16 déc 21

336. Lu au détour d’une recherche, de Wittgenstein (Recherches philosophiques), sur la notion de langage naturel : « Bedeutung ist der Gebrauch », c’est l’usage du mot qui détermine sa signification. Quel usage fais-je du mot démon ? Je n’ai pas besoin de comprendre l’essence du mot « démon » pour l’utiliser. Pas d’essentialisme de la langue. Je ne fais que m’appuyer sur la représentation de ce qu’est pour moi un démon. Alors, avant ? Deux commentaires au poinçon précédent viennent apporter une certaine eau à mon moulin. Elsa C. me rappelle sa lecture du Vice-consul de Duras (que je n’ai pas lu), dans lequel figure le mot battambang. Elsa faisait allusion à mon goût du mot « condensé ». Battambang pourrait être un mot qui enferme plus que ce à quoi il se réfère (une ville cambodgienne) pour le personnage. Piste à suivre. Deuxième commentaire, d’Emmanuelle Cordoliani : contrairement à moi, le (trop) condensé signifie pour elle le pas assez (re)travaillé, l’à mi-mot qu’il faut deviner (j’avais tapé l’ami-mot), voire le fantasmatique avant-mot. Tout cela pourrait être le moyen d’accéder, d’une manière ou d’une autre, au hors-langue dont parle Nicolas Pesquès. C’est aussi l’archi-écriture dont parle Jacques Derrida, et qui se trouverait dans la peinture et son écriture non-verbale. Un avant-langue, en fait. Le condensat en est-il une voie ?

337. Pierres de mon jeu de go intérieur : attention à l’encerclement.

338. Freud et la condensation (Verdichtung) : rassemblement d’intensités. Point de nouage entre éléments hétérogènes. L’un des mécanismes en jeu dans le rêve. Un seul élément du rêve manifeste peut recouvrir, par condensation, plusieurs éléments latents. Je transpose ; un seul mot comme nouage de plusieurs autres mots (ce qui est déjà vrai en linguistique : on choisit un mot dans l’axe paradigmatique pour l’insérer dans une chaîne syntaxique). Mais là où est l’enjeu : le choix du mot retenu permet d’activer des paradigmes multiples, hétérogènes, et ce grâce à d’autres dispositifs (néologisme, mot-valise, jeux sur la graphie, sur les homophonies intra et interlinguistiques, etc.).

Il reste de l’intraduit, ce que Freud appelle l’ombilic du rêve. Ce pourrait être ce que j’appelais l’insaisi. L’avant-langue serait l’ombilic des langues. L’avant-langue serait le lieu du manque, non comme absence ou vide, mais des hétérogènes, des énergies. Derrida distingue l’écriture logocentrée, systémique, liée au sujet et au logos, de l’archi-écriture, ouverte à l’autre, à l’hétérogène. Clôture d’un côté, dissémination de l’autre. L’avant-langue comme matériau infini.

339. Je reprends le poinçon 270, écrit il y a un mois jour pour jour.

L’insaisi : ce qui m’a échappé, dans tous les sens du terme (c’est donc très vaste), ce qui a mis l’apercevance en défaut ; cela englobe les actes, les situations. L’insaisi comme ce qui me reste celé. Ce qui reste donc à saisir, dans la mesure du possible, par la pensée, par le souvenir. L’insaisi se donne comme tel parce que ce manque me traverse.

J’amende : « ce qui reste à saisir » par l’écriture, aussi bien. Traversé par le manque de l’avant-langue.

340. Nouvelles pierres sur le jeu de go :

a) Que se passe-t-il à choisir un mot plutôt qu’un autre ?

b) Est-ce là application d’une règle ? (cf. Wittgenstein)

c) Le condensat est-il vraiment le moyen de toucher à l’avant-langue ?

A suivre, bien sûr.

20-21 nov 21

balise de défiction

279. Retour sur le poinçon 274 et la question de la fiction | non-fiction. J’avais été sensible aux interventions du narrateur chez Duras : « j’invente », « je vois ceci », dans Le ravissement de Lol V Stein (poinçon 157). Donc : signaler ce qui ressortit à l’invention pure, par une balise de défiction. Cette balise évite l’artificialité d’un impossible point de vue omniscient.

280. Dans le livre de Jauffret, un passage fort intéressant : « Les Fells ». Il porte notamment sur le fait que «  l’ennemi n’est pas désigné », car « le reconnaître serait admettre la guerre civile puisqu’il s’agit de département français ». C’est un paradoxe qui va laisser une empreinte indélébile, jusqu’à aujourd’hui encore. Une guerre sans nom : un déni de la réalité, de l’histoire coloniale française. Ce déni génère « plusieurs niveaux de langage », remarque Jauffret : 1/la langue officielle appelle l’ennemi « rebelle », « bandits », « HLL » pour hors-la-loi ; négation de toute valeur humaine : « mâles détruits » ou « ramassés » ; 2/les militaires du rang parlent de fellagha, felloches, fellouzes, fells. Diabolisation de l’adversaire. Toujours la même rhétorique à l’œuvre : dépréciation (suffixes « -ouze », « oche»), animalisation (« mâles », cf. Les Tutsis appelés « cafards » par les Hutus, les « Untermensche » des nazis), réification (« ramassés », cf. Les « Stücke » des nazis). Propagation des mots, dont la charge virale s’impose à tous comme une maladie.

1er oct 21

155. Ma cousine m’envoie des photos de mes arrière-grands-parents, ainsi que de mon père très jeune, avec sa sœur Danièle. C’est inattendu. Choc. Une autre de moi bébé, et une scène familiale où ma mère apparaît chez ses beaux-parents. Dans le fil de la discussion, j’apprends que Martine, sa sœur, possède aussi des photos de mon père marin. Je l’appelle, elle dispose en effet de photos ; et de quelques souvenirs (elle était très jeune quand mon père est rentré d’Algérie, début 63). Les ectoplasmes prennent un peu de chair, un peu, c’est troublant. Je discutais ce matin avec Gauthier K. de la similarité de nos projets d’écriture. Son texte en cours est aussi bâti sur des absences, celle de ses grands-parents. Tout cela me fait l’effet d’un tissage de vides et de pleins, avec une navette hésitante.

156. Lu l’excellent Merdeille de Frédéric Arnoux, chez Jou. Récit à la 1ere personne de relégués de la société de consommation dans un avenir postapocalyptique. Très fort, pensé à Fiskadoro de Denis Johnson, entre autres. Merdeille est un titre subtil : de la merde à la merveille, ou comment survivre en bouffant des rats. Analyse impitoyable de la société de consommation, vue du côté des perdants. Le néologisme, par la substitution du d au v, fait hésiter la lecture entre les deux signifiants. Le d (voyelle dentale), celle des dents que le boxeur compulsif Kiki fait tomber à coups de poing à la moindre contrariété, pour alimenter le business des dentistes, les nantis, loin de là-où-ils-habitent, le narrateur et Kiki.

157. Lu Le ravissement de Lol V Stein. Intéressé par la façon dont le narrateur masculin s’empare de ce qu’il ignore sur Lol. Aimé les «  j’invente » ou « je vois ceci » de Duras, façon de montrer du doigt la fiction dans la fiction. Analyse fine des triangulations amoureuses. Duras manie le décrochage constant de l’instance de narration (je/il/elle), tout en gardant un point de vue interne. Rapidité des changements qui introduit des hésitations dans la lecture.

28 sept 21

L’épée de Jean Bart est aussi poinçon

146. Déchiré entre haillons de souvenirs, indigence d’informations relatives à mon père, et désir de tout dire. Irrésoluble empan. Il me faut sortir de cette aporie paralysante. Je reprends aujourd’hui l’écriture de A. Je réalise soudain que ce mot, paralysant, couve comme un feu depuis tôt ce matin. Il est relié au mot analgésie, tous les pharmakon que l’on s’autoadministre pour soulager la douleur. Je me souviens, par association d’idées, que mon père prenait (peu ? Souvent ? ) des anxiolytiques. J’ai quelques feuillets sur «  fumer », comme autre pharmakon. Il faudrait ajouter l’alcool, à l’armée, et de retour à la vie civile. Renvoi brutal à ma propre pratique des toxiques, de ce qu’elle modifie de notre rapport à la réalité, à notre corps. Piste à suivre. Je rajoute ce thème au chantier.

147. Une ancienne amie, Elsa, a repris contact grâce au site L’Œil a faim. Elle a connu mon père. Intéressée par mon projet, elle me rappelle Le ravissement de Lol V Stein, de Duras, et Histoire des grands-parents que je n’ai pas connus d’Ivan Jablonka. Je n’ai lu aucun des deux, qui ont à voir sur le dispositif mémoriel et littéraire que les écrivains mettent en place pour écrire sur les absents. Je suis stupéfait des boucles de l’existence qui offrent ces retours de personnes que l’on n’a pas oubliées, mais qui devenaient souvenirs toujours plus lointains. Ou tout est affaire de rendez-vous manqués ou réussis. Ou a à voir avec la noosphère de Theilard de Chardin. Cette théorie d’une interconnexion des psychismes humains me plaît beaucoup.

148. Assez désespéré par la quasi absence de progrès dans ce projet, j’en ai ouvert un autre, au risque de la dispersion (mais la thématique est très proche ; peut-être n’écrit-on finalement toujours qu’un seul et même livre-Protée). J’en ai en tout cas écrit l’arc narratif, puisqu’il s’agit de prose, et l’ensemble est maintenant assez défini. Titre trouvé. Mais squelette décharné. Qui me sert donc de pharmakon.

149. Hier, Zoom avec la grande équipe du Tiers-Livre, où l’on a brassé, comme toujours, de nombreux thèmes, entre autres celui de l’unification du site actuel du TL et du nouveau site sur la plateforme Patreon. Question aussi d’une revue littéraire mensuelle/trimestrielle. Projet excitant.

150. A ne pas écrire, le gouffre s’ouvre.

151. Envoi de mail au Service historique de la Défense de Cherbourg et de Toulon, afin de savoir s’ils détiennent des informations.

152. Commence à trouver une cohérence pour la structure de A., avec 7 premiers blocs ou fragments. Pour l’heure, fragments. Le fragmentaire, plus que l’instabilité (la non-fixation), promet le désarroi, le désarrangement. (Blanchot, L’Ecriture du désastre). Le désarroi : dérouter, mettre en désordre.