24 & 25 déc 21

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358. Entendu aujourd’hui, un mot que je note sur mon carnet, j’y reviens maintenant : « arsenal ». Pourquoi ce mot résonne-t-il autant ? Quelques recherches sur Wikipedia :

Dans le sens premier du terme, un arsenal est un établissement militaire, qui peut être « royal » ou « national », un lieu où l’on construit, entretient, répare et préserve les navires de guerre et où leurs équipements et avitaillements sont assurés1. Dans un sens moderne datant du xviie siècle, en dehors de toute référence exclusive au monde maritime, l’arsenal désigne un lieu de fabrication des armes et des munitions. Il indique par extension au siècle suivant un dépôt de matériel militaire et d’armes, ou, de façon triviale, une grande quantité d’armes.

Le rapport est enfantin : armée/navire/militaire/Cherbourg/Toulon → une part de l’histoire paternelle.

Etymologie fascinante (dār as-sinā’a ou dar’as san’a signifie dans le monde arabo-musulman du ixe siècle une « maison de commerce » ou « maison de fabrication », en particulier navale.

Ce terme se diffuse au xie siècle, probablement avec les rudiments des techniques navales, dans l’espace français atlantique et le long des rivages catalans de la Méditerranée. Parmi ses héritages, notons la darse qui désigne à l’origine le bassin de réparation.)

Jusqu’au mot amiral (provient directement du superlatif de l’émir ou chef de l’arsenal, soit emir’al, c’est-à-dire le très grand chef).

Encore un nouage : l’histoire de mon père, l’Algérie.

359. Nul doute que certains mots (« Algérie », « arsenal », etc.) manifestent, par leur charge émotionnelle propre, une propension à attirer l’écriture, par un effet de pointe (comme la pointe d’un paratonnerre attire la foudre). Toute notre vie régie par des causes et des effets…de langage, et de logique.

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Monchoachi, la parole sovaj (France TVpro)

360. Emma Corde cite le poète et essayiste martiniquais Monchoachi (André Pierre-Louis) : quelle claque.

Entre deux enfantements,

Géographie imaginaire, chronique de rêve,

Choses fabuleuses désapparues après que fut

La mystérieuse lettre volée à l’étranger :

Caractères, mesure, balance

Cadran solaire et division du jour

Moulins et navires à la mer

Pourtant restent la terre noire qui porte vivants et morts

porte le jeu, s’ouvre, déploie sa mélodie,

les mots, de quelque lointain mêlés,

Et les choses à présent si proches.

Reste la parole, souveraine orgie

le doigt la « dame au collier » dans la beve,

jouant en son corps

elle-même en elle-même entrelacée

petite bête lichant nichant

bichonnant son corps avec la langue

elle-même en elle-même

veines closes, lèvre à lèvre

ramée sur ramée,

verso sous versant,

léchant et purlichant

glisse lice reluise

cé bèl ça, cé bon, cé bèl-é-bon

Monchoachi / Fugue vs Fug – Lémisté 3 (extrait)

Je visionne l’interview du poète-essayiste :

«  Mon œuvre de réflexion intervient dans mon œuvre poétique, constamment » (Interview https://www.youtube.com/watch?v=g4gxUE5gfWQ 56 questions pour « Ile en île »

3 phases de création : a) Il est parti de poèmes écrits en créole, où le rythme est souverain (sonorités des mots/tambours) vers b) leur interprétation en français puis c) il écrit en français avec un respect du rythme créole → perte de repères pour le lecteur francophone (ruptures, dues à l’absence de conjonctions…) ; pas de construction de langue rationnelle, conceptuelle, mais sensible, au contact de la chose qu’elle nomme, comme dans poésie chinoise ancienne (les choses sont les unes à côté des autres → pas de conjonction), langage de l’enfant ; volonté de ne pas rendre texte illisible ou rébarbatif, mais restituer une vision du monde qui ne repose pas sur relation objet/sujet, ou construite par le sujet. Interrogation critique sur l’homme, marquée par un certain espoir ; aujourd’hui (2011) le champ est déplacé, l’H n’est plus au centre mais au revers ; il veut regarder l’homme à partir de ce qu’il en a fait et de ce qu’il aurait pu en faire. Monde façonné par monothéisme. Que serait devenu un monde laissé dans les mains des païens ? La vision du monde est plus respectueuse du monde (monothéisme : monde appartient à l’H). Influence de l’œuvre de Saint-John Perse qui lui rappelle le conteur créole (mvt narratif). Bcp tourné vers mythes anciens. Insularité : vécu faillible, précarité, tjs au bord de qqch, « les îles dansent au-dessus des failles ». Présence aiguë de la précarité du monde. Pas le côté massif du continent, bien campé. Passer d’un pied sur l’autre.

中文 (zhongwén, le chinois)

361. Nouvelle piste pour nourrir le fantasme de l’avant-langue (à défaut, pour l’heure, de hors-langue) : le créole et sa similitude avec le chinois dans sa vision du monde (au moins pour ce qu’en dit Monchoachi, il me faut aller y voir de plus près), non intellectualisée et structurée par des relations logiques (cause-conséquence, subordination…) mais par juxtaposition (et ce qu’on appelle la parataxe ou absence de lien logique). Le français est une langue hypotactique, le créole est paratactique. Le chinois ? En effet, je jette un œil dans Le chinois pour tous de Bescherelle, qui confirme la tendance à la juxtaposition, à la parataxe, particulièrement dans la poésie. Phrase marquée par la prééminence du thème (le verbe est invariable en chinois, le sujet est souvent sous-entendu. Construit sur le schéma thème/commentaire : l’information essentielle est délivrée à la fin). Il faudrait comparer avec le créole martiniquais.

362. Quasi terminé le livre de Jauffret, une étude historique exhaustive, une vraie mine, qui apprend beaucoup sur le quotidien des appelés, et qui m’a aidé à me représenter ce que signifiait être en guerre en Algérie. Beaucoup de grain à moudre. Des liens s’établissent malgré moi (?) entre tous ces poinçons. Comment dire un monde inconnu avec une langue connue ?

20-21 nov 21

balise de défiction

279. Retour sur le poinçon 274 et la question de la fiction | non-fiction. J’avais été sensible aux interventions du narrateur chez Duras : « j’invente », « je vois ceci », dans Le ravissement de Lol V Stein (poinçon 157). Donc : signaler ce qui ressortit à l’invention pure, par une balise de défiction. Cette balise évite l’artificialité d’un impossible point de vue omniscient.

280. Dans le livre de Jauffret, un passage fort intéressant : « Les Fells ». Il porte notamment sur le fait que «  l’ennemi n’est pas désigné », car « le reconnaître serait admettre la guerre civile puisqu’il s’agit de département français ». C’est un paradoxe qui va laisser une empreinte indélébile, jusqu’à aujourd’hui encore. Une guerre sans nom : un déni de la réalité, de l’histoire coloniale française. Ce déni génère « plusieurs niveaux de langage », remarque Jauffret : 1/la langue officielle appelle l’ennemi « rebelle », « bandits », « HLL » pour hors-la-loi ; négation de toute valeur humaine : « mâles détruits » ou « ramassés » ; 2/les militaires du rang parlent de fellagha, felloches, fellouzes, fells. Diabolisation de l’adversaire. Toujours la même rhétorique à l’œuvre : dépréciation (suffixes « -ouze », « oche»), animalisation (« mâles », cf. Les Tutsis appelés « cafards » par les Hutus, les « Untermensche » des nazis), réification (« ramassés », cf. Les « Stücke » des nazis). Propagation des mots, dont la charge virale s’impose à tous comme une maladie.

16-17 nov 21

271. Ecrire Algérie (dont le titre est provisoire, le titre définitif attend en coulisse) c’est habiter l’espace de plis, nés de l’oscillation constante entre déploiement et reploiement, dont la dynamique obéit aux à-coups du désir et de l’angoisse. Je pense que c’est vrai de tout ce que j’écris. Cet espace, l’espace d’un instant, d’un clin d’œil, se laisse difficilement saisir. Je peine (lapsus calami : j’avais écrit je pine, voilà un coup de barre !) à avancer. Je relis les pages du séminaire X de Lacan sur l’angoisse, délaissé depuis quelque temps, mais qui se rappelle soudain à moi. Éclairant : Lacan reprend la triade freudienne inhibition-symptôme-angoisse, qu’il décline ainsi, cherchant à établir une orographie de l’angoisse : inhibition comme arrêt du mouvement qui existe dans toute fonction ; symptôme comme empêchement ( être empêché est un symptôme, être inhibé, c’est un symptôme mis au musée ). Lacan rappelle l’étymologie : impedicare, être pris au piège. Il affirme que c’est le sujet qui est empêché, pris au piège de son image spéculaire : cassure intime qui barre la route vers la jouissance. Et l’angoisse ? Ce n’est pas une émotion mais un affect : pas refoulé, mais désarrimé. Ce qui est refoulé, ce sont les signifiants qui amarrent l’affect.

272. Je poursuis ma lecture du livre de Jauffret : son principal intérêt à mes yeux est qu’il est écrit à hauteur d’homme : exactement ce que je recherche.

273. Je m’interroge sur ma propension à lire beaucoup, particulièrement quand je me documente : alors oui, balayer un champ le plus ample possible ne peut guère desservir le projet, si la masse d’informations est intelligemment digérée et réutilisée. Mais cette libido legendi est boulimique. Dans ce livre en train de s’écrire, la somme de lecture est un rassurement, peut-être un alibi – non, pas un alibi, mais une manière de différer l’écriture, au prétexte fondé ou non que plus je serai informé, meilleur sera le texte : ça ne tient pas une seconde d’un examen impartial. Je n’écris pas un texte documentaire, ni un roman de guerre. C’est sans doute la place mouvante de ce texte qui rend l’écriture scabreuse : à quoi s’arrime-t-il ?