10 juin 22 | Borges, Burton, Macquet | 10

489. En 2017, C. Macquet publie aux éditions Kâla (Cambodge) sa traduction de la nouvelle « L’Aleph », de Jorge Luis Borges. Traduction « classique » de l’espagnol d’Argentine vers le khmer du Cambodge, et non « traduction » identifiée dans LW et DLW, procédant par dérivation-expansion). Cette publication joue un rôle essentiel dans la compréhension du geste poétique de ce traducteur-auteur.

En jeu ici l’intertextualité avec la nouvelle de Borges : l’analogie des entrelacs entre chaque auteur et son œuvre : la part autobiographique présente mais masquée, le rapport de chacun à la représentation, le traitement de la langue comme matériau poétique, la réappropriation, amorcées dans LW , de l’imaginaire littéraire argentin dans une logophagie manifeste, le choix porté sur cette nouvelle en particulier, parmi un corpus borgésien profus.

« J’ai toujours pensé que lorsqu’on écrit, affirme Borges dans Borges para millones, Corregidor, Buenos Aires, 1978, cité dans les notes et variantes de l’édition Pléiade p. 1646, on doit modifier un peu les choses, si non on n’est pas un écrivain, mais journaliste ou historien. »

Je reprends. a) Christophe Macquet traduit « L’Aleph » en khmer. Il installe ce texte dans l’imaginaire littéraire khmer, qu’il connaît bien : il a traduit plusieurs écrivains khmers en français. On découvre ainsi sur son site, Obscures, un travail considérable. Des nouvelles de Soth Polin, heureusement publiées en France : Génial et génital, éditions le Grand Os, en 2017, ou « Nul ne peut faire revivre les morts », en 2019 ; il a traduit « L’accusé » de Khun Srun (2018) , « Je viens de l’horizon » de Hang Achariya (2019). Il traduit aussi de l’espagnol vers le français, du khmer vers l’anglais, du français vers le khmer (Le Lotus bleu, Le Petit prince, Le Horla, L’Etranger, Un barrage contre le Pacifique…). Garder à l’esprit ces pôles : français, espagnol, anglais, khmer. Quatre langues-mondes. Et des mondes dans les mondes.

De l’espagnol vers le khmer, donc. « L’Aleph » a pu retenir l’auteur pour de nombreuses raisons : l’exploration de la littérature argentine, et notamment de Jorge Luis Borges ; la dilection de l’auteur de Dâh pour la lettre A ; la poétique borgésienne ; ce que recèle cette nouvelle qui a pu arrêter le choix de la traduire (on s’imagine d’ailleurs assez mal les difficultés d’une telle traduction. Tout est histoire de topographie, symbolique et imaginaire : quoi de plus éloigné, a priori, qu’un texte écrit en espagnol argentin, marqué aussi des imaginaires européens, et l’Autre absolu que représente la culture khmère pour un lecteur français ? Ce qui vaut dans l’autre sens, bien évidemment : l’Argentine est l’Autre du Cambodge, tout cela médiatisé par un Français).

C. Macquet est un passeur de mondes à mondes, parce qu’il voyage, photographie, écrit et traduit. Il avale mais restitue. Il garde et donne. Il fait « manchon pensant », pour reprendre Michaux.

b) la dilection de l’auteur de Dâh pour la lettre A

b.1.) La lettre A est disséminée dans toute l’oeuvre. Premier coup de sonde.

« La réincarnation des amibes », récit signé sous le pseudonyme de Christophe Antara (2005) | LunA Western (2011) | Anoche hubo una tormenta(blog puis livre muet, 2014) | Kbach (2012) | Dâh (2022), pour quelques titres.

Si l’on ouvre les livres, la dissémination est vertigineuse. Je m’en tiens à quelques exemples repérés dans Dâh (qui, comme l’Aleph, contient tous les autres livres) :

l’une des deux épigraphes : « Il y avait à bord cent huit femmes. » (Amédée Gréhan, Naufrage de L’Amphitrite, le 31 août 1833) ». On verra bientôt l’importance cruciale de cette citation | les nombreux personnages qui traversent Dâh : Avine, pour commencer ; Archibald/Archie ; Varman-Rosée ; Adèle (personnage d’un récit adolescent de l’auteur, Voyage au centre de la grosse Adèle) ; A-lys  | des noms communs : Aréole (p.35) ; amibe littéraire (p.60) | des toponymes : Acrabeucq ; Argentine, Amérique du sud | des jeux de mots : Avien (déformation en patois boulonnais de « elle vient »), etc.

Rappel : la dissémination, pour Derrida (Positions) est une possibilité de déconstruire/découdre/dénouer l’ordre symbolique. C’est je crois un autre moyen de « désosser la langue » pour C. Macquet.

b.2.) La lettre A, et son pendant dans l’alphabet hébreu, א ou « aleph », fait l’objet d’un post de l’auteur sur son site. Intitulé « Coup de glotte », il pose la question de savoir « comment traduire l’Aleph (le lettre hébraïque) en khmer. Il faut ici remarquer le problème de la traduction d’un imaginaire à l’autre, d’un monde culturel à un autre, et la technicité linguistique nécessaire pour le résoudre. Technicité à plusieurs titres : linguistique (araméen/hébreu // araméen/brahmi/khmer) ; culturelle au sens large (vision mystique de l’aleph borgésien/mystique khmère) :

Après plusieurs semaines de recherche, nous avons trouvé un équivalent dans le bouddhisme tantrique khmer : la lettre អ, dernière lettre de l’alphabet mais qui autrefois était la première, et qui, à travers une série d’exercices de souffle, peut apparaître sous la forme d’une boule (ដួងកែវ), siège de la connaissance ultime.

Première surprise : comme l’aleph hébreu (א), le អ khmer est une consonne qui représente l’arrêt glottal, consonne qui n’existe pas dans l’alphabet grec (et ses descendants, les alphabets latin, cyrillique, etc.) puisque les Grecs ont transformé l’aleph en alpha (la voyelle a).

(…)

La deuxième surprise a été de découvrir que les deux lettres étaient vraisemblablement cousines.

Tout comme l’alphabet hébreu, l’alphabet khmer viendrait de l’alphabet araméen (par l’intermédiaire de l’alphabet brahmi utilisé sous le règne de l’empereur Ashoka, qui fut, dit-on, à l’origine de l’introduction du bouddhisme au Cambodge).

(tiré du site de l’auteur, Obscures)

b.3.) L’Aleph borgésien : il est découvert par le narrateur de la nouvelle, invité par Carlos Argentino Daneri, cousin germain d’une femme morte en 1929, Beatriz Viterbo, que le narrateur aimait. Ce dernier rend une visite le 30 avril de chaque année rue Garay, à Buenos Aires, pour saluer le père, le cousin de la défunte, et honorer la mémoire de Beatriz. Carlos Argentino est écrivain : il compose un poème, « La Terre », dont l’ambition est de « versifier toute la planète », à la manière d’une carte au 1/1. Mais bientôt, la maison de la rue Garay va être démolie. Et Argentino a besoin de cette maison pour terminer le poème, « car dans un angle de la cave il y avait un Aleph. Il précisa qu’un Aleph est l’un des points de l’espace qui contient tous les points. (…) le lieu où se trouvent, sans se confondre, tous les lieux de l’univers, vus de tous les angles. » (« están, sin confundirse, todos los lugares del orbe, vistos desde todos los ángulos. »)

Argentino enjoint le narrateur de descendre voir cet Aleph : « Descends ; d’ici peu tu pourras engager un dialogue avec toutes les images de Beatriz ». Le narrateur croit d’abord à la folie de son hôte. Avant le récit de sa découverte de l’Aleph, le narrateur-écrivain fait une pause dans son récit, pause qui introduit à la vision borgésienne de la littérature. Et je m’arrête ici à ce qui a pu motiver le choix de cette nouvelle par C. Macquet :

J’en arrive maintenant, écrit le narrateur-écrivain, au centre ineffable de mon récit ; ici commence mon désespoir d’écrivain. Tout langage est un alphabet de symboles dont l’exercice suppose un passé que les interlocuteurs partagent ; comment transmettre aux autres l’Aleph infini que ma craintive mémoire embrasse à peine ? Les mystiques, dans une situation analogue, prodiguent les emblèmes : pour exprimer la divinité, un Persan parle d’un oiseau qui d’une certaine façon est tous les oiseaux ; Alanus ab Insulis, d’une sphère dont le centre est partout et la circonférence nulle part… » (édition Pléiade, p. 662)

Borges pointe ici l’antériorité du langage à notre existence contingente (toute la psychanalyse l’a amplement montré), la valeur symbolique des mots (depuis Platon et Le Cratyle), la difficulté de faire partager au lecteur l’infini de notre vie intérieure (la barre du sujet par la langue), et la valeur à la fois métaphorique et métonymique de la vision mystique (divinité = oiseau = tous les oiseaux). J’avais déjà évoqué cette notion dans le poinçon 341 où je me demandais ce que pouvait être la condition d’une « avant-langue », d’un « avant la langue » et proposais la notion de « condensat », que permet l’opération de Verdichtung (compression, tassage, condensation, compactage, densification ), mot dérivé par la préfixation de Dichtung (« joint d’étanchéité », mais aussi « poésie »). Et la « poésie » englobe (telle un Aleph) « Literatur, Poesie, Fiktion ». Et j’ajoutais : Quel mot extraordinaire que Dichtung : ce qu’il signifie ( inventer, imaginer, créer / concevoir un poème ou plus généralement un texte afin qu’il soit rédigé et lu), associé à son dérivé Verdichtung (densification, etc.) est en lui-même un exemple de condensation de signifiants.

« Sphère armillaire – XVIe » by PierreLOND is licensed under CC BY-SA 2.0.

Imaginairement, la « petite sphère (…) de deux ou trois centimètres » découverte par le narrateur borgésien contient « l’espace cosmique (…) sans diminution de volume ». La petite sphère naît chez Pythagore, Platon, Aristote ; elle est la forme du cosmos harmonieux créé par le Démiurge. Le narrateur, instance qui représente l’écrivain Borges, contemple même « les restes atroces de ce qui délicieusement avait été Beatriz Viterbo (…), [il vit] l’Aleph sous tous les angles ». L’Aleph se contient lui-même, l’Aleph est l’univers. Dans cette vertigineuse vision, on peut s’accrocher aux deux figures rhétoriques que Borges utilise : la métaphore et la métonymie. La sphère de l’Aleph est métaphore de l’univers, mais aussi de la littérature, ainsi que du dispositif appelé « écriture », comme il est métaphore du livre. Qu’une réalité vaille pour une autre, c’est la métonymie.

Borges s’amuse : il met en scène le personnage de Carlos Argentino Daneri, contraction de Dante Alighieri, et Beatriz Viterbo, qui est aussi la Beatriz de Dante. « Argentino » était initialement « Argentina » ; et « Viterbo » est le nom d’une ville du Latium, mentionné à deux reprises dans L’Enfer. Borges mentionne aussi Jean de Viterbe dans « Trois versions de Judas » (Fictions) : « le fameux sorcier Jean de Viterbe, qui devint fou quand il put voir la Trinité ». Les noms propres des personnages condensent donc Argentine et Italie, Dante Alighieri et La Divine Comédie, Beatriz et Jean de Viterbe, de la même manière que l’Aleph condense tout l’univers. C’est ce que suggèrent les deux épigraphes de la nouvelle, l’une tirée de Hamlet, l’autre du Léviathan. Je ne reprends que celle de Shakespeare :

O God. I could be bounded in a nutshell and count myself King at infinite space.

Ô Dieu, je pourrais être enfermé dans une coquille de noix et me sentir encore roi de l’espace infini » (II, 2)

« Mutant Walnut » by fdecomite is licensed under CC BY 2.0.

b.4.) Il fallait donc, pour traduire cet imaginaire borgésien, trouver sa correspondance dans l’imaginaire khmer et découvrir les « lettres cousines » en hébreu et en khmer, aleph et , pour rendre le coup de glotte qui seul permet la bonne prononciation. C’est dire, évidemment, à quel point la lettre s’ancre dans le corps, dans sa phonation. La lettre s’incarne. Heureuse découverte donc que ce cousinage avec le bouddhisme tantrique khmer : ésotérique, il répond à la mystique juive de la Kabbale, la « Loi orale et secrète ». Je regarde attentivement la 1ere de couverture de l’édition khmère de « L’Aleph » : l’aleph hébreux a pour ombre le khmer. Ombre et lumière, indissociables, avers et revers interchangeables, en miroir.

b.5.) Outre le A dérivé en hébreu par « aleph », en khmer par, on voit dans le choix de cette nouvelle de Borges la dilection de l’auteur pour les textes vertigineusement labyrinthiques. A de nombreux égards, l’œuvre de Macquet a des accents borgésiens. Le goût de la transformation poétique de la réalité. Le goût des fausses pistes, des possibles narratifs avortés. Sur la scène imaginaire de l’auteur, A est aussi la lettre du commencement : de l’alphabet, du Nouveau Monde (quitter la France pour l’Argentine). A/ អ est la première des 33 lettres de l’alphabet khmer (marquant donc l’arrêt glottal : y revenir, sur ce coup d’arrêt en langue étrangère).

A suivre : Richard Burton & l’hypothèse d’un faux Aleph

16 déc 21

336. Lu au détour d’une recherche, de Wittgenstein (Recherches philosophiques), sur la notion de langage naturel : « Bedeutung ist der Gebrauch », c’est l’usage du mot qui détermine sa signification. Quel usage fais-je du mot démon ? Je n’ai pas besoin de comprendre l’essence du mot « démon » pour l’utiliser. Pas d’essentialisme de la langue. Je ne fais que m’appuyer sur la représentation de ce qu’est pour moi un démon. Alors, avant ? Deux commentaires au poinçon précédent viennent apporter une certaine eau à mon moulin. Elsa C. me rappelle sa lecture du Vice-consul de Duras (que je n’ai pas lu), dans lequel figure le mot battambang. Elsa faisait allusion à mon goût du mot « condensé ». Battambang pourrait être un mot qui enferme plus que ce à quoi il se réfère (une ville cambodgienne) pour le personnage. Piste à suivre. Deuxième commentaire, d’Emmanuelle Cordoliani : contrairement à moi, le (trop) condensé signifie pour elle le pas assez (re)travaillé, l’à mi-mot qu’il faut deviner (j’avais tapé l’ami-mot), voire le fantasmatique avant-mot. Tout cela pourrait être le moyen d’accéder, d’une manière ou d’une autre, au hors-langue dont parle Nicolas Pesquès. C’est aussi l’archi-écriture dont parle Jacques Derrida, et qui se trouverait dans la peinture et son écriture non-verbale. Un avant-langue, en fait. Le condensat en est-il une voie ?

337. Pierres de mon jeu de go intérieur : attention à l’encerclement.

338. Freud et la condensation (Verdichtung) : rassemblement d’intensités. Point de nouage entre éléments hétérogènes. L’un des mécanismes en jeu dans le rêve. Un seul élément du rêve manifeste peut recouvrir, par condensation, plusieurs éléments latents. Je transpose ; un seul mot comme nouage de plusieurs autres mots (ce qui est déjà vrai en linguistique : on choisit un mot dans l’axe paradigmatique pour l’insérer dans une chaîne syntaxique). Mais là où est l’enjeu : le choix du mot retenu permet d’activer des paradigmes multiples, hétérogènes, et ce grâce à d’autres dispositifs (néologisme, mot-valise, jeux sur la graphie, sur les homophonies intra et interlinguistiques, etc.).

Il reste de l’intraduit, ce que Freud appelle l’ombilic du rêve. Ce pourrait être ce que j’appelais l’insaisi. L’avant-langue serait l’ombilic des langues. L’avant-langue serait le lieu du manque, non comme absence ou vide, mais des hétérogènes, des énergies. Derrida distingue l’écriture logocentrée, systémique, liée au sujet et au logos, de l’archi-écriture, ouverte à l’autre, à l’hétérogène. Clôture d’un côté, dissémination de l’autre. L’avant-langue comme matériau infini.

339. Je reprends le poinçon 270, écrit il y a un mois jour pour jour.

L’insaisi : ce qui m’a échappé, dans tous les sens du terme (c’est donc très vaste), ce qui a mis l’apercevance en défaut ; cela englobe les actes, les situations. L’insaisi comme ce qui me reste celé. Ce qui reste donc à saisir, dans la mesure du possible, par la pensée, par le souvenir. L’insaisi se donne comme tel parce que ce manque me traverse.

J’amende : « ce qui reste à saisir » par l’écriture, aussi bien. Traversé par le manque de l’avant-langue.

340. Nouvelles pierres sur le jeu de go :

a) Que se passe-t-il à choisir un mot plutôt qu’un autre ?

b) Est-ce là application d’une règle ? (cf. Wittgenstein)

c) Le condensat est-il vraiment le moyen de toucher à l’avant-langue ?

A suivre, bien sûr.

7 déc 21

312. Nuit très brève. J’écoute tôt « Ne pense-t-on qu’avec sa langue ? », émission « Science en questions » du 13/11/21, d’Etienne Klein, invitée : Maïa Hruskova, polyglotte (français, tchèque : langues parentales, anglais, allemand : scolarisation, russe). Absence d’accent : « question de bain » linguistique. Ses « autres langues ne protestent plus » quand elle s’exprime dans une langue autre que parentale.

Derrida : « avoir un accent, c’est être en flagrant délit de soi-même ». Paul Valéry : «  Si le langage était parfait, l’homme cesserait de penser. » [Etienne Klein ne donne pas la référence].

Parler plus d’une langue : voir les incohérences des autres langues, cf. les écrivains exophones de l’absurde (Beckett, Ionesco), et d’autres (Nabokov…). Langage parfait [= cratylisme)]. Valéry : «  à mesure que l’on s’approche du réel, on perd la parole ». Avoir une 2e langue libère des contraintes de la 1ère. Au sujet de Kundera, qui écrit en tchèque, traduit en français, et qui, selon sa traductrice « au fil de la traduction, j’ai pris conscience que Milan Kundera écrivait en français bien avant qu’il n’émigre en France, il écrivait déjà en français dans ses romans tchèques. Son écriture tchèque pense avec la précision syntaxique française. » Traduire : restaurer, ici. « Dire autrement dans la langue de la traduction ce qui n’a pas pu être dit autrement dans la langue de départ »(M.H.).

Etre délogé de sa langue : exil linguistique douloureux. Nabokov (Le Don) part aux Etats-Unis ; va écrire en anglais. Un de ses personnages se fait poser une prothèse dentaire de la mâchoire très américaine (dents très blanches), cette nouvelle mâchoire lui meurtrit les gencives : il parle avec la mâchoire d’un étranger. Cioran : le français lui est camisole de force. Nabokov a traduit en russe ce qu’il a écrit en anglais : très difficile (Lolita) : « entreprise épouvantable, c’était comme examiner ses propres entrailles, et passer les mains dedans pour les passer comme un gant ». Accentue la déchirure de l’exil. Elsa Triolet s’est autotraduite. Le bilinguisme « est comme une maladie » : elle est milingue plutôt que bilingue.

Créer deux originaux…Beckett e.g. Joseph Brodsky dit que « l’original est toujours la somme de ses traduction » [Brodsky : poète russe (1940-1996), expulsé d’URSS en 1972, établi aux Etats-Unis, il écrit en anglais. Il a appris seul le polonais et l’anglais. Nobel en 1987] « Chaque langue contient une vision de soi et de l’autre », « chaque langue a un corps » (M. H.) Eco : traduire, faire du monde à monde et non du mot à mot. Pertes dans passage d’une langue à l’autre ; gain aussi (les aveuglements dans une langue).

Traduire : « échapper au confinement de l’évidence » (Heinz Wismann [qui a bcp travaillé avec Jean Bollack et Pierre Judet de La Combe]). Penser : être en lutte avec la langue (Wittgenstein). Kafka : « l’os frontal me barr[e] le chemin de ma pensée ». Rückübersetzung : rétrotraduction, retraduction, car il existe dans le texte un noyau intraduisible, ainsi que des biais (historiques…) Kafka se sentait exilé des langues : Praguois de langue allemande, juif, donc insituable. Tchèque, allemand, yiddish, hébreu… a choisi l’allemand parce qu’il n’en avait pas d’autre. Voile allemand, filtre froid. Kafka évoquait quatre impossibilités : l’impossibilité de ne pas écrire, d’écrire, d’écrire en allemand, d’écrire en tchèque. Découvre le yiddish (slavon, allemand, hébreu) : « je parle toutes les langues, mais en yiddish », lui dit une actrice : révélation pour Kafka. Derrida : « je n’ai qu’une langue, mais ce n’est pas la mienne » : triple dissociation car juif français en Algérie dans les années 40. Pas accès à l’arable ou berbère, à l’hébreu ou au yiddish, ou au français de métropole. Cf. Le monolinguisme de l’autre.

Mots intraduisibles ? Ex. du mot « sous-entendu » qui n’a pas de traduction littérale. Le français est la langue du soir, qui autorise toutes les subtilités (Goldschmidt, traducteur de Kafka), l’allemand langue du matin (plasticité, autorise construction de mots). Primo Levi a traduit en italien Le Procès de Kafka. A pris quelques libertés pour adoucir le texte pour les lecteurs italiens dont il a eu pitié.

Hannah Arendt doit revoir toutes les traductions de son journal, qu’elle juge horribles. « Il faut parler plusieurs langues pour accéder à l’équivocité chancelante du monde ». Ne pas être assuré de l’essence des choses est une condition de la philosophie.

3 septembre 21

3 septembre 21

108. Dans la lancée (ou le glissement) du «  Pied à coulisse », interrogation sur la place qu’occupent les objets dans notre quotidien, et dans celui de l’espace de la « fiction » entendue comme celui du livre. Points d’ancrage que ces objets, qui aident ou résistent. Ils peuvent occuper une certaine place (je pense en particulier aux objets mortifères : armes, munitions, mines, etc.). Documentation à chercher aussi sur les lectures, les journaux, le courrier (enquête de R. Branche extrêmement fouillée), « l’ordinaire ». C’est la tâche la plus facile que d’ancrer l’écriture sur des réalités.

109. Le projet A. Se définit de plus en plus à mes yeux (pas un roman, ni une nouvelle, mais une écriture en prose poétique, travaillée à l’os d’une manière assez particulière). Hors des sentiers battus.

110. A lire bientôt : Potlatch (1954-1957) de Guy Debord, Tombeau pour cinq cent mille soldats de Guyotat, que je voulais lire depuis très longtemps. Je multiplie les approches (las aproximaciones me plaît davantage) : historique, documentaire, romanesque, polémique, filmée. Peu à peu, la nébuleuse noire laisse apparaître quelques points lumineux.

111. Question fondamentale qui a surgi et trouvé une première réponse avec Archéologies ferroviaires : le rapport à l’autre quand il n’est plus là. Je ne cesse de relire les travaux sur Derrida et sa notion de logique spectrale (Spectres de Marx) qu’il a nommée hantologie. C’est une clé fondamentale, qui embrasse l’autre, l’absence de l’autre, sa trace, le lieu à partir duquel on peut lui parler, le deuil de l’autre, tout cela qui ne cesse de revenir encore et encore. Que faire d’une photographie d’un défunt ? Qu’en penser ? Comment la regarder ? Barthes, La chambre claire, etc.

112. Contraint de renumériser toutes les encres destinées à mon futur livre muet (qui ne contiendra que des encres et gravures noires) ; j’avais sous-traité l’opération à une boutique Copy-machin qui n’a pas respecté la définition minimale de 1200 dpi, nécessaire à une impression de bonne qualité. Malheureusement, tous les formats excédant 21 x 29,7 cm (que j’ai déjà remis sous cadre) ne peuvent être numérisés par ma petite imprimante. Ou alors, au prix d’acrobaties de logiciel. J’enrage, comme s’écriait Harpagon. Tout cela en soi est peu intéressant, mais le projet des encres noires est une autre réponse à l’hantologie que j’évoquais précédemment. La joliesse de l’histoire, à mes yeux du moins, est que tout fait sens ; chaque projet est une pièce du puzzle. Le temps qu’il aura fallu pour que tout cela advienne…

Poinçon du 28

28 août 21

  1. Il existait des diapositives, me rappelle mon frère, faites par mon père en Algérie (et un vague souvenir d’enfance m’en revient). Il est fort probable qu’elles aient disparu durant les déménagements. Si c’est le cas, je perds une mine d’une incroyable richesse. Je n’ai pu aller aider à ces déménagements. Absence, qui renchérit sur l’absence, poupées gigognes d’absences. Algérie ressemble de plus en plus à un trou noir dont je ne peux vraiment m’approcher. Hier soir, Caroline D. me dit avoir travaillé sur un projet semblable (Algérie, mort du père). Je suis vivement intéressé : on va prendre date pour en parler.
  2. « Écrire de façon tangentielle », me dit Xavier B. En effet. Écrire des scènes dont je sais qu’il les a vécues (bivouacs, patrouilles, etc.) Je pense être retenu par une allégeance à la stricte réalité vécue, ce qui ne peut constituer, en l’absence de documents, une ligne rouge à suivre. Dois me contenter d’un « tel que cela a pu être », et non un « ça a été ».
  3. Ai commencé Après la guerre de Hervé Le Corre (2014): magnifique écriture, entre behaviourisme policier et densité poétique (les descriptions, les introspections des personnages, notamment celui de Daniel, jeune homme qui attend sa feuille de route pour partir en Algérie ; le personnage du commissaire Albert Darlac, qui a fait le choix de la noirceur, a grenouillé dans les bas-fonds de l’Occupation). C’est dense comme du Céline, acéré à la Manchette. Xavier pourra me donner les coordonnées d’Hervé Le Corre. Hâte d’achever la lecture et d’en parler avec son auteur. Trame historico-policière, sur fond de violence dans la ville de Bordeaux, années 50.
  4. Sans que j’en aie conscience, d’abord, m’installant dans une écriture des marges. D’un centre fuyant car fantasmé, lointain, inconnu (un homme / janvier 1958-1963 / une guerre / et un silence quasi jamais violé). L’éloignement est vertige de la courbe, écrit Edmond Jabès, mais quel centre, un jour, saura fixer son cercle ?
  5. Cet homme, mon père, a déjà passé. Sa trace ne signifie pas son travail ou sa jouissance dans le monde, elle est le dérangement même s’imprimant – on serait tenté de dire se gravant – d’irrécusable gravité . Je reprends à mon compte ces lignes d’Emmanuel Levinas dans L’Humanisme de l’autre homme, IX, La trace. J’aimerais faire œuvre d’ostensoir devant cette gravité incommensurable, celée toujours. C’est bien la question de la trace que mon père a laissée en moi, que je (me) pose. Enquêter sur ses traces, et sur les miennes (je sens là qu’il y aurait beaucoup à dire, je reste allusif pour l’heure). Un grave dérangement de l’ordre du monde, et son renversement des valeurs. Le mal, pour faire court : tortures, exécutions, déplacements, exode, etc. Je ne saurai jamais ce que mon père a vu (mais la documentation historique palliera en partie), a fait (c’est un trou noir). Mais je pose aujourd’hui ces pierres d’attente : dérangement grave, mal, silence. Jabès encore : ce qui est dit, l’est toujours en fonction de ce qui ne sera jamais exprimé. (Le Livre des marges).
  6. Faire l’inventaire du vide. Je l’ai d’ailleurs commencé sur quelques feuillets de A. Finalement, ce carnet parvient à dialoguer avec les feuillets : j’observe cela, presque détaché, intrigué. Distance entre ce que j’écris : le projet A. / le carnet du projet, et moi-même ; plongeons, apnées, noyades & étouffements, retour sur la grève, otium. Aller-retours. La lecture de ce que j’écris modifie ce que j’ai écrit et ce que je vais écrire : monde flottant, labile, se résumant à quelques planches éparses à la surface de l’eau.
  7. Le langage réalise, en brisant le silence, ce que le silence voulait et n’obtenait pas. Ces mots de Merleau-Ponty sont cités par Jabès dans sa « Lettre à Jacques Derrida sur la question du livre ». Ce que le silence veut et n’obtient pas : le silence, précisément, l’oubli.