. Bernhardt qu’un référent flottant (la hausse, la baisse du prix du baril de pétrole), à peine sensible dans la dynamique visuelle des courbes survivantes touchant au pointillisme. Signes écrasés. Twombly vagabonde, sa Blue room est tissée de fils d’Ariane qui obéissent encore à la loi de la gravité terrestre. Mais rien à lire à proprement parler : du signe ébauché, on s’aventure vers un semblant de lettre, bien inutilement. Pas d’écrasement, mais une éthérisation.

303. Je fais du sur-place (la position défensive d’une place forte, comme si je me sentais en état de siège) quant à l’écriture d’Algérie. Vais devoir adopter une autre tactique : visionner une diapositive, une photographie, à intervalle régulier. Ecrire ce livre est une expérience obsidionale.