10 juin 22 | Borges, Burton, Macquet | 10

489. En 2017, C. Macquet publie aux éditions Kâla (Cambodge) sa traduction de la nouvelle « L’Aleph », de Jorge Luis Borges. Traduction « classique » de l’espagnol d’Argentine vers le khmer du Cambodge, et non « traduction » identifiée dans LW et DLW, procédant par dérivation-expansion). Cette publication joue un rôle essentiel dans la compréhension du geste poétique de ce traducteur-auteur.

En jeu ici l’intertextualité avec la nouvelle de Borges : l’analogie des entrelacs entre chaque auteur et son œuvre : la part autobiographique présente mais masquée, le rapport de chacun à la représentation, le traitement de la langue comme matériau poétique, la réappropriation, amorcées dans LW , de l’imaginaire littéraire argentin dans une logophagie manifeste, le choix porté sur cette nouvelle en particulier, parmi un corpus borgésien profus.

« J’ai toujours pensé que lorsqu’on écrit, affirme Borges dans Borges para millones, Corregidor, Buenos Aires, 1978, cité dans les notes et variantes de l’édition Pléiade p. 1646, on doit modifier un peu les choses, si non on n’est pas un écrivain, mais journaliste ou historien. »

Je reprends. a) Christophe Macquet traduit « L’Aleph » en khmer. Il installe ce texte dans l’imaginaire littéraire khmer, qu’il connaît bien : il a traduit plusieurs écrivains khmers en français. On découvre ainsi sur son site, Obscures, un travail considérable. Des nouvelles de Soth Polin, heureusement publiées en France : Génial et génital, éditions le Grand Os, en 2017, ou « Nul ne peut faire revivre les morts », en 2019 ; il a traduit « L’accusé » de Khun Srun (2018) , « Je viens de l’horizon » de Hang Achariya (2019). Il traduit aussi de l’espagnol vers le français, du khmer vers l’anglais, du français vers le khmer (Le Lotus bleu, Le Petit prince, Le Horla, L’Etranger, Un barrage contre le Pacifique…). Garder à l’esprit ces pôles : français, espagnol, anglais, khmer. Quatre langues-mondes. Et des mondes dans les mondes.

De l’espagnol vers le khmer, donc. « L’Aleph » a pu retenir l’auteur pour de nombreuses raisons : l’exploration de la littérature argentine, et notamment de Jorge Luis Borges ; la dilection de l’auteur de Dâh pour la lettre A ; la poétique borgésienne ; ce que recèle cette nouvelle qui a pu arrêter le choix de la traduire (on s’imagine d’ailleurs assez mal les difficultés d’une telle traduction. Tout est histoire de topographie, symbolique et imaginaire : quoi de plus éloigné, a priori, qu’un texte écrit en espagnol argentin, marqué aussi des imaginaires européens, et l’Autre absolu que représente la culture khmère pour un lecteur français ? Ce qui vaut dans l’autre sens, bien évidemment : l’Argentine est l’Autre du Cambodge, tout cela médiatisé par un Français).

C. Macquet est un passeur de mondes à mondes, parce qu’il voyage, photographie, écrit et traduit. Il avale mais restitue. Il garde et donne. Il fait « manchon pensant », pour reprendre Michaux.

b) la dilection de l’auteur de Dâh pour la lettre A

b.1.) La lettre A est disséminée dans toute l’oeuvre. Premier coup de sonde.

« La réincarnation des amibes », récit signé sous le pseudonyme de Christophe Antara (2005) | LunA Western (2011) | Anoche hubo una tormenta(blog puis livre muet, 2014) | Kbach (2012) | Dâh (2022), pour quelques titres.

Si l’on ouvre les livres, la dissémination est vertigineuse. Je m’en tiens à quelques exemples repérés dans Dâh (qui, comme l’Aleph, contient tous les autres livres) :

l’une des deux épigraphes : « Il y avait à bord cent huit femmes. » (Amédée Gréhan, Naufrage de L’Amphitrite, le 31 août 1833) ». On verra bientôt l’importance cruciale de cette citation | les nombreux personnages qui traversent Dâh : Avine, pour commencer ; Archibald/Archie ; Varman-Rosée ; Adèle (personnage d’un récit adolescent de l’auteur, Voyage au centre de la grosse Adèle) ; A-lys  | des noms communs : Aréole (p.35) ; amibe littéraire (p.60) | des toponymes : Acrabeucq ; Argentine, Amérique du sud | des jeux de mots : Avien (déformation en patois boulonnais de « elle vient »), etc.

Rappel : la dissémination, pour Derrida (Positions) est une possibilité de déconstruire/découdre/dénouer l’ordre symbolique. C’est je crois un autre moyen de « désosser la langue » pour C. Macquet.

b.2.) La lettre A, et son pendant dans l’alphabet hébreu, א ou « aleph », fait l’objet d’un post de l’auteur sur son site. Intitulé « Coup de glotte », il pose la question de savoir « comment traduire l’Aleph (le lettre hébraïque) en khmer. Il faut ici remarquer le problème de la traduction d’un imaginaire à l’autre, d’un monde culturel à un autre, et la technicité linguistique nécessaire pour le résoudre. Technicité à plusieurs titres : linguistique (araméen/hébreu // araméen/brahmi/khmer) ; culturelle au sens large (vision mystique de l’aleph borgésien/mystique khmère) :

Après plusieurs semaines de recherche, nous avons trouvé un équivalent dans le bouddhisme tantrique khmer : la lettre អ, dernière lettre de l’alphabet mais qui autrefois était la première, et qui, à travers une série d’exercices de souffle, peut apparaître sous la forme d’une boule (ដួងកែវ), siège de la connaissance ultime.

Première surprise : comme l’aleph hébreu (א), le អ khmer est une consonne qui représente l’arrêt glottal, consonne qui n’existe pas dans l’alphabet grec (et ses descendants, les alphabets latin, cyrillique, etc.) puisque les Grecs ont transformé l’aleph en alpha (la voyelle a).

(…)

La deuxième surprise a été de découvrir que les deux lettres étaient vraisemblablement cousines.

Tout comme l’alphabet hébreu, l’alphabet khmer viendrait de l’alphabet araméen (par l’intermédiaire de l’alphabet brahmi utilisé sous le règne de l’empereur Ashoka, qui fut, dit-on, à l’origine de l’introduction du bouddhisme au Cambodge).

(tiré du site de l’auteur, Obscures)

b.3.) L’Aleph borgésien : il est découvert par le narrateur de la nouvelle, invité par Carlos Argentino Daneri, cousin germain d’une femme morte en 1929, Beatriz Viterbo, que le narrateur aimait. Ce dernier rend une visite le 30 avril de chaque année rue Garay, à Buenos Aires, pour saluer le père, le cousin de la défunte, et honorer la mémoire de Beatriz. Carlos Argentino est écrivain : il compose un poème, « La Terre », dont l’ambition est de « versifier toute la planète », à la manière d’une carte au 1/1. Mais bientôt, la maison de la rue Garay va être démolie. Et Argentino a besoin de cette maison pour terminer le poème, « car dans un angle de la cave il y avait un Aleph. Il précisa qu’un Aleph est l’un des points de l’espace qui contient tous les points. (…) le lieu où se trouvent, sans se confondre, tous les lieux de l’univers, vus de tous les angles. » (« están, sin confundirse, todos los lugares del orbe, vistos desde todos los ángulos. »)

Argentino enjoint le narrateur de descendre voir cet Aleph : « Descends ; d’ici peu tu pourras engager un dialogue avec toutes les images de Beatriz ». Le narrateur croit d’abord à la folie de son hôte. Avant le récit de sa découverte de l’Aleph, le narrateur-écrivain fait une pause dans son récit, pause qui introduit à la vision borgésienne de la littérature. Et je m’arrête ici à ce qui a pu motiver le choix de cette nouvelle par C. Macquet :

J’en arrive maintenant, écrit le narrateur-écrivain, au centre ineffable de mon récit ; ici commence mon désespoir d’écrivain. Tout langage est un alphabet de symboles dont l’exercice suppose un passé que les interlocuteurs partagent ; comment transmettre aux autres l’Aleph infini que ma craintive mémoire embrasse à peine ? Les mystiques, dans une situation analogue, prodiguent les emblèmes : pour exprimer la divinité, un Persan parle d’un oiseau qui d’une certaine façon est tous les oiseaux ; Alanus ab Insulis, d’une sphère dont le centre est partout et la circonférence nulle part… » (édition Pléiade, p. 662)

Borges pointe ici l’antériorité du langage à notre existence contingente (toute la psychanalyse l’a amplement montré), la valeur symbolique des mots (depuis Platon et Le Cratyle), la difficulté de faire partager au lecteur l’infini de notre vie intérieure (la barre du sujet par la langue), et la valeur à la fois métaphorique et métonymique de la vision mystique (divinité = oiseau = tous les oiseaux). J’avais déjà évoqué cette notion dans le poinçon 341 où je me demandais ce que pouvait être la condition d’une « avant-langue », d’un « avant la langue » et proposais la notion de « condensat », que permet l’opération de Verdichtung (compression, tassage, condensation, compactage, densification ), mot dérivé par la préfixation de Dichtung (« joint d’étanchéité », mais aussi « poésie »). Et la « poésie » englobe (telle un Aleph) « Literatur, Poesie, Fiktion ». Et j’ajoutais : Quel mot extraordinaire que Dichtung : ce qu’il signifie ( inventer, imaginer, créer / concevoir un poème ou plus généralement un texte afin qu’il soit rédigé et lu), associé à son dérivé Verdichtung (densification, etc.) est en lui-même un exemple de condensation de signifiants.

« Sphère armillaire – XVIe » by PierreLOND is licensed under CC BY-SA 2.0.

Imaginairement, la « petite sphère (…) de deux ou trois centimètres » découverte par le narrateur borgésien contient « l’espace cosmique (…) sans diminution de volume ». La petite sphère naît chez Pythagore, Platon, Aristote ; elle est la forme du cosmos harmonieux créé par le Démiurge. Le narrateur, instance qui représente l’écrivain Borges, contemple même « les restes atroces de ce qui délicieusement avait été Beatriz Viterbo (…), [il vit] l’Aleph sous tous les angles ». L’Aleph se contient lui-même, l’Aleph est l’univers. Dans cette vertigineuse vision, on peut s’accrocher aux deux figures rhétoriques que Borges utilise : la métaphore et la métonymie. La sphère de l’Aleph est métaphore de l’univers, mais aussi de la littérature, ainsi que du dispositif appelé « écriture », comme il est métaphore du livre. Qu’une réalité vaille pour une autre, c’est la métonymie.

Borges s’amuse : il met en scène le personnage de Carlos Argentino Daneri, contraction de Dante Alighieri, et Beatriz Viterbo, qui est aussi la Beatriz de Dante. « Argentino » était initialement « Argentina » ; et « Viterbo » est le nom d’une ville du Latium, mentionné à deux reprises dans L’Enfer. Borges mentionne aussi Jean de Viterbe dans « Trois versions de Judas » (Fictions) : « le fameux sorcier Jean de Viterbe, qui devint fou quand il put voir la Trinité ». Les noms propres des personnages condensent donc Argentine et Italie, Dante Alighieri et La Divine Comédie, Beatriz et Jean de Viterbe, de la même manière que l’Aleph condense tout l’univers. C’est ce que suggèrent les deux épigraphes de la nouvelle, l’une tirée de Hamlet, l’autre du Léviathan. Je ne reprends que celle de Shakespeare :

O God. I could be bounded in a nutshell and count myself King at infinite space.

Ô Dieu, je pourrais être enfermé dans une coquille de noix et me sentir encore roi de l’espace infini » (II, 2)

« Mutant Walnut » by fdecomite is licensed under CC BY 2.0.

b.4.) Il fallait donc, pour traduire cet imaginaire borgésien, trouver sa correspondance dans l’imaginaire khmer et découvrir les « lettres cousines » en hébreu et en khmer, aleph et , pour rendre le coup de glotte qui seul permet la bonne prononciation. C’est dire, évidemment, à quel point la lettre s’ancre dans le corps, dans sa phonation. La lettre s’incarne. Heureuse découverte donc que ce cousinage avec le bouddhisme tantrique khmer : ésotérique, il répond à la mystique juive de la Kabbale, la « Loi orale et secrète ». Je regarde attentivement la 1ere de couverture de l’édition khmère de « L’Aleph » : l’aleph hébreux a pour ombre le khmer. Ombre et lumière, indissociables, avers et revers interchangeables, en miroir.

b.5.) Outre le A dérivé en hébreu par « aleph », en khmer par, on voit dans le choix de cette nouvelle de Borges la dilection de l’auteur pour les textes vertigineusement labyrinthiques. A de nombreux égards, l’œuvre de Macquet a des accents borgésiens. Le goût de la transformation poétique de la réalité. Le goût des fausses pistes, des possibles narratifs avortés. Sur la scène imaginaire de l’auteur, A est aussi la lettre du commencement : de l’alphabet, du Nouveau Monde (quitter la France pour l’Argentine). A/ អ est la première des 33 lettres de l’alphabet khmer (marquant donc l’arrêt glottal : y revenir, sur ce coup d’arrêt en langue étrangère).

A suivre : Richard Burton & l’hypothèse d’un faux Aleph

28 oct 21

au musée Fenaille de Rodez, oct 21

225. Et le choc, le ravissement des outrenoirs de Soulages à Rodez. Bouleversé devant un tableau du 5 juillet 1966 mêlant noir et rouge dans une composition massive, où le noir l’emporte sur un rouge sombre, où le noir semble vouloir tout opacifier, laissant pourtant la respiration de la toile blanche ici et là, où le noir tranche par coulures et coups de brosses sur une vibration qui semble s’éteindre. Calme bloc noir s’imposant en quiétude, exsurgence du rouge qui n’abdique pas.

226. Les outrenoirs aux saisissants reliefs mobiles, accrochant la lumière que l’œil en déplacement tente de suivre, donnent une leçon de ténèbres joyeuse. Strates en aplats vibratiles, vagues de noirs qui semblent de métal, comme ces plaques métallurgiques matrices de gravures. Encre, peinture, métal, verre, brou de noix. Soulages a inventé la grammaire du noir. Soulages a corollairement inventé une grammaire du rouge. Captivé par les détails d’un tableau (14 avril 1956), au rouge de lave volcanique, aux noirs brillants de roche en fusion. Le tableau cliquète, tel un torrent de lave magmatique, incandescente en son cœur, bruissante de son épiderme en refroidissement.


227. Primo Levi, Le système périodique, « Nickel », suite (8)

Inutile victoire économique de l’enrichissement du nickel à 6 % : on avait découvert en Albanie des gisements […] devant lesquels le nôtre pouvait aller se cacher… La véritable richesse est d’ordre imaginaire : la nouvelle qu’une énorme richesse gît dans cette vallée, sous forme de déchets accessibles à tous, enflamme encore les imaginations. Il écrit aussi : les entrailles de la terre grouillent de gnomes, kobolds (cobalt !), Nicolas (nickel!)…Volonté omniprésente d’inscrire la chimie dans un cadre culturel plus vaste, mythique et linguistique, car chaque mot ne naît pas de rien, se justifie par son étymologie. Cette mine aussi avait sa magie […] Dans une colline trapue et nue, rien que rochers et broussailles, s’enfonçait un gouffre conique cyclopéen, un cratère artificiel de quatre cents mètres de diamètre ; il ressemblait tout à fait aux représentations schématiques de l’Enfer dans les tableaux synoptiques de la Divine Comédie. Dante Alighieri, bien sûr. Chant quatrième, de mon édition illustrée par Gustave Doré, traduite par Louis Ratisbonne :

J’étais au bord du gouffre : il était si profond,

Si chargé de vapeurs et d’épaisses ténèbres,

Que mes regards plongés dans ses cercles funèbres

S’y perdaient sans pouvoir en distinguer le fond.

(source https://www.librairiemaxime.com/photos/2014/Gustave-Dore/r/43_2.jpg)

Voilà qui ravive ma lecture de Se questo è un uomo, Si c’est un homme (1958). Le chapitre X narre comment Primo Levi va passer un « examen de chimie » pour tenter d’échapper à la « sélection » fatale. Le chapitre XI, intitulé «  Le chant d’Ulysse », raconte comme le narrateur-protagoniste veut remercier un compagnon, le Pikolo (livreur-commis aux écritures) Jean, de l’avoir choisi pour la corvée de soupe, qui signifie une heure de trajet et de tranquillité. Pour remercier Jean, étudiant alsacien et le plus jeune membre du Kommando de Chimie, Primo Levi tente de lui expliquer La Divine Comédie, la structure de l’enfer, le contrappasso ». Dans un violent effort de remémoration, Levi retrouve des fragments du texte, et on vit alors un instant qui touche au sublime :

« Considerate la vostra semenza

Fatti non foste a viver come bruti

Ma per seguir virtute e conoscenza. »

(Considérez quelle est votre origine : Vous n’avez pas été faits pour vivre comme brutes, Mais pour ensuivre et science et vertu)

Et c’est comme si moi aussi j’entendais ces paroles pour la première fois : comme une sonnerie de trompettes, comme la voix de Dieu. L’espace d’un instant, j’ai oublié qui je suis et où je suis.

Ce passage éclaire le rapport de Levi à la science, et la place qu’occupe Dante (représentant de la culture antique : Virgile héros de L’Enéide, de la culture chrétienne médiévale dans l’allusion à L’Apocalypse de Paul). Dante rappelle, du fond du XIVe siècle, la dignité de l’être humain nourri d’étude et d’éthique. L’enfer se retourne et fait oublier, le temps d’un ravissement extatique, l’enfer du camp.

Ce chapitre de Si c’est un homme m’a particulièrement bouleversé, je sens l’urgence de Levi de tenter de tout dire à Jean, qu’il comprenne […] avant qu’il ne soit trop tard ; demain lui ou moi nous pouvons être morts. Dante est celui qui revit en Primo Levi, l’obscurité et la mort reculent le temps de cette corvée de soupe.


228. Reçu Soldats en Algérie, 1954-1962 de Jean-Charles Jauffret, collection L’atelier d’histoire, 2011, découvert par un extrait de Google Book (qui a de bons côtés), qui m’avait vivement intéressé (notamment un passage sur l’usage des mines en Algérie). Jauffret est prof à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, titulaire de la chaire « Histoire militaire, défense et sécurité ».

Et un courrier du Service historique de la défense, sis à Pau, qui m’informe que ma demande concernant mon père ne relève pas de ses attributions, il transmet au BCRM de Toulon (qui m’a déjà répondu).