2 juillet 22 | Sommeil de cendres

520. Sommeil de cendres est le dernier roman de Xavier Boissel, paru le 15 juin 22 chez 10/18. Sélectionné pour le « Prix France Bleu L’histoire en polar » , il se déploie dans une France pompidolienne et giscardienne, en 1974 et 1975. Histoire que l’auteur fouaille dans son précédent roman policier Avant l’aube (2017, 10/18), mais aussi dans toute son œuvre : Paris est un leurre, la véritable histoire du faux Paris, (2012, Inculte) ; Rivières de la nuit, (2013, Inculte) ; Autopsie des ombres, (2013, Inculte) ; Capsules de temps, (2019, Inculte).

Xavier Boissel sonde incessamment les ombres portées de l’Histoire ; je maintiens la hache majuscule pour désigner les entailles qu’elle porte sur la chair des hommes. Il n’est pas besoin d’avoir lu Avant l’aube pour goûter Sommeil de cendres, même si cette lecture est éclairante : la France de 1966, le Service d’Action Civique de De Gaulle, l’enquête sur la mort d’une femme, menée par l’inspecteur Philippe Marlin, dans un décor crépusculaire, qui va retourner la réalité des « happy days » comme un gant sale. Sommeil de cendres semble aller plus loin dans la consomption de la réalité. L’impulsion qui lance la mécanique tragique est la même qui présidait au roman précédent, la découverte d’un cadavre. Mais si l’Histoire se répète – c’est aussi la loi du genre policier – X. Boissel ne se répète pas. Il avance dans la noirceur, il pousse le genre. Un lecteur de Jean-Patrick Manchette retrouvera, dans l’ouverture du roman, un hommage à La Position du tireur couché. Mais l’entrée en matière, chez Boissel, est d’ordre cosmique ; les éléments naturels se liguent et déferlent sur l’Europe occidentale, jusqu’à cingler la vitre derrière laquelle se tient Michel Eperlan, en charge de l’enquête sur le cadavre d’un étudiant maoïste, retrouvé mutilé sur le périphérique. Eperlan, héritier des personnages manchettiens d’Epaulard (Nada) ou Gerfaut (Le Petit bleu de la côte ouest), aura la lourde tâche de faire la lumière sur ce meurtre. Quand l’Histoire se répète, écrasante, qu’elle ne semble pas avoir la fin que Hegel lui assignait, la libération progressive de l’homme, que lui reste-t-il ?

521. Procéder à son autopsie. L’enjeu en est ontologique : l’héroïne Alba Schwarz a quitté le ventre de la baleine, le monde de l’enfance où humains et animaux vivent sur le même pied, « dans un intervalle creux et plein » d’avant la communauté humaine. Au cœur du roman, dans la 2ème partie, l’on touche à la rive heureuse de ce lieu où « il n’y a pas de ténèbres », selon la citation liminaire de Orwell. Le paradis perdu de l’enfance s’inscrit avec la lettre A, que le père aimant lui explique (« lettre capitale où la langue remontait chaque fois à sa source »), ce A qui signe les alias de l’héroïne (Alba, Mélanie, Alexia), et dont l’équivalent symbolique est le cadeau que lui fait son père, « une bague en argent, avec un nœud, toute simple ». Cette bague circulera dans le roman, héritage de la Loi du père, du langage, de l’amour. A est la lettre romanesque par excellence de l’amour qui lie l’héroïne à son amant disparu, Tal, pendant la guerre des Six-Jours. Celle de l’attraction d’Eperlan pour Alba, et qui ressemble étrangement à de l’amour.

522. L’enjeu de Sommeil de cendres est aussi celui de la vérité. L’intrigue policière obéit au genre : trouver le coupable, élucider les motifs du crime. Un épisode de l’enfance de l’héroïne signale un enjeu essentiel : le père lui offre, à la foire du Trône, une de ces petites boîtes en carton, mentionnant d’un côté « Plaisir d’offrir », de l’autre, « Joie de recevoir ». Dans ce don et contre-don, c’est l’objet dans la boîte qui fait sens : une petite vignette qui, selon l’angle d’inclinaison, dévoile le mot VRAI ou FAUX. Et le père de lui faire le véritable cadeau : « Il ne faut jamais se fier aux apparences, toutes les choses ont un double sens ». C’est le procès des apparences, des non-dits, des mensonges, qu’instruisent Eperlan et Alba.

523. Xavier Boissel intitule sa première partie « Macchabée / Janvier 1974 ». Si le « macchabée » désigne dans la langue populaire le cadavre, renvoyant par là à la danse macabre, il est d’abord le surnom d’un certain Judas, fils de Mattathias. En hébreu, maqqebet signifie « marteau », allusion à la lutte héroïque contre les Syriens que menèrent Judas Macchabée et ses frères. Boissel frappe ainsi les cendres à coup de marteau.

524. Par pur plaisir, je reviens sur mes découvertes à la lecture de Sommeil de cendres. Le retour des personnages, sous couvert (transparent) manchettien. Les noms des personnages, donc, comme autant d’avatars incarnant la loi (la loi policière, le versant légaliste des enquêteurs), appartenant au registre animalier. Michel Eperlan ne fait pas exception. Je m’amuse du retour balzacien de personnage : le Delys d’Avant l’aube, alors adjoint de Wouters, revient ici sous l’aspect d’un « alcoolo (…) ripou jusqu’à la moëlle ». Le supérieur d’Eperlan est un certain Vittrant, qui me rappelle la prononciation péjorative de « Mitterrand » par ses adversaires. La scène où Alba se caresse sensuellement avec des billets de banque rappelle le chapitre 2 de Fatale, où Mélanie Horst fait de même. « Mélanie » est d’ailleurs l’un des alias d’Alba.

525. L’auteur ne verse pas dans la noirceur gratuite ou nihiliste. Le noir et blanc est d’ailleurs un trompe-l’œil. Ces deux couleurs, dont la vertu, paraît-il, est de souligner une vision manichéenne du monde, sont ici utilisées à contre-emploi. L’auteur les décline pour son héroïne (Alba Schwartz, Mélanie White) et le personnage de Charlotte de Saint-Aunix. Soit le latin, l’allemand, le grec, l’anglais et le français. Le noir et le blanc circulent, faisant et défaisant l’identité de l’héroïne, brouillant les pistes de l’enquêteur, à la poursuite de ces lettres volées. Alba Schwartz et Charlotte de Saint-Aunix sont les deux figures féminines principales. Elles sont toutes deux graphistes. Les femmes sont celles qui laissent leur trace sur Eperlan.

526. De signes, il est aussi question dans les rêves de l’héroïne : quand une graphiste rêve, de quoi rêve-t-elle ?

527. Entre les mâchoires de l’Histoire tremble autre chose. Les mâchoires : les guerres (celle des Syriens contre les Juifs, la Seconde Guerre mondiale – discrètement présente dans les noms allemands et italiens, dans la référence à l’hôtel Lutetia -, la guerre de Corée, des Six-Jours), les appareils répressifs (l’OAS, le SAC gaulliste), la violence armée, le trafic de drogue.

528. Ce qui y tremble : la poésie du monde, les échappées de l’héroïne en Ardèche, partout hors de Paris. On échappe, parfois, aux cendres du grand incendie. Il existe des trouées dans l’Histoire, des sorties du monde, où des êtres bons viennent au secours des autres. Le père Croze qui recueille Alba ; Eperlan et sa quête de la vérité, qui soignera la jeune femme blessée, dont la « beauté renversante » restera aiguille plantée dans la chair. Alors les êtres déposent les armes pour un temps. Ces suspensions de l’Histoire, l’auteur les écrit avec une densité telle qu’elles font contrepoint au mal qui rôde.

529. Le nœud de la bague en argent…

montée du Tanargue, Cévennes ardéchoises

1er – 5 janvier 2022

375. Lier le carnet d’Aristide à A. ? Beaucoup plus ambitieux…

376. Archipels de l’Insaisi.

1er janv 22

377. Archipels & insularité : Monchoachi ! (poinçon 360)

2 jan 22

378. Triple déploiement : l’article sur Archéologies pour la revue D-Fiction, une entrée du Dictionnaire du comment écrire pour la revue DIRE, et A. qui suit son erre.

5 janv 22

379. Hanson est un personnage difficile à quitter. Les Chiens de la nuit (1998, Kent Anderson, traduction Jean Esch, préface de James Crumley) est un roman éprouvant, qui me laisse l’impression d’une volée de bois vert. Je retrouve Hanson, le même personnage qui hante Sympathy for the devil (K. Anderson, 1993). Il est maintenant flic dans le district nord de Portland, avatar urbain de la jungle du Vietnam. J’ai rarement lu des romans de cette intensité (il y a ceux de James Ellroy, bien sûr). Hanson, double halluciné de Kent Anderson, est le foyer noir qui se meut tout au long des 628 pages. Foyer convergent de tout ce dont l’homme est capable en terme de bassesse, de cynisme, de méchanceté. Mais un foyer que le prisme de la conscience du personnage réfracte. Hanson a pu se réinsérer dans la vie civile américaine, ce qui n’est pas le cas de ses deux compagnons d’arme morts au Vietnam, ou de Doc, ancien militaire lui aussi, qui va connaître une fin violente et « mourir en homme ». Pourtant, cette réinsertion n’est qu’apparente, à mon sens. Hanson est toujours armé (il est officier de police), toujours en guerre contre le chaos social des années 70, toujours traumatisé par les souvenirs du Vietnam. Il craque parfois, la frontière entre le juste et l’injustice en vient à manquer de netteté quand le rattrapent les scènes de guerre, en un interminable cauchemar que ni l’alcool, ni la drogue, ne parviennent à faire disparaître. En ce sens, Hanson est le symptôme d’un corps malade de violence, le corps social, économique et politique des Etats-Unis humiliés au Vietnam, accrochés à un rêve consumériste pourrissant avec les dernières illusions de grandeur, en pleine « gueule de bois » des années 60 comme l’écrit Crumley. Mais Hanson tient bon et survit. C’est bien le roman d’une conscience, narrative et éthique, qui fait progresser le roman. Guère de rebondissements, pas de crime à résoudre – au sens que le polar traditionnel lui donne, avec la résolution finale d’un homicide grâce à la perspicacité d’un enquêteur. Ici, le crime est d’ordre métaphysique : c’est le Mal en action dans la guerre du Vietnam, dans les multiples scènes du récit (arrestations, racisme ordinaire, violence conjugale, viols, addictions) et son cortège de laissés-pour-compte (Pharaon le clochard qui pousse son caddie, familles dans l’extrême précarité) par le reste de la société américaine – récit ponctué également de flash-backs au Vietnam. Hanson est une force qui va, hantée par la violence et sa difficulté à communiquer. D’une manière trouble aussi, ambiguë, cette violence qui l’habite, il la réfrène pour lui-même, et tente de réfréner celle des autres – dans les rues du district nord de Portland, il se sent chez lui, comme dans la famille qu’il n’a pas. Il est gardien, écoute, ne méprise pas les gens mais tente de les sauver (scènes coup de poing d’une mère junkie voulant arracher son bébé des bras d’Hanson, intervenu sur un appel à l’aide). Le monde du North Precinct de Portland est aussi une jungle, un abrégé du monde, où le flic Hanson et son coéquipier Dana évoluent, entre cynisme et compassion, pour éviter le pire, qui bien souvent arrive.

Hanson recueille un chien promis à la fourrière, un bâtard aveugle et arthritique, Truman. Truman, comme le président américain interventionniste à l’extérieur, dont l’administration était corrompue. Le Truman de la guerre de Corée, du Maccarthysme. Truman comme trauma.

Le chien est un leitmotiv du roman. Les Chiens de la nuit sont d’abord ceux que les flics de la relève A vont tuer tous les 15 juin (Prologue) car ces chiens battus ou laissés à l’abandon redeviennent sauvages et attaquent les habitants. Les chiens se terrent « dans l’ombre des arches éteintes du McDonald’s. Quand venaient les pluies d’hiver et que la nourriture se faisait plus rare, ils mangeaient leur merde et se dévoraient entre eux ». La fin du prologue évoque aussi « la rage », « qui arrivait en même temps que la chaleur, charriée par le vent de la nuit et les animaux nocturnes devenus fous : des opossums préhistoriques avec des yeux de cochon et des dents effilées […], des moufettes au regard absent […] s’étouffant avec leur langue, le cœur parcouru de frissons sous l’effet du virus qu’elles transportent, un fléau plus ancien que les villes ou la civilisation ; des messagers, peut-être, envoyés par une promesse menaçante et meurtrie que nous avons trahie et laissée pour morte à l’époque où le monde n’était encore que ténèbres et océans gelés  […] Une nuit, très tard au club de la police, […] un certain Hanson déclara que ce n’était pas vraiment la faute des chiens. » Prologue éclairant : le fléau ancien, la promesse trahie, les premiers temps du monde, en dehors de toute référence religieuse. Un monde glacé, païen, où l’homme va déchoir et prendre le chien comme bouc-émissaire, pour lui faire payer toute cette cruauté dont il ne sait plus que faire.

Au cœur du roman (p 263 Folio), Hanson relate l’épisode du « labo des chiens », d’abord à Doc, militaire estropié revenu du Vietnam. Puis Hanson s’adresse à Truman, son chien, en une manière de confession. Huit semaines de formation pour apprendre à soigner eux-mêmes les blessés. Ils vont s’entraîner sur des chiens, blessés pour l’occasion. Certains soldats vont s’attacher à leur animal : ils vont même les materner. Réalité cruelle : ensuite, les chiens seront euthanasiés. Hanson va essayer d’en sauver un, en payant une manifestante hippie pour qu’elle s’occupe de la chienne Simone, dont Hanadon avait la charge. Chien-outil, chien-mannequin vivant, chien suppléant l’homme. Hanson soliloque : « C’est parfois dur ce qu’on te demande de faire pour éviter qu’un truc pire encore se produise. Tu ne peux pas… et merde. Comment savoir ? Bonne nuit, vieux. A demain. » Son chien Truman est le pote auquel il se confie intimement.

Fin du roman. Au retour d’un appel pour accident de la route, Hanson patrouille « à la lisière du district ». Il tombe sur une meute de 25 à 30 chiens « qui avançaient au milieu de la rue comme si elle leur appartenait […] Hanson accéléra légèrement, jusqu’au milieu de la meute. Il avait l’impression de flotter dans un canot de sauvetage à travers un banc de requins » (p. 579) Hanson a peur. A un moment, « un bâtard de doberman bondit tout à coup, en montrant les dents, et ses griffes raclèrent la portière de la voiture ». Peu après, Hanson « se demanda s’il avait réellement vu les chiens ». Ici les chiens sont menaçants : ils ont le pouvoir mortifère d’une hallucination, nouvel avatar des chiens de la nuit. Chiens en bande. Le doberman observe H. « avec un rictus qui ressemblait à un sourire » (p. 580) Le chien n’est jamais loin de l’homme ; la réciproque est vraie. Le chien signifie l’ambivalence des rapports amour/haine.

How to kill a night dog : chapitre suivant (31), scène terrible où Hanson met en application la théorie des flics du district nord pour tuer un chien de la nuit avec une voiture : anticiper la direction dans laquelle le chien s’enfuit, effrayé par le gyrophare et le haut-parleur qui « couine », une chance sur deux de lui rouler dessus. Le haut-parleur qui couine est animalisé ; flic en voiture et chien de la nuit composent l’attelage sadique du duo bourreau-victime. Hanson tue la chienne qui portait des chiots ; dans un accès de fureur, il descend de voiture et achève l’animal à coups de lampe électrique pour lui éviter, paradoxalement, la souffrance de l’agonie. Il se rendra ensuite chez Sara, avec qui il fera violemment l’amour, dans un coït qui ressemble à un viol. Eros-Thanatos. Lui reviennent les scènes de violence, celles du labo de chien, des camarades brûlés vifs.

Une des scènes finales du roman : la mort de Doc. Dans une maison en flammes, « une douzaine de chiens » courant « dans les décombres du premier étage ». Un de ces chiens va se jeter en bas, se briser une patte, courir « comme un cauchemar » vers l’équipe du SWAT. « Hanson se vit dans l’œil agonisant, puis mort ». Chien-cauchemar, chien-miroir. Au cœur de la violence, des flammes, dans une rue déserte, les chiens apparaissent. Le militaire et le chien sont une chimère : homme bestial, bête humaine. Indissociables, tous deux nés de la nuit, à prendre aussi au sens symbolique de « ténèbres » : chiens enfantés par la nuit. Ténèbres de la psyché humaine, ténèbres des turpitudes. Cf. Heart of darkness, avec le couple Marlox/Kurtz (J. Conrad, 1899) et Apocalypse now qui reprend en partie la nouvelle de Conrad. Analogie Hanson patrouillant dans le district nord et Marlow remontant le fleuve Congo. Voyage dans la cruauté.

380. « Un chien qui meurt et qui sait qu’il meurt comme un chien et qui peut dire qu’il sait qu’il meurt comme un chien est un homme », Eric Fried, cité par X. Boissel en exergue de son roman Autopsie des ombres (2013), qui met en scène le retour à la vie civile du militaire Pierre Narval après son engagement comme casque bleu sur un théâtre européen récent. Là aussi, le chien est présent : il est la victime de « mesures épidémiologiques » et est tiré par les soldats. Je retrouve la même tension violente bourreau/victime, qui s’inverse ou s’équilibre lorsque le soldat est lui aussi abattu comme un chien : « Et, tandis qu’il regardait, fasciné, sur le flanc au pelage imbibé de sang, la plaie béante et froncée d’où se répandait une masse de chair informe, flasque et visqueuse, striée de traces laiteuses, le soldat Narval eut alors la vision d’une autre plaie, celle du sergent-chef Barbet agonisant, atteint sous son gilet pare-balles – la cage thoracique traversée en diagonale de haut en bas – par la balle d’un sniper, le torse troué, la peau déchiquetée comme un tissu qu’on déchire avec brutalité et maladresse. » (p 49)

381. Le militaire et le chien. Mon père sur la frontière entre Maroc et Algérie. Il a un chien en laisse, Dick. Emprunt à un bataillon cynophile ? Entraîné à détecter les mines ? Car les fellaghas déplaçaient les mines françaises, a raconté un jour mon père – l’une des rares fois où il a évoqué la guerre – pour les enterrer côté français, ce qui leur compliquait la tâche.

4-5 déc 21

Photo B. Lecat

4 déc 21

304. Approche : visionner les diapositives une par une, les numéroter, et pour chacune noter ce qu’elle représente, et ce qui a bien pu déclencher le désir de prendre la photographie. Respecter les numéros au crayon portés par mon père sur cette première série de diapos vite vues.

5 déc 21

305. S’il avait vécu, mon père aurait eu demain quatre-vingt-trois ans. Sans nul doute, cette date anniversaire de deuil (fecha luctuosa) pèse-t-elle beaucoup sur mon projet d’écriture, qui m’apparaît bien dérisoire, grevé d’impuissance, obéré de tristesse. Fait-on jamais le deuil de quelqu’un ? Qu’entend-on par faire le deuil ? Faire, c’est agir. Alors oui, j’agis, en commémorant à ma façon mon père, par une tentative hasardeuse de créer quelque chose : tout plutôt que l’impuissance ou la passivité. Faire le deuil, c’est ériger un catafalque, refaire sonner le glas, ce burin en nous qui sculpte le dam. Je reste dans le deuil (il y a l’avant et l’après, coupé en deux par l’arrêt de mort), que j’aménage, comme on s’accommode tant bien que mal d’un lieu inconfortable. Je repense au In memoriam que Xavier B. a écrit en exergue de son Autopsie des ombres. C’est ainsi que j’avais appris (en 2011, déjà) la disparition de son père. Poussières d’encre disséminées dans les têtes des lecteurs, mémoriaux de papier. On reste dans l’après. Et si l’après-coup est la tentative d’inscrire ce qui tend à disparaître, il est aussi pour moi ce dans quoi je ne voudrais pas m’appesantir indéfiniment, ce que pour l’heure j’accueille dans le dol, ce qu’honnêtement j’essaie de circonscrire, à coup d’empans tremblants ou malhabiles, qui encore durera en moi même si un hypothétique point final venait à clore le livre Algérie. Non plus alors empêcher l’empêchement, mais laisser décroître l’intensité paralysante.

306. De la musique avant toute chose. Celle qui accompagne mes lectures de DANS L’ORDRE DES CHOSES, 107 récits avec objet. Hier, premier accompagnement musical composé. Beaucoup plus long que de chercher des musiques libres de droits déjà composées…Mais plus gratifiant (au moins pour moi, on verra si les auteurs concernés sont du même avis). Et en parallèle trois morceaux composés pour le plaisir. Projet d’ouvrir une page spéciale dans L’Œil a faim. Amusant de revenir sur les milliers d’heures passées à écouter des milliers de musiques différentes, à jouer de la guitare (il y a longtemps, du tuba, puis de la batterie). Sur toutes mes toquades (tocar música), mes engouements, mes quelques renoncements, sur les strates accumulées en moi : qu’en faire ? En jouer, les jouer en les retrouvant, les modifiant.

307. Tout en écoutant la musique de Christophe Vialard (membre du projet Hypogé avec Serge Teyssot-Gay et Eric Arlix, des éditions JOU), je lis Le Dépays de Chris Marker (1982), mis à disposition par François. C’est la relation d’un séjour au Japon, accompagné de photos du même Chris Marker. Un petit trésor. Le titre me subjugue : j’ai longtemps tourné autour de cette notion de pays et de dépaysement ; mais n’avais pas pensé au mot dépays, condensé  de tout ce qu’une expatriation peut recéler. Le Japon lui apparaît comme un dépays : le préfixe exprime « la cessation d’un état ou d’une action, ou l’état, l’action inverses ». Le pays cesse d’être un pays. Qu’est-il alors devenu ? Eléments de réponse glanés : un goût d’éternité que nous appellerons Japon comme d’autres l’appellent Hollande. Ici, le Temps est une rivière qui ne coule que la nuit. Relativisme du dé-paysement : à chacun son exotisme, nippon ou batave. Le rapport au temps m’interroge davantage : une journée peut être vécue (par C. M.) hors du temps, dans une zone de silence au milieu du son. Je me souviens avoir été (longtemps) décontenancé par le rapport différent au temps des Mexicains (demain n’existe pas, demain tout est possible, demain on verra). C. Marker écrit un peu plus loin : Inventer le Japon est un moyen comme un autre de le connaître. Flash, eurêka. C’est ce que j’attendais en ces journées de molle déshérence de l’écriture. L’invention comme moyen de connaissance de mon père. C’est bien ce que je faisais déjà, à vrai dire. Mais cette phrase de Marker me bouscule. La suite tout autant : Une fois dépassées les idées reçues, une fois contournée l’idée reçue de prendre le contrepied des idées reçues, mathématiquement les chances sont les mêmes pour tous, et que de temps gagné. Se fier aux apparences, confondre sciemment le décor avec la pièce, ne jamais s’inquiéter de comprendre, être là – dasein – et tout vous sera donné par surcroît. Enfin, un peu. Si je ne peux tout prendre au pied de la lettre (encore que), cette attitude assez contemplative, qui suspend l’intellection, me sied bien. Des lignes d’une grande profondeur suivent, sur le culte voué au chat, sur l’accueil des Japonais (et je retrouve exactement les expériences que j’ai vécues au Japon où, perdu, un ou une Japonaise prenait une demi-heure sur son temps pour m’accompagner, me guider, m’offrir le thé), les chambaras (films de samouraï, un genre en soi). Sur la violence : Ce qui est plus troublant au Japon, c’est qu’on a l’impression que l’imaginaire règle ses comptes avec lui-même, qui lui aussi est double et que finalement il ne s’agit pas d’exorciser la violence du monde par le spectacle du rêve, mais de livrer dans l’espace du rêve un combat, le spectacle d’un combat dont l’enjeu est précisément le monde. C’est bien là la force de l’œuvre d’art je crois bien. Je repense à une conversation avec Vincent B., qui habite le Japon depuis fort longtemps maintenant. Il me disait à quel point le flegme japonais pouvait masquer une grande violence. Cela semble un lieu commun. Mais pour avoir vu, un jour, à Ikebukuro, un type se déchaîner soudainement contre un autre, complètement soumis, je comprends cette phrase. Les films de Takeshi Kitano sur la pègre japonaise sont par instants d’une rare violence. Ou ceux de Takashi Miike (Ichi the killer). Je ne découvre pas naïvement que les Japonais peuvent être violents : c’est la rupture de l’impassibilité, ou le passage d’un état à un autre, états si contraires, qui est saisissante. Marker évoque aussi l’expérience de tremblements de terre, & me reviennent à l’esprit ceux que j’ai connus, fort nombreux. Mais à Tokyo, le premier s’est passé dans un ryokan d’Ikebukuro justement : il m’a expulsé hors du futon à même le sol.

Ce petit livre de Chris Marker est admirable.

Note au passage : …tu t’approuves d’avoir écrit un jour que le passé, c’est comme l’étranger : ce n’est pas une question de distance, c’est le passage d’une frontière.