Poinçons | un carnet

Poinçons est le titre de ce carnet de bord qui accompagne, dans les marges, l’écriture d’un nouveau texte, pour l’heure simplement intitulé A.

Quelques mots de ce projet : partir sur les traces d’un père engagé en Algérie, revenu silencieux. Interroger ce silence, ainsi que les traces laissées en moi, malgré l’extrême rareté des documents et des souvenirs.

Projet initié en juin 2021, à travers un atelier du Tiers-Livre de François Bon. Et le carnet est né, suite à une proposition d’atelier, et va sa propre route, comme il est bien que cela advienne. Quant au mot retenu, « poinçons », il parle de lui-même ; et il sera déplié tout au long des lignes suivantes.

Index des Poinçons

1 à 25 | 26 à 50 | 51 à 75 | 76 à 100 | 101 à 125 | 126 à 150 | 151 à 175 | 176 à 200 | 201 à 225 |

226-250 | 251-275 | 276-300 | 301-325 | 326-350 | 351-375 |

1 à 25

04/08/2021

  1. Une échappatoire en cul-de-sac pour le fils : il s’engage dans la Marine le 22 janvier 1958. Après sa formation militaire et son brevet d’électricien, il part pour l’Algérie, quittant ainsi son Nord natal, et la férule du père qui lui a refusé d’embrasser la carrière de musicien. Il n’a que dix-neuf ans. Il jouait de la clarinette.
  2. Le premier accrochage sévère : une embuscade de leur convoi.
  3. Ce qui vient : comment les armes françaises se retournent contre l’armée française. Un retour à l’envoyeur par les armes, métaphore violente du refus de la présence coloniale. L’explosion de l’half-track de tête de convoi ; les blessés et les morts. Le sauvetage par la Légion.
  4. Ce qui viendra : une mission en mer, où le 28 octobre 1961, L’Agenais et Le Savoyard déroutent le cargo panaméen Irigito chargé de 300 fusils mitrailleurs espagnols destinés aux maquis du FLN.
  5. Il reste à dater les évènements (le 2-3).
  6. Ces lignes interrogent le fait de partir et d’arriver quelque part, d’être confronté à l’inouï d’une culture autre, à la violence et à la cruauté d’une guerre qui ne dit pas son nom.
  7. Le compagnonnage des amis de peloton.
  8. Le point de vue interne d’un gradé posé, mesuré, qui donne les ordres.
  9. Le point de vue interne d’un ancien d’Indochine, brûlant de vengeance.
  10. Le point de vue omniscient/interne du personnage du fils, pas encore père de celui qui écrit ces lignes (l’auteur), notamment à travers quelques extraits d’un journal de guerre (fictif)
  11. Une réflexion sur cette guerre, nourrie de lectures diverses (témoignages, études historiques, romans, etc.)
  12. Le point de vue du fils-auteur à travers le temps : la confrontation au silence
  13. L’héritage rapporté par le père
  14. Les inserts, collages de « réalité »: panneaux, revues militaires, qui introduisent une objectivité froide pour lester/accréditer la fiction historique ; mots en langue arabe (texte en français traversé par la langue arabe algérienne)
  15. Ce que j’aimerais qu’il advienne : pouvoir écrire l’expérience (Bildungsroman) de la guerre, le traumatisme et le choix du silence. Tenter d’en expliquer les raisons.
  16. Qu’a pu penser le fils (personnage) du père, ancien prisonnier des camps allemands ? Comment cette filiation des armes a pu jouer ? Et de la mère, Simone Tourtois, pupille de la Nation après la mort de ses parents fusillés par les Allemands ? Poids de cet héritage sur le fils, puis sur sa future famille : sa femme et ses deux enfants.
  17. Séduit et intrigué il y a très longtemps par le journal de guerre de mon grand-père Aristide, composé de réflexions et de petits textes poétiques, de dessins. Ce carnet était dans le grenier (réaménagé en chambre d’ami) de ma maison familiale (Anzin). Puis le carnet a disparu, à mon grand regret. J’ai appris, après avoir repris contact via FB avec une cousine, que ce carnet, mon père l’avait laissé à sa sœur Danièle (maintenant décédée). A sa mort, c’est un de mes petits-cousins, Julien B., qui l’a récupéré, à des fins de recherches généalogiques. Ma cousine a pu m’envoyer une copie intégrale dans une enveloppe kraft : je voulais en faire quelque chose.
  18. L’atelier «  Faire un livre » de François Bon a réveillé ce désir d’écrire sur mes ascendants et sur ces guerres ; désir reporté sur mon père et sur l’Algérie. Cela prend forme fin juin 2021. Je pense lier les deux projets en un seul, dans un ordre qui reste à définir.
  19. Juillet 2021 : je rends visite à ma mère à Toulouse, dans l’intention de lui poser quelques questions sur une histoire familiale étonnamment silencieuse. Je n’aurai que peu de réponses. Cette histoire me semble être un vieux rideau troué par les mites. Mais je retrouve le livret de solde militaire de mon père, ainsi que quelques documents (une carte d’opérateur projectionniste, un permis militaire).
  20. Je commence une frise chronologique afin de reconstituer le parcours de mon père des années 1958 à 1963. Je fais de nombreuses recherches sur internet (sites militaires, d’anciens combattants…). Je consigne tout cela sur une application en ligne (Tiki toki – sans doute le «  toki » m’a-t-il attiré par son analogie avec le mot japonais (« toki doki » : de temps en temps), temps troué de la mémoire, temps à reconstituer). Sur la suggestion d’un membre de l’atelier du TL, je télécharge le logiciel anglais Scrivener, qui permet de mener un projet d’écriture de façon plus efficace et ergonomique que le Writer de LibreOffice que j’utilisais – je l’utilise toujours d’ailleurs, pour consigner des notes que je réinjecte ensuite dans Scrivener.
  21. Ce projet me semble fragile, difficile à mener à son terme. Je ne sais que bien peu de choses, et je ne veux pas inventer de façon débridée des évènements que mon père n’a pas vécus. Pourtant, en l’absence de source privée de sa part, je dois me rabattre sur ce qui a pu arriver, me basant sur une documentation historique avérée (j’ai entamé la lecture de Papa, qu’as-tu fait en Algérie ? de Raphaëlle Branche ; j’ai lu 4 ans de guerre en Algérie de François Denoyer, jeune officier qui a tenu une chronique de son séjour ; il me reste à lire Histoire de la guerre d’Algérie de Droz et Lever, Chroniques algériennes de Camus, Pour comprendre la guerre d’Algérie de Duquesne, et Guerre d’Algérie, le silence des appelés de Juin).
  22. A trop me frotter à la grande histoire, je risque de m’éloigner de l’histoire privée d’un jeune homme de vingt ans qui fut mon père.
  23. Mais en quoi un récit fictionnalisé serait-il moins juste qu’un autre ? Débat rebattu de la vraisemblance, de l’artifice en art, etc. Perec, dans W, double le récit autobiographique d’un récit peu à peu dystopique, métaphore des camps de concentration. L’un nourrit l’autre. Piste pour moi ? Mon père ne nous a pas laissé de souvenirs de ce qu’il a vécu.
  24. Mon entêtement à, malgré tout, vouloir mener ce projet, tient à mon désir de combler imaginairement et symboliquement ce silence, cette distance qu’il a dû mettre entre ses souvenirs et lui, entre ses souvenirs et nous. Or, les études historiques et sociologiques soulignent que ce silence est celui d’une génération, et non le fait d’un seul homme. L’interroger, ce silence, revient à interroger le silence d’une génération, et ce qui les a poussés à se taire : aussi bien les expériences traumatisantes que le déni officiel qui a enveloppé cette guerre.

05/08/2021

  1. Je termine aujourd’hui et la lecture de Bas les masques d’Eric Pessan, recommandé par François Bon, et la frise chronologique sur Tiki Toki. Pour cette dernière, je me suis appuyé sur le livret de solde de mon père. Certes un certain nombre de jalons, de bornes, mais que de vide entre. J’ignore comment je vais me dépatouiller de tout cela. Les faits relevés, les évènements, les périodes (permissions, missions de maintien de l’ordre) sont purement administratives et comptables. Bien sûr, ils ne disent rien de ce que mon père a vu, senti, vécu. D’une certaine façon, je ne suis guère avancé : reconstituer le dinosaure d’après une dizaine d’os ? Le livre de Pessan est lumineux, à sa manière de n’avoir pas écrit sur ce qu’il voulait écrire (un roman de genre sur un château hanté). Leçon sur l’écriture (livre d’un échec de la première intention, puis livre tout court, à part entière, sur la traversée d’une résidence d’écrivain avortée mais traversée par les fantômes littéraires (S. King et son roman Shining) et les fantômes personnels (souvenirs d’enfance, puis écriture). 217 fragments, selon le chiffre secret de Pessan, qui fait écho au numéro de la chambre 217 de l’hôtel Overlook, hantée par un fantôme agressif qui attaquera le petit Danny, fils de l’écrivain Jack Terrance. Je rejoins Pessan sur le jeu de sourcils et le sourire carnassier de Jack Nicholson, fatiguants à la longue. Que Kubrick n’ait pas respecté le roman est une autre histoire (cf. André Bazin et son article «  Pour un cinéma impur » sur les adaptations d’oeuvres littéraires au cinéma). J’ai beaucoup aimé la sincérité du propos de Bessan sur les nombreux thèmes qu’il aborde dans ses fragments (humilité et orgueil face à l’écriture, l’ivresse, etc.), outre le fait que j’ai vibré comme lui en lisant les BD de la Marvel, Pif gadget. Je vérifie son âge : il est né en 1970, soit 4 ans après moi (et a déjà tellement écrit que j’en ai bêtement un gros pincement au cœur, égoïstement, moi qui ai dû passer par d’impossibles affres pour décider de ne plus procrastiner – non par lâcheté, mais tout à fait empêché, noué par d’obscures forces liées, justement, au père, à la Loi, à un surmoi littéraire forgé en métal trop dur). Donc, manches retroussées. Je ne connaissais pas Eric Pessan, mais me sens chez moi dans ce livre.

NB : c’est sans doute la première fois que je tiens une chronique de ce sur quoi je travaille. J’avais bien accumulé des notes (16 carnets à ce jour), mais jamais de chronique. Time is not on my side.

26 à 50

  1. Je tiens à distance le carnet de mon grand-père. C’est bien trop tôt pour me lancer dans cette autre aventure. Je dois absolument me confronter à ces six années algériennes. Danièle Godard-Livet me signale le roman de Thierry Crouzet, Mon père, ce tueur (https://tcrouzet.com/mon-pere-ce-tueur/). Thierry Crouzet semble avoir travaillé à partir de notes et de photos. Voilà une direction que je ne peux pas prendre, faute de matériau. Tout cela en vaut-il la peine ? J’ai de gros doutes. Ecrire «  sur une colonne absente », écrire sur du vide. Guère neuf, mais là n’est pas la question. C’est plutôt : comment faire ? La méthodologie donnée par FB dans le TL m’aide beaucoup, particulièrement la proposition 7 des différentes strates d’écriture (condenser le déjà écrit, poser le « à écrire », réfléchir au geste de l’écriture, faire jouer ces plaques entre elles et observer ce que les frictions pourraient faire naître). C’est un début.
  2. Lectures parallèles, comme je l’ai toujours fait : Ce temps qui ne passe pas, de Pontalis (parce qu’il a analysé Perec, et que j’avais aimé de Pontalis Avant, et que Perec est absolument essentiel pour moi – je le lis avec précautions, comme Henri Michaux : j’ai peur d’être écrasé ! ), mais aussi Papa, qu’as-tu fait en Algérie ? de Raphaëlle Branche, et je relis, le soir, Romeo Dog de Stephen Hunter (dilection pour la littérature américaine, notamment les polars et thrillers : l’histoire d’un ancien tireur d’élite du Vietnam qui va être manipulé par on ne sait qui, à ce stade de ma lecture. Mais le rhizome militaire/passé est bien là). Ai laissé momentanément de côté le séminaire X de Lacan sur l’angoisse et Inhibition, symptôme et angoisse de Freud, comme deux points aveugles ou presque sur lesquels je dois inlassablement revenir.
  3. Je réalise qu’à écrire sur ses propres lectures (ce que je n’avais jamais fait de cette manière : j’ai accumulé donc des carnets, des notes de lectures, des analyses « savantes » sur Perec et Pacheco (le seul article publié), sur Robert Merle (j’ai beaucoup à dire sur cet auteur qui me semble injustement oublié, il faudrait (sic) y revenir, entre autres sur l’excellent Malevil ; sur Roberto Bolaño et son Troisième Reich (encore le tropisme militaire) dont un écho apparaît dans mon projet algérien (il a un titre que superstitieusement je ne dévoile pas), à écrire sur ses propres lectures donc, émergent des îlots de sens, des tropismes (j’aime bien ce mot), et que c’est là un outil méthodologique comme un autre – la meilleure décision que j’ai prise après avoir décidé d’écrire est de m’être inscrit aux ateliers de François Bon : c’est cela qu’il me fallait, c’est la recherche non plus d’un maître (le discours du maître cher à l’hystérique) mais d’une communauté éclairée qui me force à briser la coquille de la monade. Des lectures par les autres, des arts de faire différents, des textes relus ou des découvertes, des discussions, des rencontres denses et émouvantes : tout cela rend l’exercice de l’écriture moins solitaire, plus chaleureux.
  4. Et donc se multiplient les focales : notes prises à la va-vite pour ne pas laisser s’échapper une idée, un rêve (consignées sur les carnets en cours XV et XVI), notes plus élaborées (carnets, Writer de LibreOffice), travail de composition (Writer, Scrivener) publié sous forme de PDF sur le TL (4 pauvres petites pages !), carnet d’accompagnement du projet en cours (que j’ai finalement choisi de publier sur le TL to the happy few de la communauté), et bientôt publications sur le site internet en partie achevé mais à nourrir, L’Oeil a faim sous WordPress, qui regroupera un peu tout le travail entrepris depuis des lustres (et particulièrement les dessins, encres, gravures, photographies qui me tiennent à cœur, que j’ai le projet d’autopublier). Le temps presse, le temps presse, même et surtout s’il ne passe pas.

06/08/2021

  1. Abattement, doutes. Ai pensé ce matin à des greffons de souvenirs d’enfance (les miens), mais qui feraient pièces rapportées, aveu d’impuissance, puisqu’ils ne sont pas directement liés au passé algérien de mon père. Drôle de boule dans le ventre, tant cela (me) remue. Une amicale lecture faite par Line Di Pietro des quelques pages mises en ligne met l’accent sur le fait que la forme retenue pourrait permettre une écriture sur les vides. J’aimerais que cela soit le cas…
  2. Reçu un message d’un ancien élève, qui s’est engagé deux ans comme sous-marinier. Etonnamment, je cherche des éléments sur le passé de mon père comme sous-marinier. Curieux signe, si c’en est un.

07/08/2021

  1. Que reste-t-il de ce que je sais ? De ce que je ne sais plus pour l’avoir oublié ? Relativité de tout savoir, filtré par les affects, la mémoire. Mnésique juste ce que l’on peut.
  2. Idée d’une restitution du flux de conscience de mon père, monologue intérieur forcément troué. Risque d’artifice.
  3. Matérialité, les realia : paquet de Gauloises pour le soldat. Mon père fumait-il à l’époque ? Sans doute déjà. Pouvoirs de la tabagie : ivresse, nausée, aspiration du monde en dedans de soi, convivialité et partage, anxyolitique, faire disparaittre le vide. Que dit Sartre de cela dans L’Etre et le néant ? Retrouver les pages.
  4. Recherches sur sites et réseaux sociaux liés à la guerre d’A. : anciens combattants, sites d’anciens militaires nostalgiques, etc. Impression que je m’embarque pour de nombreux mois (années ? ) de recherches.
  5. Retour sur le § 30 : et si les greffons autobiographiques, par leur éloignement même avec la réalité militaire, disaient précisément que je ne sais pas ?
  6. En grand dénuement, je reviens, enfin, à Henri Michaux. Je viens de récupérer les livres laissés en dépôt ailleurs ; je relis Poteaux d’angle. Je relis Michaux quand aucun autre écrivain (j’en lis beaucoup) n’est capable de me cravacher comme il le fait – par l’absence totale de complaisance envers lui-même, par l’absolue lucidité du regard qu’il porte sur lui et sur les autres. Je retrouve un être cher, un vieil ami, que j’ai découvert au moment de sa mort en 1984. C’est à un combat sans corps qu’il faut te préparer, tel que tu puisses faire front en tout cas, combat abstrait qui, au contraire des autres, s’apprend par rêverie. (page 9, premières lignes). Et ces lignes apportent une réponse à ce qui maintenant me taraude : écrire sur quelque chose que je n’ai pas connu (la guerre d’A.), sur quelqu’un que je n’ai pas bien connu (mon père), écrire parce que le silence m’étouffe. Voilà de quoi, de qui je pars. «  Apprendre par rêverie » me semble finalement l’approche la plus juste.
  7. Cette nuit d’une insomnie entretenue par des voisins assez bruyants jusqu’à la pluie violente de 5h du matin, j’écoutai un podcast consacré à Marguerite Duras et son rapport à l’alcool. Elle a arrêté trois fois, repris d’autant, s’est désintoxiquée pour se réintoxiquer, jusqu’à la cirrhose, jusqu’à vomir du sang. Cela ne m’émeut pas. Le choix des toxiques que l’on s’administre est une question purement intime, qui peut passer pour égoïste aux yeux de l’entourage qui tient à vous – c’est un autre problème. Elle buvait jour et nuit, du vin, beaucoup de vin, du whisky aussi. A Neaulphe, où elle était seule assez longtemps. Elle n’était pas saoûle, dit-elle. Elle a eu peur, en sortant d’une cure de désintoxication, de ne plus pouvoir écrire. Voilà qui me renvoie à mon usage de ce toxique. Souvenir d’Eric Pessan dans Oter les masques :Je bois, donc, parce que j’aime l’ivresse, le décalage léger d’avec les sensations ordinaires, la sensation faussée d’avoir de belles et neuves idées, la joyeuse et chaude présence de l’alcool en moi (fragment 144). Des toxiques exploratoires (mescaline…). Retour sur le § 34 et la cigarette : les raisons de l’intoxication.
  8. Avant-bras dévorés d’un interminable eczéma, qui dessine des macules blanches, fait se dresser des indurations persistantes, révèle des tâches rosâtres sous l’effet mécanique des ongles qui lacèrent l’épiderme dans l’odeur légère et douçeâtre de la peau brûlée. Les psychotropes n’y peuvent pas grand-chose. Les toxiques ingérés ont une efficace bien limitée devant le vide béant.
  9. Si tu es un homme appelé à échouer, n’échoue pas toutefois n’importe comment. (Poteaux d’angle, p. 28)
  10. (soir) Je me demande si mon texte «  Gerboise » aura sa place dans l’éventuel livre à venir.

08/08/2021

  1. Il s’agit vraiment d’écrire malgré le silence. Celui que la langue m’impose dans ses nécessaires blancs linguistiques, celui qui m’est imposé par l’histoire familiale et nationale. Le silence en particulier, que j’ai méchamment laissé s’installer, ce jour où mon père, déjà malade et se sachant condamné, a hasardé quelques mots. Sans doute voulait-il me dire quelque chose, sans doute a-t-il pris sur lui pour que les sons franchissent ses lèvres. Et moi, jugeant là que c’était bien tard, qu’il était inutile de parler, que l’on avait eu 50 ans pour parler, moi, oubliant que la proximité de la mort revêtait un caractère grave, sinon d’urgence, moi j’ai détourné la tête, le gifleant d’une manifestation d’orgueil injuste. Il n’est pas question de réparer ce qui est irréparable, ce qui fait se mouvoir en moi un clapotis nauséeux au fond du ventre. Non, il est trop tard bien sûr. Les mots que je lui ai refusés sont restés en lui, douloureux de rétention et de déception peut-être. On ne récrit pas l’histoire. Je peux continuer à l’inventer. Triomphe du temps de Goux, que je vais feuilleter. Belles pages de De la Genardière. Mais aujourd’hui calme d’un froid glacial, d’une colère blanche contre moi-même qui joue aux mots. Sans pouvoir faire autrement. Triomphe du temps ? Défaite plutôt. M’en vais relire Face aux verrous de toute urgence.
  1. Finalement parti sur La part du feu de Blanchot. Ai retrouvé les pages de Sartre sur la fumée, le tabac, dans le pavé de l’Etre et le néant. Servira sans doute pour le rapport à la cigarette.
  2. Visionné la proposition 8 de François. L’idée de la musique, du lyrisme, m’a immédiatement amené à visualiser l’arrivée de mon père dans un port algérien (j’ignore encore lequel). Mais il a forcément entendu, pour la première fois de sa vie, l’adhân (ou appel à la prière lancé par le muezzin). Qu’en a-t-il pensé, lui le joueur de jazz (Sidney Bechet, entre autres) ? Voilà une approximation qui me parle. J’ai en mémoire vive mon arrivée au Maroc, quinze jours passés près de la médina de Salé. Voilà qui me donne les harmoniques. Qu’écoutait-on à Alger en 1958 ? Sans nul doute Dahmane El Harrachi, que j’écoute en écrivant ces lignes. Je vois qu’il est né en 1926 à Alger et qu’il s’est installé à Lille en 1949, puis à Marseille et à Paris. On devait donc l’écouter à Alger en 1958. Je ne suis jamais allé en Algérie (le Maroc oui, trois ans durant ; la Tunisie : quelques jours à Tunis, (ai vu le Cap Bon présent sur les tubes de harissa dont mon père agrémentait le couscous) mais accompagné d’un ami arabophone dans les rues populaires, entré à la grande mosquée). Je me suis fait la réflexion suivante : en avion, passé du Maroc à la Tunisie. J’ai enjambé l’Algérie. Et j’ai pensé à mon père. Drôle d’empan.
  3. Me reste à écrire ce bloc continu (#L8) qui trouvera forcément sa place dans l’ensemble, plus tard. Heureux d’avoir quelque chose sous la main. Je réalise le rapport de la fiction à la réalité : si mon père ne m’a jamais rien dit de son arrivée en Algérie, je sais au moins qu’il y est arrivé, qu’il s’est frotté à cette culture inconnue. Dès lors, la part fictionnelle devient tout à fait vraisemblable et n’a pas à souffrir, selon mes critères personnels, d’une fantaisie illégitime. Il semble donc que l’espace du livre à venir et à occuper soit un peu moins étroite que je ne le pensais.

9 août 2021

  1. Cette question des premières impressions auditives m’a travaillé. Peu à peu l’idée du bloc s’installe. Lyrisme en langue étrangère, lyrisme étranger (et pourquoi les impressions qui m’ont saisi en arrivant au Maroc seraient-elles fondamentalement étrangères à celles ressenties par ce jeune homme de 20 ans débarquant à Alger ? Je peux mettre à contribution ces impressions auditives, ce choc esthétique et culturel).
  2. L’usage de la barre verticale : le couperet symbolique, les tranches de savoir (ah, Henri Michaux, Face aux verrous). La barre ponctue, hache, coupe les essors lyriques, rappelle le S barré de Lacan, mais je le garde comme une coupe musicale délimitant des mesures mélodiques, autonomes et interdépendantes, traces musicales de dépôts. Elle me sert à évoquer le mi-dit de la guerre (mi-dit car inconnue de moi, silencieuse sinon les traces qui m’ont traversé cinquante ans (sic)). J’en dois rendre compte.
  3. Ce carnet peut s’appeler «  poinçons ».
  4. Jeu des temps verbaux (passé/présent/futur) pour permettre d’ancrer le récit dans une minuscule éternité (un précipité d’éternité). Comme l’a fait aussi Manchette dans Le petit bleu de la côte ouest ou La position du tireur couché.
  5. Arriver en Algérie : se poser sur la lune (Neil Armstrong, juillet 69, soit 11 ans après l’arrivée en Algérie : pas d’anachronisme). Arno Schmidt, Kaff auch Mare Crisium, traduit en On a marché sur la Lande : traduction géniale de Claude Riehl. Il y a de ça, donc. (51 à 75)
  6. Greffons textuels mimant les corps étrangers (culturels, symboliques, etc.) qui traversent l’arrivant, y laissent une trace, un dépôt (encore – mais il ne s’agit finalement que de cela). Importance de re-présenter cette étrangeté culturelle dans le texte (arabe, etc.)
  7. Envie de passer du « il » au « tu » quand ce sera nécessaire, in time…et intime. Voilà le truc qui m’a inconsciemment guidé, soudain apparu à la faveur d’un jeu de mot anglais/français. Retrouver une espèce d’intimité avec lui, alors même que cinquante ans de notre vivant à tous les deux n’y a pas suffi.
  8. Ce carnet : une mise au point-son.
  9. Sur la barre verticale encore : ce qui s’y joue. Avant | après rétroaction du message sur le code et inversement, du message sur le message, du code sur le code. Avant la barre le(s) mot(s) crée(ent) une attente, en partie comblée par ce qui vient après la barre ; le comblement de ce qui vient après induit un(e) comparaison/ajout/retrait/évaluation des sens qui infléchissent la lecture de ce qu’il y a avant ; la barre fait violence au lecteur (pas d’essor mais une pause, le clivage qui renvoie à soi comme sujet qui lit (et qui lie) ; la barre isole, autonomise, il faudrait pouvoir y voir une partition musicale, sinon raté.

10 août 2021

  1. Ai commencé à rédiger l’arrivée de mon père-son-âge : la consigne #L8 (un bloc continu, lyrique) m’a lancé sur la piste musicale. Chant modal arabe de l’appel à la prière, l’adhân qui retentit quand les marins débarquent. Voilà l’idée.
  2. Trouvé un long glossaire de 28 pages de la Marine nationale : vraie machine à imaginaire que ces mots. Délicieux jargon, mêlant breton, anglais, français, acronymes…langue d’un autre monde en friction avec la langue du monde nouvellement découvert (y a-t-il en arabe des termes techniques de la marine empruntés au français ? Et la réciproque ? A chercher). Je comprends que je trouve le jeune homme de 20 ans dans les mots du métier , qu’il utilisait encore parfois au quotidien. Ainsi du mystérieux « les vrames », qui n’existe que dans mon imagination d’enfant, et dont la forme correcte est « lève-rames » quand les matelots sortaient les rames de l’eau, expression signifiant aussi la fainéantise.

11 août 2021

  1. Lu de très bons textes sur le TL, dans les séries L et P. C’est revigorant. Ai reçu quelques commentaires précieux sur le texte de l’arrivée du personnage principal. Dois continuer à le travailler. Trop bref, pas assez musical.

12 août 2021

  1. Travail sur ce bloc. Réveillé avec en tête « pétale | djebel ». Poursuis lecture du livre de Raphaëlle Branche. N’avance guère dans l’écriture, pris par je ne sais quel empêchement. J’édite une version de « l’arrivée » sans barre verticale, pour comparer. J’envoie ça à deux amis écrivains et attends leur retour.

13 août 2021

  1. Fouilles dans ma bibliothèque : La guerre cruelle de Paul Bonnecarrère. Cela fait 40 ans que j’ai ce bouquin, paru en 1972 (j’avais alors 6 ans). Sous-titré «  La Légion étrangère en Algérie ». Assez probable que mon père l’ait lu. J’avance donc en crabe, indirectement : ce qu’a lu mon père l’a forcément traversé, et me traversera aussi. J’ai découvert que « crabe », dans le jargon des marins, signifie QM2 ou quartier-maître 2, (l’équivalent de caporal dans l’armée de terre), qui était le grade de mon père. J’ai en tête de finir l’épisode de l’embuscade où il est sauvé in extremis par la Légion. 1ère de couv saisissante : un soldat allongé, à sa gauche un compagnon lui applique un bandage sur le cou, un autre, à la droite du blessé, regarde hors-cadre vers ce que j’imagine être l’accrochage ; un autre encore, tout à fait à droite, regarde lui aussi dans la même direction. Le blessé est taché de sang, il a le regard un peu perdu. Crédit de la photo : « Flament ». C’est une vieille édition du Livre de poche, n° 3884. Ce livre, très longtemps, ne m’a jamais intéressé, je n’ai jamais eu envie de l’ouvrir, jusqu’à hier. Un ami, Xavier Boissel, me signale deux romans susceptibles de m’intéresser :  Jérôme Ferrari, « Où j’ai laissé mon âme » (Actes Sud, 2010), le second est un polar d’Hervé Le Corre, intitulé « Après la guerre », (publié chez Rivages en 2014).  Je vais lire tout ça.
  2. Inscrit dans plusieurs groupes Facebook : Guerre d’Algérie 1954/1962 | Mémoire, guerre d’Algérie 1954-1962, témoignages | Sous-marin et cuirassés d’hier et d’aujourd’hui | Sous-mariniers. Pour ce dernier, j’ai dû montrer patte blanche. Je lance mes lignes, à la pêche aux informations. Je reste en contact avec Arthur, un ancien élève devenu oreille d’or dans un sous-marin, et qui me donne des informations de première main.

14 août 2021

  1. Recherches sur le dialecte (darija) algérien : mélange de français, d’espagnol, de berbère. Parlers urbains (hadri) : algérois, oranais, variétés est et sud, en parallèle avec le kabyle (langue berbère du nord) et le chaoui (famille amazighe, dans les Aurès). Petite liste de mots courants en darija. Ce logiciel Scrivener est bien pratique, et je n’en regrette pas l’achat.
  2. Vertige devant le déploiement des sentes documentaires (livres, documents, sites internet, films que je n’ai pas encore vus), qui renvoie à mon obsession de la totalité (me revient un souvenir du jeune bachelier en lettres, se disant qu’il devait TOUT lire avant de prétendre enseigner) et de l’accumulation compulsive de livres (partout où je vais, quoi qu’il arrive, je reconstitue une bibliothèque). Revenu en grande partie de cette obsession, mais reste, en sourdine, l’idée (comme un impératif kantien) que je ne peux me lancer dans une telle entreprise sans en connaître assez pour ne pas divaguer. Mais cela est faux : absolue liberté de la divagation, bien sûr. Là n’est pas le problème. L’enjeu pour moi tient aussi à la dimension réaliste et vraisemblable. Car ce projet (déjà secrètement baptisé, intitulé) est la quête d’un fantôme central, sur les silences duquel je me suis « construit », comme on dit. Où que cela aboutisse, cela restera de toutes les façons une fiction. Et cela rend justice à un très lointain texte sur le silence, écrit à 18 ou 19 ans, dont je ne mesurai pas les enjeux – long a été le chemin vers une parole qu’enfin je m’autorise pleinement. Fiction donc, mais nourrie de (quelques) faits vrais, ceux dont je me souviens qu’il en a parlé. Nourrie de lieux où il s’est rendu (et la reconstruction peut au moins s’appuyer à la topographie, aux photographies). Nourrie des actions qu’il a dû accomplir, vu le traumatisme et le silence que ces actes ont engendrés. Nourrie de témoignages nombreux, apparus depuis lors. Et le vertige qui me prend quotidiennement à lire, chercher, visionner, est aussi la seule voie pour accéder leur écriture, comme un dépôt juste. Entreprise biographique, avec ses évidentes limitations, que la liberté d’écriture pourra peut-être surmonter, dont elle tentera de s’accommoder. Projet au long cours, comme on le dit d’un marin. Et je ne parle même pas, ou pas encore, de mon grand-père Aristide : terra incognita.
  3. Enjeu majeur : les langues. Langue maternelle, langues étrangères qui vous traversent malgré vous, sans que vous puissiez rien y faire, sinon devenir sourd. Langues, comme seule et véritable porte d’entrée dans une culture. Leurs sonorités, leurs graphies, leur pure étrangeté qui vous renvoie à un analphabétisme : exercice d’humilité, de dérangement. Faire apparaître dans A. (mon projet) ces langues rencontrées. Dans l’épisode de l’arrivée, l’arabe bien sûr. Puis les autres (scène d’un bivouac à écrire : espagnol, allemand, chti, italien, français.
  4. Gros travail sur mon nouveau site. Il s’appelle (depuis longtemps, c’est à l’origine un blog) L’Oeil a faim. Tracasseries sans fin sur la mise en page, le design, etc. Il reprend l’essentiel de mon ancien blog, et servira de laboratoire, en parallèle avec les publications du Tiers-Livre. Bientôt en ligne.
  5. Je ne puis encore me résoudre à mettre en ligne (PDF à François Bon) la nouvelle mouture #L8, l’arrivée en terre algérienne. Pas fini, pas content.

15 août 2021

66. Passé deux jours sur le nouveau site, mis en ligne. Day off pour A. Catastrophé par la fuite du président afghan Ashraf Ghani de Kaboul. Terribles aveux d’impuissance, y compris de Joe Biden. 20 ans pour rien. Armes abandonnées sur le terrain qui réarment les talibans ! Et puis Haïti tremble encore. Cela n’en finira donc jamais.

16 août 2021

67. Nombreuses heures passées à m’y retrouver dans la configuration du site. Mais enfin ça y est. Après inscription sur un site privé (Guerre d’Algérie), ai visionné des centaines de photos d’époque, qui suppléeront en partie celles que je n’ai pas. Proposition L9 du TL, dont l’enjeu est la fiction et la non-fiction, à la frontière poreuse. C’est le cœur de ma problématique, c’est passionnant car cela recoupe en partie ce que j’ai déjà mis en œuvre : l’utilisation de non-fiction au sein d’un texte de fiction.

68. Introduire de la documentation qui aimante le texte : ancrage référentiel fort, à doser. Voir Sebald. Mis en application avec «  silence », « écorché », « barre ».

17 août 2021

  1. Mon frère me suggère des pistes à suivre : la musique, fil rouge tout au long de sa vie. Promesse faite par mon père Michel à son père de ne plus jouer (sic). Le film «  317e section » de Schöndörffer, 1965.

18 août 2021

  1. Échanges avec mon frère, qui me rafraichit la mémoire en me rappelant ses propres souvenirs de notre père Michel. Informations précieuses. En outre, je crois bien que nous n’avons jamais échangé ce type de souvenirs. Je lui rappelle la façon dont j’ai perçu ces silences ; mon frère écrit qu’il s’est senti, lui, «  à l’écart de la dette de transmettre un sens », contrairement à moi : est-ce une dette ? Peut-être bien. Mon père a fait «  l’expérience du vide » très jeune, en est revenu. Réfléchir aux différentes valeurs du silence. Je ne liste pas ici les différents souvenirs rappelés : ils figureront bientôt dans le manuscrit.
  2. Je poursuis la lecture de La guerre cruelle. J’apprends au passage le fonctionnement de certains dispositifs (quadrillage, ratissage, encerclement, etc.), ainsi que l’extrême difficulté à faire du renseignement (les habitants craignent parfois les rebelles, ou les soutiennent : ils se refusent à informer l’armée française. Les déclarations d’amour à la France sont parfois un masque qui cache un appui aux « rebelles ». Certains responsables algériens tiennent un double discours : défense de l’Algérie française face aux représentants politiques et militaires français ; financement des armes pour les indépendantistes, en sous-main.)

19 août 2021

  1. Achevé lecture de La guerre cruelle de Paul Bonnecarrère. Vraie plume, correspondant de guerre, ancien soldat, comme Jean Lartéguy (Les centurions). Texte fort. Brosse de nombreux aspects de la vie militaire, de la hiérarchie, des points de vue différents (extrêmement important, ces points de vue : du soldat du rang au général à l’administrateur en terre colonisée, des Arabes indépendantistes du F.L.N, etc.) Pas de langue de bois, mais désir de regarder l’horreur dans les yeux ; hypocrisie du commandement qui veut des résultats mais pas de torture : grande question qui agite les protagonistes.
  2. Reçu Après la guerre d’Hervé Le Corre, Où j’ai laissé mon âme de Jérôme Ferrari, Services spéciaux – Algérie 1955-1957, du général Aussaresses, et le film d’Yves Courrière et Philippe Monnier, La guerre d’Algérie, 1er grand film documentaire sur ce conflit d’après l’historien Benjamin Stora.
  3. Message de Vincent B., sur l’idée du topos littéraire de la scène de combat depuis les récits épiques de L’Iliade jusqu’aux romans contemporains. Lieu commun, au sens technique, que j’ai voulu réutiliser : volonter de restituer, de m’approcher de ce que mon personnage (je l’appellerai ainsi) a vécu sans nul doute. Effet de réel donc, nourri de quelques souvenirs, de lectures, etc. Drôle d’impression, souvenir fulgurant d’Au cœur des ténèbres de J. Conrad.

21 août 2021

  1. Je récupère divers livres de Lartéguy un peu vite fourgués ailleurs. La prose de correspondant de guerre, pour fictionnalisée qu’elle soit, jouit à mes yeux d’une aura particulière, semblable à celle du ça a été de la photographie. (76 à 100)
  2. Ai avancé hier sur le texte de l’arrivée du personnage, auquel j’ai ajouté deux planches d’écorchés : une planche anatomique italienne du XVIIe, un homme écorché de face, et un écorché technique de l’une des armes utilisées par l’armée française, le MAT 49. Je les juxtapose pour un effet de contamination réciproque du sens, et de dissémination sur le reste du texte.

23 août 2021

  1. En désherbant ma bibliothèque, récemment enrichie (alourdie) des nombreux livres récupérés de la bibliothèque familiale, je redécouvre quelques textes de littérature militaire (comme ceux, jadis, que je trouvai sur l’étagère de mon grand-père maternel, Robert ; c’était les livres de poche J’ai lu à couverture bleue, aux titres efficaces : Coulez le Tirpitz, Stalingrad, etc.) Il s’agit de textes dont le thème est la guerre d’Indochine, d’Algérie : la série des romans de Jean Lartéguy (Les Centurions, Les Prétoriens, etc.), et de Bonnecarrère (Douze légionnaires). Aujourd’hui je tombe sur une biographie de l’amiral Dönitz, écrite par Peter Padfield. Je laisse ce livre, finalement, à l’association bénévole C’est pour vous où je participe régulièrement (en réorganisant…la bibliothèque). Je laisse aussi de très nombreux livres (dont une collection de grands prix littéraires) qui appartenaient à mon grand-père paternel Aristide. Le goût des livres est héréditaire dans les deux branches de la famille. Ces livres de littérature martiale ne sont pas, à mes yeux, anecdotiques. Ils me rappellent que trois générations ont connu la guerre : mon père en Algérie, mon grand-père en Allemagne, un arrière-grand-père en France, pendant la première guerre mondiale (recherches à mener). Héritage lourd, douloureux. L’étude de Raphaëlle Branche, Papa, qu’as-tu fait en Algérie ?, souligne ces bouleversements économiques, sociologiques, physiques, sur les pères et sur les proches. Comment mon père, âgé de 7 ans lors du retour de son père prisonnier en Allemagne, a-t-il perçu la chose ? Quel impact cela a-t-il eu sur lui, qui allait partir en Algérie ?
  2. Je poursuis la lecture de Services spéciaux, Algérie, 1955-1957 (texte publié en 2001) du général Aussaresses , bras droit du colonel Massu dans la guerre contre les « terroristes indépendantistes » à Alger. Ecriture froide, faits rapportés sans ambages, dans toute leur cruauté : scènes épouvantables de torture, exécutions sommaires. Ces pages me rappellent La guerre cruelle. Elles ont en commun d’avoir été écrites par des militaires de terrain, à qui l’on demandait, du bout des lèvres, de « pacifier », sans que personne en haut lieu ne veuille entendre de quoi il retournait : une guérilla sans merci, où l’extorsion de renseignements se faisait au prix de la torture.
  3. En contrepoint de ces horreurs, je lis La leçon de musique de Pascal Quignard. Ecriture admirable, qui évoque la vie de Marin Marais, mais au-delà, du rapport de l’homme (en tant qu’être sexué, ici) à la voix d’avant la mue, d’avant la castration (au sens psychanalytique, mais avant tout au sens physique de l’ablation des bourses pour pouvoir préserver la voix d’enfant). Marin Marais a recherché cette voix d’avant la mue, la recherchant sur la viole de gambe. « La famille des violons, comme celle des violes, ce sont des familles de corps humain en bois creux ». Pour Quignard, la recherche de cette voix serait l’apanage des grands compositeurs. «  Composer de la musique, c’est recomposer un territoire sonore qui ne mue pas ». Quignard m’est source cristalline, loin de l’écriture désincarnée d’Aussaresses. Peut-on même les comparer ? Non.
  4. Saisissante est l’analyse de Quignard sur la cabane retirée sous le mûrier où Sainte-Colombe jouait seul : Marin Marais, jeune, se glisse sous le plancher, écoute, sent, vibre, tel un nouveau-né dans le ventre de sa mère. Il veut apprendre ce que Sainte-Colombe ne lui a pas appris. Musicien confirmé, Marin Marais reconstruira une cabane où seuls deux musiciens de viole peuvent tenir : vie fœtale, placentaire, plaisante.

25 août 21

  1. Lu La place d’Annie Ernaux. Touché par la justesse du ton, la distance qu’elle garde à rendre compte de la place des parents dans la société, de l’ascension humble du père, garçon de ferme, ouvrier, puis commerçant. Récit d’une distance aussi qui va croissant entre le père et sa fille. « J’écris peut-être parce qu’on n’avait plus rien à se dire. » L’exergue, une citation de Genet, m’interroge : « Je hasarde une explication : écrire c’est le dernier recours quand on a trahi ». L’écriture sur le père, le patois, la mère, serait la réparation symbolique de la trahison qu’elle pense avoir commise en épousant un homme d’une autre classe sociale. Cet embourgeoisement lui a fait mal. « Une distance de classe, mais particulière, qui n’a pas de nom. Comme de l’amour séparé. » Troublants échos en moi. « Par la suite, écrit Annie Ernaux, j’ai commencé un roman dont il était le personnage principal. Sensation de dégoût au milieu du récit. Depuis peu, je sais que le roman est impossible. Pour rendre compte d’une vie soumise à la nécessité, je n’ai pas le droit de prendre d’abord le parti de l’art… » Ce passage m’a profondément remué : comment trouver la voie juste ? Pour elle, ce sera rassembler « les paroles, les gestes, les goûts de mon père, les faits marquants de sa vie, tous les signes objectifs d’une existence que j’ai aussi partagée ». Voie propre à l’auteure bien sûr, il n’est pas de vérité unique. Je pense en écrivant ces lignes à L’invention de la solitude de Paul Auster.
  2. Écrire sur la mort de son père, sur son père, c’est aussi saisir avec une plus grande acuité encore sa propre finitude : on est le prochain sur la liste. Urgence du récit à écrire, dilemme de la forme à adopter. Quel beau titre que La Place : je m’attends à une place urbaine, bien sûr… mais il s’agit d’une place symbolique, sociale. Je repense à l’exergue de La place de l’étoile de Modiano : durant l’Occupation, un soldat allemand demande à un Juif : où est la place de l’Étoile ? Le Juif désigne son étoile jaune sur le cœur : ici. Ce quiproquo métaphysique, cette question de la place que chacun occupe, est essentielle. Il est difficile de se confronter à la gravité de la Place de l’étoile. Mais cela ne peut m’empêcher de réfléchir à la question de la place de chacun, à la question de la dette que chacun a, ou croit avoir, avec tel ou tel (et particulièrement avec les ascendants). Quelle place occupé-je quand j’écris sur mon père ? Quand tout ce que j’écris s’apparente au paiement d’une dette symbolique, mots écrits contre silences ? Annie Ernaux semble avoir vécu son reclassement comme une trahison envers les valeurs familiales : c’est bien compréhensible, je n’y vois rien à redire (de quel droit, d’ailleurs ?) Devenue femme mariée « bourgeoise », professeure, puis écrivaine : elle a dompté les codes sociaux (ceux de sa famille, ceux de sa belle-famille) ; les codes culturels (professeure puis auteure). C’est en se retournant qu’elle mesure le chemin parcouru ; tel Orphée, elle se retourne sur un Eurydice, sa famille de petits commerçants besogneux et méritants, désirants et méritants. Les fait-elle disparaître en se retournant ? Non, bien sûr, il n’est que de lire La place pour mesurer la profondeur d’un récit pudique, qui témoigne d’une place gagnée mot après mot, ligne après ligne, au-delà des silences paternels.
  3. So what ? Quelle est ma place, ici et maintenant, par rapport à mon père ? J’ai conscience d’avoir, moi aussi, réussi : grâce à mes parents qui ont financé mes études, je suis devenu professeur de lettres. Mon frère est ingénieur en aéronautique. Oui, c’est une réussite : sociale, sans doute. Symbolique, à coup sûr. J’ai appris à domestiquer les codes, à les faire miens. J’ai lu, lu, lu ; écrit tout autant, depuis très longtemps. A ma façon, j’acquière une place que j’ai toujours fantasmée comme étudiant de Lettres ; j’occupe mes propriétés, nul ne m’en délogera, car je suis dans mon bon droit, de fils et d’auctor. Cela peut sembler pompeux : ça ne l’est pas. La place d’Annie Ernaux est celle de la fille qui, au-delà de la mort, dit à son père : « regarde, papa, je n’ai pas démérité. Même si nous n’avons pas pu parler, je suis là, ta fille, j’écris pour toi qui n’as pas su ou voulu. » (« l’espérance, écrit Ernaux, que je serais mieux que lui ».) Concernant ses études, Ernaux écrit de la défiance de son père : «  Et toujours la peur OU PEUT-ÊTRE LE DÉSIR que je n’y arrive pas ». Preuve retorse, ambivalente, égoïste, d’amour paternel.
  4. Avec tout cela, je n’avance guère dans les feuillets du projet A. N’importe : tout fait rhizome, j’en suis sûr.
  5. Que doit-on à ses parents ?
  6. Je remets la main sur L’invention de la solitude d’Auster (1982). Il écrit : «  Depuis deux semaines ces lignes de Maurice Blanchot me résonnent dans la tête : «  Il faut que ceci soit bien entendu : je n’ai rien raconté d’extraordinaire ni même de surprenant. Ce qui est extraordinaire commence au moment où je m’arrête. Mais je ne suis plus maître d’en parler. » Commencer par la mort. Remonter le cours de la vie et puis, pour finir, revenir à la mort. Ou encore : la vanité de prétendre dire quoi que ce soit à propos de qui que ce soit. » Le constat est lourd de conséquence, car il condamne l’acte même d’écrire ; Auster reprend Blanchot qui assigne l’extraordinaire au silence. Il me faudra composer avec cette « vanité » d’écrire, mais enfin mon parti est déjà pris : ayant trop longtemps habité dans le silence, je ne puis que le rompre, fût-ce au prix de la vanité. Mais cela restera, en sourdine, un exercice d’humilité.

27 août 21

  1. Ce carnet s’écrit en marge d’un texte qui n’existe que bien peu (quelques feuillets). J’écris et sur l’absence et sur le manque. Ce qui me semble, au fond, la définition même de l’écriture, ou du moins son objectif principal.

28 août 21

  1. Il existait des diapositives, me rappelle mon frère, faites par mon père en Algérie (et un vague souvenir d’enfance m’en revient). Il est fort probable qu’elles aient disparu durant les déménagements. Si c’est le cas, je perds une mine d’une incroyable richesse. Je n’ai pu aller aider à ces déménagements. Absence, qui renchérit sur l’absence, poupées gigognes d’absences. Algérie ressemble de plus en plus à un trou noir dont je ne peux vraiment m’approcher. Hier soir, Caroline D. me dit avoir travaillé sur un projet semblable (Algérie, mort du père). Je suis vivement intéressé : on va prendre date pour en parler.
  2. « Écrire de façon tangentielle », me dit Xavier B. En effet. Écrire des scènes dont je sais qu’il les a vécues (bivouacs, patrouilles, etc.) Je pense être retenu par une allégeance à la stricte réalité vécue, ce qui ne peut constituer, en l’absence de documents, une ligne rouge à suivre. Dois me contenter d’un « tel que cela a pu être », et non un « ça a été ».
  3. Ai commencé Après la guerre de Hervé Le Corre (2014): magnifique écriture, entre behaviourisme policier et densité poétique (les descriptions, les introspections des personnages, notamment celui de Daniel, jeune homme qui attend sa feuille de route pour parit en Algérie ; le personnage du commissaire Albert Darlac, qui a fait le choix de la noirceur, a grenouillé dan sles bas-fonds de l’Occupation). C’est dense comme du Céline, acéré à la Manchette. Xavier pourra me donner les coordonnées d’Hervé Le Corre. Hâte d’achever la lecture et d’en parler avec son auteur. Trame historico-policière, sur fond de violence dans la ville de Bordeaux, années 50.
  4. Sans que j’en aie conscience, d’abord, m’installant dans une écriture des marges. D’un centre fuyant car fantasmé, lointain, inconnu (un homme / janvier 1958-1963 / une guerre / et un silence quasi jamais violé). L’éloignement est vertige de la courbe, écrit Edmond Jabès, mais quel centre, un jour, saura fixer son cercle ?
  5. Cet homme, mon père, a déjà passé. Sa trace ne signifie pas son travail ou sa jouissance dans le monde, elle est le dérangement même s’imprimant – on serait tenté de dire se gravant – d’irrécusable gravité . Je reprends à mon compte ces lignes d’Emmanuel Levinas dans L’Humanisme de l’autre homme, IX, La trace. J’aimerais faire d’ostensoir devant cette gravité incommensurable, celée toujours. C’est bien la question de la trace que mon père a laissée en moi, que je (me) pose. Enquêter sur ses traces, et sur les miennes (je sens là qu’il y aurait beaucoup à dire, je reste allusif pour l’heure). Un grave dérangement de l’ordre du monde, et son renversement des valeurs. Le mal, pour faire court : tortures, exécutions, déplacements, exode, etc. Je ne saurai jamais ce que mon père a vu (mais la documentation historique palliera en partie), a fait (c’est un trou noir). Mais je pose aujourd’hui ces pierres d’attente : dérangement grave, mal, silence. Jabès encore : ce qui est dit, l’est toujours en fonction de ce qui ne sera jamais exprimé. (Le Livre des marges).
  6. Faire l’inventaire du vide. Je l’ai d’ailleurs commencé sur quelques feuillets de A. Finalement, ce carnet parvient à dialoguer avec les feuillets : j’observe cela, presque détaché, intrigué. Distance entre ce que j’écris : le projet A. / le carnet du projet, et moi-même ; plongeons, apnées, noyades & étouffements, retour sur la grève, otium. Aller-retours. La lecture de ce que j’écris modifie ce que j’ai écrit et ce que je vais écrire : monde flottant, labile, se résumant à quelques planches éparses à la surface de l’eau.
  7. Le langage réalise, en brisant le silence, ce que le silence voulait et n’obtenait pas. Ces mots de Merleau-Ponty sont cités par Jabès dans sa « Lettre à Jacques Derrida sur la question du livre ». Ce que le silence veut et n’obtient pas : le silence, précisément, l’oubli.

29 août 21

  1. Quelques avancées, idées de directions, consignées dans Scrivener, sous forme de feuillets blancs en attente.
  2. Lecture du très beau  23 poses manquantes de Xavier Georgin. Partant du constat de la mort de sa mère, il y a vingt-trois ans, et d’une diapositive retrouvée au fond d’une enveloppe, il part à la recherche de celle qui fut sa mère, de son monde d’alors, de ses amies, métaphorisé en vingt-trois poses manquantes. Déambulations géographiques et mémorielles dans le présent et le passé, trouées de vides, vides approchées par une écriture délicatement ciselée où l’émotion est contenue. Je découvre le collectif La ville au loin auquel il participe : « Créée en 2018 à Rosny-sous-Bois, l’association LA VILLE, AU LOIN aime s’inspirer de l’esprit des lieux
    pour proposer aux villes, bibliothèques, musées, écoles, centres sociaux, maisons de retraite qui l’accueillent des interventions attentives à l’histoire et aux voix de ceux qui y résident. » L’unique diapositive est en couverture (jaune et rouge) : très réussi, évoquant les couleurs emblématiques de la marque Kodak. Autour d’une seule diapositive se met en place un dispositif discrètement mélancolique, et la magie opère : hanter les lieux, le temps, peut rendre présents les êtres chers disparus.
  3. Je relis ces pages réconfortantes et essentielles pour moi, Ce temps qui ne passe pas de J.B. Pontalis (1997) : il fait un parallèle entre le travail de l’historien et celui du psychanalyste : Découvrir que le patient s’invente des romans successifs, roman familial et mythe personnel, soutenir, avec Serge Viderman, que l’analyste «  construit » une histoire dans laquelle au bout du compte l’analysant se reconnaîtra, il n’y a pas là de quoi, me semble-t-il, différencier notre travail de celui des historiens qui savent depuis belle lurette que, même à s’en tenir strictement aux faits établis, leur choix et leur enchaînement sont affaire d’interprétation, qu’il n’existe pas d’histoire sans construction et même, pour les plus hardis, que fiction et vérité vont de pair.
  4. Sur la trace, pour moi le socle de toutes mes productions, Pontalis ajoute : Si tout souvenir est un écran, il peut toujours en cacher un autre mais bien parce que en lui viennent se déposer dans une forme, dans une représentation cadrée, cernée, à portée de vue, des traces, rien que des traces. Voilà qui pourrait définir ce que je viens de lire de Xavier Georgin, ou les Archéologies ferroviaires, où l’imaginaire ferroviaire est prégnant.
  5. Ne plus imiter la nature. La signifier. Michaux, Idéogrammes en Chine.
  6. Toute langue est univers parallèle. (Michaux)

30 août 21

101-125

101. Trouvé par hasard un vieux numéro d’une revue que je ne connaissais pas : MECANIQUE POPULAIRE, datée d’octobre 1955, 164 pages, 100 FRS, n°113. D’abord le plaisir de voyager vers cette année-là : comment écrivait-on dans une revue, quels thèmes abordait-elle, etc. L’ours m’apprend qu’il s’agit de la version française de POPULAR MECHANICS, Chicago, Illinois. Je note qu’à l’époque, on faisait davantage appel au dessin qu’aujourd’hui, pour vanter les qualités d’un produit ; dessin semblable ou proche de celui des couvertures de romans d’espionnage des années 50-60. Revue fourre-tout, dont l’équivalent aujourd’hui serait un florilège de Science et Vie, Système D, La revue de l’électronique, La revue de l’automobile et ses Cahiers techniques…Enfin, l’année 1955 me renvoie au projet A. : trois ans avant l’engagement dans l’armée et la guerre d’A. Et donc : j’ai en main une des revues des lecteurs de 1955. Peut-être mon père l’a-t-il eue en main un jour, feuilletée ; lue.Ce qui est fort possible : il aimait la technique et était très habile de ses mains. Lorsque enfant j’explorais le grenier familial, je tombai parfois sur des revues déjà vieilles, dont le journal Spirou, dans lequel je trouvai ces vieilles «  réclames » pour le Solex, le porte-mine, les cours du soir, dessinées en noir et blanc. Voilà pour la joie de retrouver, dans cette revue Mécanique populaire, ce que j’avais découvert enfant. On passe beaucoup de temps à retrouver ce que l’on croyait perdu.

102. Faire un travail façon Mythologies de Barthes : le Solex, la pile 4,5 V Leclanché, la caméra Pathé, les pneus Kléber-Colombes. Objets de l’époque.

30 août, nuit

103. Echanges sur les sites spécialisés (Sous-mariniers, Guerre d’Algérie). J’obtiens des réponses à mes questions : que fumaient les militaires 1/sur un sous-marin (a priori, interdit, mais…), 2/en Algérie ? Puis en contact avec un fils d’ancien militaire en Algérie, le fils a écrit un livre. Suite à l’échange, je pars sur la piste du Bureau Maritime des Matricules ou BMM. J’apprends que la lettre T du matricule de mon père correspond à Toulon entre 1951 et 1962. Voilà un début de quelque chose. 2e piste, le SHD ou Service Historique de la Défense. Sur un site d’anciens marins du Savoyard, j’envoie des mails (messages in a bottle). Mail envoyé au Archives du personnel militaire de Pau (la piste la plus sérieuse).

31 août 21

104. C’est aujourd’hui la Saint Aristide : mon grand-père paternel, dont j’ai retrouvé le carnet de prisonnier de guerre en Allemagne. Clin d’oeil calendaire, pierre blanche.

105. …et chou blanc complet pour les messages in a bottle : retour des mails, pas de destinataire trouvé.

106. Parvenu au chapitre 13 du roman Après la guerre. Un des personnages, Daniel, envoyé en Algérie, parvient en vue des côtes algériennes. Un curieux sentiment m’arrête : j’ai écrit, il y a peu, une scène d’arrivée. Je repose le livre, démêlant mal ce qui m’agite : comparaison n’est pas raison, etc. Comment a-t-il fait, lui, cette arrivée de quelqu’un, quelque part ?

1er septembre 21

106. Faux problème : je n’ai pas de visée romanesque. Chercher la linéarité ailleurs que dans une intrigue. Projet A est aussi policier : enquête, quête. J’étais parti sur peu de personnages, deux font référence à des personnes réelles, un autre de fiction. Est-ce si important ? Ce projet commence, peu à peu, à s’éclairer.

107. Ecrit un petit texte façon Ponge, «  Le pied à coulisse », sur proposition du Tiers-Livre.

3 septembre 21

108. Dans la lancée (ou le glissement) du «  Pied à coulisse », interrogation sur la place qu’occupent les objets dans notre quotidien, et dans celui de l’espace de la « fiction » entendue comme celui du livre. Points d’ancrage que ces objets, qui aident ou résistent. Ils peuvent occuper une certaine place (je pense en particulier aux objets mortifères : armes, munitions, mines, etc.). Documentation à chercher aussi sur les lectures, les journaux, le courrier (enquête de R. Branche extrêmement fouillée), « l’ordinaire ». C’est la tâche la plus facile que d’ancrer l’écriture sur des réalités.

109. Le projet A. Se définit de plus en plus à mes yeux (pas un roman, ni une nouvelle, mais une écriture en prose poétique, travaillée à l’os d’une manière assez particulière). Hors des sentiers battus.

110. A lire bientôt : Potlatch (1954-1957) de Guy Debord, Tombeau pour cinq cent mille soldats de Guyotat, que je voulais lire depuis très longtemps. Je multiplie les approches (las aproximaciones me plaît davantage) : historique, documentaire, romanesque, polémique, filmée. Peu à peu, la nébuleuse noire laisse apparaître quelques points lumineux.

111. Question fondamentale qui a surgi et trouvé une première réponse avec Archéologies ferroviaires : le rapport à l’autre quand il n’est plus là. Je ne cesse de relire les travaux sur Derrida et sa notion de logique spectrale (Spectres de Marx) qu’il a nommée hantologie. C’est une clé fondamentale, qui embrasse l’autre, l’absence de l’autre, sa trace, le lieu à partir duquel on peut lui parler, le deuil de l’autre, tout cela qui ne cesse de revenir encore et encore. Que faire d’une photographie d’un défunt ? Qu’en penser ? Comment la regarder ? Barthes, La chambre claire, etc.

112. Contraint de renumériser toutes les encres destinées à mon futur livre muet (qui ne contiendra que des encres et gravures noires) ; j’avais sous-traité l’opération à une boutique Copy-machin qui n’a pas respecté la définition minimale de 1200 dpi, nécessaire à une impression de bonne qualité. Malheureusement, tous les formats excédant 21 x 29,7 cm (que j’ai déjà remis sous cadre) ne peuvent être numérisés par ma petite imprimante. Ou alors, au prix d’acrobaties de logiciel. J’enrage, comme s’écriait Harpagon. Tout cela en soi est peu intéressant, mais le projet des encres noires est une autre réponse à l’hantologie que j’évoquais précédemment. La joliesse de l’histoire, à mes yeux du moins, est que tout fait sens ; chaque projet est une pièce du puzzle. Le temps qu’il aura fallu pour que tout cela advienne…

4 septembre 21

113. Terminé Après la guerre de Hervé Le Corre. Définitivement séduit et remué par ce galop vers la noirceur, abîme qui s’étend de la seconde guerre mondiale à la guerre d’Algérie : après la guerre, c’est encore la guerre. L’une engende l’autre, Auschwitz engendre ses fantômes, qui ne cessent de revenir, Bordeaux pourrit de la gangrène ; une mechta algérienne attaquée par l’armée française voit s’abattre le mal. Deux générations sont contaminées : l’héritage du père à son fils est fait de sang (Je repense à Lady Macbeth : Il y a toujours l’odeur du sang…Tous les parfums d’Arabie ne rendraient pas suave cette peite main !). Les hommes et les femmes meurent, de maladie et de dénonciations, de colère, de fiel, de jalousie, de balles et de couteau. Roman policier, social, célinien, qui m’évoque Le voyage au bout de la nuit, Mort à crédit, Casse-pipe. Les passages poétiques du début du roman ont laissé place à une écriture plus froide. Les rouages de la tragédie cliquètent jusqu’au final.

114. Tour sur les groupes spécialisés de FaceBook, peut-être aurai-je un document d’époque qu’un ancien va m’envoyer. Avancé aussi dans la numérisation des encres. Fait le point sur mes notes éparses, que je centralise sur Scrivener, bien utile ce logiciel. Deux petites séries photographiques mises en ligne sur L’Oeil a faim, nouveau thème avec un menu plus ergonomique. Tri de photographies accumulées depuis des années. Lectures de quelques textes du TL.

6 septembre 21

115. Dans la lecture du Silence des appelés de Claude Juin. Je commence à y glaner des éléments intéressants : non pas tant historiques (les études historiques sont légion, si je puis dire) que les « petits faits vrais ». Désagréable constat : le manuscrit n’a pas été relu correctement, des coquilles, des fautes d’orthographe, des constructions syntaxiques maladroites émaillent le bouquin. Et puis, chiné Algérie, ma mémoire, d’Anne Lanta, récit autobiographique du temps de la présence française. La doc s’accumule.

116. Vrai moment de joie : mon frère a retrouvé une petite boîte de diapositives faites par mon père en Algérie ! Je n’y croyais plus…Certes, j’ai déjà trouvé de très nombreuses photos d’anciens d’Algérie sur Internet : mais ce n’est pas la même chose…Le ça a été, ce qu’il a vu, a une tout autre résonance. L’hantologie va compter quelques spectres de plus.

117. Difficultés pour maquetter le livre d’encres noires. Vais utiliser le libre et gratuit Scribus pour avancer. Problème des encres en A4 horizontales et verticales : je dois privilégier un sens de lecture, mais ce choix interdit l’autre. A voir.

7 septembre 21

118. Parvenu à environ la moitié du Silence des appelés. Remué par des pages où l’auteur évoque les traumatismes des soldats qui reviennent en France et tentent de reprendre le fil de leur vie. Je n’ai su que par allusions de ma mère à quel point mon père a été traumatisé. Souvenir : il détestait les armes à feu. Il n’existait pas de prise en charge psychologique ou psychiatrique pour ce retour en France. Dépressions, suicides, névroses traumatiques, insomnies, mutisme. C’est l’impensé total de la société civile, qui a vu de loin cette guerre, dans une relative indifférence. L’auteur parle d’un conditionnement des soldats par les autorités : manichéisme, violence permise, parfois encouragée. Chapelet des horreurs universelles : massacres, exécutions sommaires, torture, viols. Exécutions et mutilations aussi de la part du FLN.

119. Question du libre-arbitre sur le terrain, du rapport personnel à l’autorité, du discours politique, de la méconnaissance de la situation des populations algériennes, de la culture musulmane…terreau propice à un racisme « réflexe » où se mêle la peur pour sa propre vie, le refus de combattre pour une  cause  mal comprise, le colonialisme.

119. Conférence de Benjamin Stora à regarder (Fondation Jean Jaurès) : Comment écrire l’histoire de la guerre d’Algérie ?

120. Note : faire occuper au discours français dominant une place importante dans A. Faire sentir le rapport des forces (insurrection, contre-insurrection ; guérilla) dans la langue-même. Dimension agonistique. L’euphémisme «  pacification » comme déni de la réalité, vidée de sa cruauté. Silence imposé par le Pouvoir (cf. Propos de Mitterrand à l’Intérieur), puis silence assumé de nombreux combattants, d’où les traumatismes.

121. Rien écrit aujourd’hui. Pas de fourmi. Mais échange fructueux avec Caroline D. sur l’écriture autour de l’absent.

8 septembre 21

122. Quelques lignes malgré tout aujourd’hui écrites dans A. : autour de la fumée de cigarette. Comme une phénoménologie de la tabagie. Me mets dans ses traces : pourquoi fumer là-bas ?

123. Zoom avec 64 auteurs, avec Eric Pessan, modéré par François Bon. Passionnant : leçon de liberté (à bas les genres), sur les routines d’écriture, les ateliers, etc.

9 septembre 21

124. J’avance. En parallèle, lecture du Naufragé de Thomas Bernhard (1983). Ressassement dans l’écriture : confrontation à l’autre, au génie, au suicide. Il est question, entre autres choses, de la place de chacun ici-bas. Le personnage de Wertheimer est appelé «  sombreur » par le personnage de Glenn Gould, dont le génie pianistique écrase les deux autres (le narrateur et Wertheimer) ; Wertheimer est celui qui sombre et se suicidera. Soliloque du narrateur. L’histoire d’un homme qui sombre, donc, face à un évènement inattendu. Je transpose cette situation aux nombreux jeunes hommes qui ont sombré à cause de la guerre d’Algérie. Et je reviens à cet aspect agonistique, conflictuel, de l’homme confronté à plus fort que lui : l’histoire de tout le monde, bien sûr ; histoire du combattant, en particulier. Et on arrive vite à la question suivante : se battre au nom de quoi, selon quelles valeurs, avec quelles armes. Particularité de l’armée : l’obéissance. Et son pendant, la désobéissance à un ordre illégal (qui n’apparaît qu’en 1972, reformulée en 2005 dans le Bulletin officiel des armées qui précise que «le subordonné doit refuser d’exécuter un ordre prescrivant d’accomplir un acte manifestement illégal»). Conséquence légale de la guerre d’Algérie, d’ailleurs. Mais enfin, de 54 à 62, il n’est pas encore question de cela. Chaque soldat se retrouve seul avec lui-même à l’heure de prendre une décision terrible. Assez pour sombrer, donc.

10 septembre 21

125. Lecture achevée du Naufragé, passablement secoué. Ecrit deux feuillets. Envie de les tester : je propose à la lecture cette expérience d’un ressassement.

11 septembre 21

126-150

126. Je poursuis dans l’esprit rageur de Thomas Bernhard avec Potlatch (1954-1957) de Guy Debord : situationnisme, questionnement radical de l’ordre établi (bourgeois, capitaliste), c’est l’intégrale des 27 bulletins de Potlatch parus entre le 22 juin 54 et le 5 novembre 57, «  bulletin d’information du groupe français de l’Internationale lettriste », dont la vocation était de réunifier création culturelle d’avant-garde et critique révolutionnaire de la société. Je le lis en écho de la Société du spectacle (1967) qui m’avait fortement impressionné (et qu’il me faudra relire d’ailleurs, souvenir trop lointain). Dans les bulletins de Potlatch, j’attends de tomber sur les références à la guerre d’Algérie, pour leur éclairage (je doute fort que mon père ait eu en main l’un des bulletins envoyés gracieusement aux quelques abonnés). Ce qui m’intéresse ici, c’est l’histoire des idées, le Zeitgeist (ou esprit de l’époque), tout ce qui fait d’un sujet un produit historique déterminé par des forces dont il n’a d’ailleurs pas toujours conscience.

127. Beaucoup de lectures (c’est un plaisir) pour accoucher d’une ligne ou d’un adjectif…écrire n’est pas une opération économiquement rentable (je parle pour moi, et ne prends pas en compte certaines publications qui inondent régulièrement les têtes de gondoles (à se tordre, dit A. Allais), de toute cette diarrhée feel good exécrable, pour laquelle il faut une manière de médiocre talent suppléé parfois par des algorithmes, bref, une Marchandise répugnante, massifiée, inutile et polluante, qui bouffe tout l’oxygène : il eût mieux fallu que certain/es s’abstinssent. Quand on pense que certaines œuvres contemporaines partent au pilon faute d’avoir trouvé leur lecteur, leur espace : règne de la médiocrité, de la lis-tes-ratures. Pas une entreprise économiquement rentable, mais l’enjeu est bien évidemment autre : que l’adjectif né de centaines d’heures de lectures et d’écriture fasse mouche chez un lecteur.

12 sept 21

128. Dans Potlatch de Debord, je trouve le texte de l’émission radiophonique «  La valeur éducative » (bulletin 16 du 26/1/55), et la voix 4 qui évoque les opérations policières de Khenchela, sur un mode très ironique (p.114 et p. 126), ou bien encore «  Les fellaghas partout » (bulletin 17). Voici une force de réaction au discours politique français partisan de l’Algérie française. L’anti-fascisme debordien contre tout discours justifiant le colonialisme, fût-il paré d’atours républicains.

129. La question de l’évasion & de l’exercice de l’oeil par l’image photographique non marchandisée. Le hors-circuit, le court-circuit pour donner à voir autre chose. Mise en ligne de quelques exercices photographiques sériels.

130. Quels étaient les forces d’opposition, de contre-pouvoir ? Dois avancer dans les lectures historiques pour mieux saisir la complexité de ce conflit.

131. Lectures hors-projet : Faulkner, Barthes (Mythologies). Je peine un peu sur Le silence des appelés et la bouquin extrêmement dense de Raphaëlle Branche. Tous deux intéressants, mais enfin je peine, quoi. Consultation régulière des sites spécialisés (guerre d’A ., sous-marins), je glane de nombreuses infos et photos. Tout cela pour l’arrière-plan. J’avance dans ce qui est le cœur du projet, à savoir les pages entamées (voir n° 125). Plaisir d’avoir quelques retours positifs sur ces feuillets.

14 sept 21

132. Chiné quelques numéros de la revue Bibliothèque de Travail, de juin 58, juin 60 et avril 61, sur la deuxième guerre mondiale : cela servira peut-être plus tard pour le projet sur mon grand-père Aristide. Numéros édités par l’Ecole Moderne, sise à Cannes…Parfum de vieux papier, l’oeuvre de Freinet entre les mains. Lu cette nuit le court et magnifique Premier amour de Beckett.

133. Utilisation de l’embrayeur «  non pas », proposée par F. Bon, ouvre une porte fructueuse (un demi-feuillet, pas si mal, pour Algérie). (le feuillet comme aune de l’avancée…)

134. Skype avec les éditions JOU et leur distributeur Serendip à Paris : ça se met en place. Repérage de librairies où envoyer Archéologies ferroviaires. Aujourd’hui, autour de Lunel-Viel, un magnifique spot ferroviaire, que j’ai observé et consigné en notes de lumière. Une nouvelle série qui sera bientôt sur L’Œil a faim. Temps orageux, ciel chargé.

15 sept 21

135. Un post dans l’un des groupes spécialisés FB attire particulièrement mon attention : un communiqué du FLN, en date du 9 mai 62, à Constantine (soit après les accord d’Evian signés le 18 mars 62 :

Dans sa violence explicitement revendiquée, il fait écho à l’un des thèmes que je commence à développer : mettre en regard le pro patria mori (à nuancer car il n’est pas question de «  guerre ») et l’animalisation des militaires par ce comité de vigilance, mettant sur le même plan le mouton sacrificiel de l’Aïd et les Français. Violence régressive qui méconnaît la sacrifice abrahamique, le passage du sacrifice humain au sacrifice animal : à rebours de l’évolution religieuse. Le passage du littéral au symbolique, du non-sacrifice (humain) est le fondement tant du judaïsme que de l’islam. Ce comité de vigilance ignore ou feint d’ignorer ce qui confère aux deux religions du Livre leur dignité, l’annonce de l’égorgement des Français confirme ainsi l’indignité et l’abjection de ces Musulmans, leur obstination à refuser l’évidence historique des accords d’Evian et à poursuivre dans la cruauté.

17 sept 21

136. Terminé lecture de Guerre d’Algérie, Le silence des appelés, de Claude Juin (2021). Lecture rendue agaçante par un emploi parcimonieux de la ponctuation, et une relecture du manuscrit défaillante. A cela près, le bouquin est intéressant, malgré des digressions autobiographiques un peu vaines, malgré un traitement du thème plutôt rapide. Il ne faut pas s’attendre à une étude sociologique, mais à un récit autobiographique, traversé d’analyses pertinentes. Me reste à reprendre les passages repérés qui intéressent mon propos. L’auteur est attachant dans sa fidélité à un idéal humaniste, respectueux des Algériens. Accueil hostile de son livre par les partisans nostalgiques de la France coloniale, évidemment.

137. Reçu Sous le feu, la mort comme hypothèse de travail, de l’ancien militaire et historien Michel Goya (20152). Titre percutant, dans une étude récente de la vie du soldat près de la mort, individuellement et collectivement.

22 sept 21

138. Après avoir lu un des poinçons, ma cousine L. rectifie une erreur de faits biographiques, c’est glaçant : les parents de ma grand-mère paternelle, Simone Tourtois, mariée à Aristide Lecat, ai-je écrit, avaient été fusillés par les Allemands : de fait, le père est sorti de chez lui, il vêtait une chemise rouge, un Allemand l’a battu. Je me demande dans quelle mesure la couleur de la chemise est responsable du tir mortel, était-ce politique, le soldat allemand a-t-il vu en mon arrière grand-père un militant communiste ? Mon arrière grand-mère est morte d’une hémorragie alors qu’elle était enceinte. Ainsi ma grand-mère Simone est-elle devenue très jeune pupille de la nation. J’ignore tout à fait comment Simone a vu son fils Michel s’engager dans la marine, puis être envoyé en Algérie. Je ne peux que supposer une accumulation de douleurs.

139. Sur le point d’achever, l’un des romans sur la guerre le plus juste, poignant, terrible que j’ai lus. Hanson, double fictionnel de l’auteur, s’engage dans les Forces spéciales (les Bérets verts) au Vietnam, et va découvrir qu’il aime tuer, que la guerre est son élément ; en permission chez lui, il est incapable de s’adapter à la vie civile et souffre de crises aiguës de paranoïa. Retour « chez lui », au Vietnam, liens de camaraderie très forts, réflexions sur l’absurdité de cette guerre, sur l’impéritie des cadres militaires et de Nixon. Personnage ambigu, troublant. Un roman dérangeant. Du grain à moudre pour tenter de saisir ce que peut ressentir un militaire en action, les scènes de combat sont d’une extrême cruauté et d’un grand réalisme. Mais on touche là à une expérience des limites, au-delà de la morale, en ce qui concerne l’ennemi du moins. Monde en noir et blanc, manichéen, simple à comprendre : tuer ou être tué, l’ennemi est vietnamien. Pas d’autre vérité que cela.

140. Je commence à saturer… j’équilibre en travaillant à d’autres projets moins éprouvants (textes de présentation d’Archéologies ferroviaires pour la revue en ligne D-Fiction, exercices photographiques, propositions du Tiers-Livre, textes en cours, idée de micro-lectures audio.)

23 sept 21

141. Mon père aurait eu 83 ans aujourd’hui. Ecrire ce livre est aussi une façon d’être avec lui. Ecrire pourrait être un ressassement plus ou moins consenti, mais qui un jour s’impose pour être dit, parce que rien d’autre ne peut mieux le faire que dans ce dire. Subrepticement, j’en viens à rouvrir L’instant de ma mort de Maurice Blanchot (1994, Fata Morgana). Le poinçon 138, sur l’exécution brutale de mon arrière-grand-père, m’a influencé. Dans ce très court texte de Blanchot, le narrateur (Maurice Blanchot lui-même) échappe de justesse à une exécution sommaire par les Allemands. Demeurait cependant, au moment où la fusillade n’était plus qu’en attente, le sentiment de légèreté que je ne saurais traduire : libéré de la vie? l’infini qui s’ouvre ? Ni bonheur, ni malheur. Ni l’absence de crainte et peut-être déjà le pas au-delà. (p.15-16) Approche de l’instant, qui ne peut être que rêvé, que fantasmé par l’autre. Qu’a pensé mon arrière-grand-père à cet instant-là ? Qu’a pensé mon père au moment d’acquiescer à la sédation profonde ?

Histoire familiale trouée. J’ignore même comment mes grands-parents s’appelaient.

Malone meurt de Beckett, La mort d’Artemio Cruz de Fuentes. Textes qui, à l’instar de Blanchot, tentent une impossible circonscription de ce qui échappe, du passage à l’absence au monde, de l’instant même insaisissable par les mots, du pas au-delà.

142. Fin hallucinante de Sympathy for the devil, dionysiaque, folle. Me reviennent en tête des images d’Apocalypse now, de Platoon, de Hamburger Hill, de Full metal jacket, aux oreilles les riffs de « l’acid rock » de Hendrix. Le crâne chauve de Marlon Brando, l’eau qu’il y fait couler, Au cœur des ténèbres de Conrad. Tout cela se percute en une noire nébuleuse, pas si éloignée de l’instant de la mort. Anderson la dit à sa manière brutale, crue, en homme d’action au cuir tanné, mais jamais tout à fait sans affect, quand ses deux camarades meurent fauchés par des balles amies. Absurdité de l’erreur humaine, comme elle se manifeste dans toutes les guerres. Approche plus pragmatique, celle du constat de la mort et de la douleur qu’elle engendre. Au-delà de toute morale, le fait brut, têtu, de la mort de l’autre, qui peut faire sombrer les vivants dans la révolte (réaction saine) ou le nihilisme (une première mort, symbolique, dans un monde en guerre devenu anomique). Référence à Conrad : la morale, le mal. Approche axiologique chez Conrad, nihiliste et dionysiaque chez Anderson.

26 sept 21

143. Parti dans des chemins de traverse fictionnels, idées folles, exorcismes aussi. Je fais miel de tout. Le hic étant de ne pas m’éparpiller. Ce projet A est rétif, me glisse entre les mains. De là les échappées ailleurs, qui ne sont qu’un pis-aller. Lu le récit des 44 premiers rêves de Georges Perec dans sa Boutique obscure (1973), Alvéoles Ouest de Florence Jou (2019), et le premier des sept chants du Tombeau pour cinq cent mille soldats de Pierre Guyotat (1967), lecture difficile : chant épique, âpre, extrêmement violent, des corps qui s’opposent dans la guerre et dans le sexe.

144. Relu L’Arrêt de mort de Blanchot (1948). Livre d’abord énigmatique, que l’on saisit mieux à la lumière de L’instant de ma mort (1994, parmi les derniers textes). Durablement marqué par cette proximité avec l’impensable de la mort, Blanchot évoque, dans L’Arrêt de mort, le combat d’une jeune femme, J., avec une maladie incurable. J. meurt. Blanchot écrit : Je me penchai sur elle, je l’appelai à haute voix, d’une voix forte, par son prénom ; et aussitôt – je puis le dire, il n’y eut pas une seconde d’intervalle – une sorte de souffle sortit de sa bouche encore serrée, un soupir qui peu à peu devint un léger, un faible cri ; presque en même temps – de cela aussi je suis sûr – ses bras bougèrent, essayèrent de se lever. Voilà qui éclaire en partie le titre, à lire au sens premier comme dans l’expression «  signer son arrêt de mort », mais aussi, et surtout, comme un arrêt de la mort, comme quelque chose de terrible dont je ne parlerai pas, écrit Blanchot, décrivant le regard de J. ressuscitée. Sans aucun doute faut-il lire ici un écho de cette expérience vécue par Blanchot en 1944. Qu’y a-t-il de plus terrible, de plus digne de terreur, que la mort ? Ce terrible est à lire dans le ressassement des signes qui disent justement l’arrêt de mort, soit tout le texte (j’hésite entre récit et roman), né de l’expérience de l’effraction du réel que tout homme peut vivre à l’instant de sa mort. Je vois aussi, dans la résurrection de J. à la voix du narrateur, une allégorie de l’écriture elle-même (écrire, c’est faire revenir des fantômes). Et une dimension lazaréenne de celui ou celle qui en revient (de la mort, des camps de concentration), et ce terrible est aussi l’indicible du rescapé (indicible qui peut devenir de l’ordre du dicible, comme en témoigne toute la littérature lazaréenne : Antelme, Levi, Semprun, Cayrol, Rousset, Veil, Delbo, et tant d’autres). Mais il est indéniable que tout récit de cette expérience est d’abord confrontation au silence, celui que les rescapé/es gardent, dont ils se libèrent ou non. Cette effraction du réel est ce que le texte interroge, ressasse, questionne.

145. L’expérience de Maurice Blanchot, je la convoque en lieu et place de celle de mon père. Je sais, parce que c’est un des souvenirs qu’il a évoqués, qu’il a échappé à la mort à plusieurs reprises. Souvenir qu’il n’a évoqué qu’une ou deux fois (c’est ce dont je me souviens), il est notable que c’est ce souvenir-là qu’il rapporte. J’ignore ce qu’il avait pensé, ressenti à ce moment-là : très jeune, j’écoutais cette évocation comme un fait de guerre, et me contentai de cela.

28 sept 21

146. Déchiré entre haillons de souvenirs, indigence d’informations relatives à mon père, et mon désir de tout dire. Irrésoluble empan. Il me faut sortir de cette aporie paralysante. Je reprends aujourd’hui l’écriture de A. Je réalise soudain que ce mot, paralysant, couve comme un feu depuis tôt ce matin. Il est relié au mot analgésie, tous les pharmakon que l’on s’autoadministre pour soulager la douleur. Je me souviens, par association d’idées, que mon père prenait (peu ? Souvent ? ) des anxiolytiques. J’ai quelques feuillets sur «  fumer », comme autre pharmakon. Il faudrait ajouter l’alcool, à l’armée, et de retour à la vie civile. Renvoi brutal à ma propre pratique des toxiques, de ce qu’elle modifie de notre rapport à la réalité, à notre corps. Piste à suivre. Je rajoute ce thème au chantier.

147. Une ancienne amie, Elsa, a repris contact grâce au site L’Oeil a faim. Elle a connu mon père. Intéressée par mon projet, elle me rappelle Le ravissement de Lol V Stein, de Duras, et Histoire des grands-parents que je n’ai pas connus d’Ivan Jablonka. Je n’ai lu aucun des deux, qui ont à voir sur le dispositif mémoriel et littéraire que les écrivains mettent en place pour écrire sur les absents. Je suis stupéfait des boucles de l’existence qui offrent ces retours de personnes que l’on n’a pas oubliées, mais qui deviennent souvenirs toujours plus lointains. Ou tout est affaire de rendez-vous manqués ou réussis. Ou a à voir avec la noosphère de Theilard de Chardin. Cette théorie d’une interconnexion des psychismes humains me plaît beaucoup.

148. Assez désespéré par la quasi absence de progrès dans ce projet, j’en ai ouvert un autre, au risque de la dispersion (mais la thématique est très proche ; peut-être n’écrit-on finalement toujours qu’un seul et même livre-Protée). J’en ai en tout cas écrit l’arc narratif, puisqu’il s’agit de prose, et l’ensemble est maintenant assez défini. Titre trouvé. Mais squelette décharné. Qui me sert donc de pharmakon.

149. Hier, Zoom avec la grande équipe du Tiers-Livre, où l’on a brassé, comme toujours, de nombreux thèmes, entre autres celui de l’unification du site actuel du TL et du nouveau site sur la plateforme Patreon. Question aussi d’une revue littéraire mensuelle/trimestrielle. Projet excitant.

150. A ne pas écrire, le gouffre s’ouvre.

151-175

151. Envoi de mail au Service historique de la Défense de Cherbourg et de Toulon, afin de savoir s’ils détiennent des informations.

152. Commence à trouver une cohérence pour la structure de A., avec 7 premiers blocs ou fragments. Pour l’heure, fragments. Le fragmentaire, plus que l’instabilité (la non-fixation), promet le désarroi, le désarrangement. (Blanchot, L’Ecriture du désastre). Le désarroi : dérouter, mettre en désordre.

29 sept 21

153. Aujourd’hui, c’est la Saint-Michel. Pensée pour mon père. Saint-Michel, archange majeur & sauroctone. Quels dragons a-t-il terrassés ?

154. Question qui me traverse, celle des sentiments et de l’intensité nécessaire à leur pérennité. Penser droit, penser contre soi : se retrouver en pleine guerre pour avoir quitté un père autoritaire, une mère qui ne s’est sans doute pas assez opposée ? Comment réagir face à cela, une fois qu’on est dans la merde et dans le sang ? Années 50, avant le changement de paradigme de la décennie suivante, qui verra la remise en cause de cette autorité paternelle.

1er oct 21

155. Ma cousine m’envoie des photos de mes arrière-grands-parents, ainsi que de mon père très jeune, avec sa sœur Danièle. C’est inattendu. Choc. Une autre de moi bébé, et une scène familiale où ma mère apparaît chez ses beaux-parents. Dans le fil de la discussion, j’apprends que Martine, sa sœur, possède aussi des photos de mon père marin. Je l’appelle, elle dispose en effet de photos ; et de quelques souvenirs (elle était très jeune quand mon père est rentré d’Algérie, début 63). Les ectoplasmes prennent un peu de chair, un peu, c’est troublant. Je discutais ce matin avec Gauthier K. de la similarité de nos projets d’écriture. Son texte en cours est aussi bâti sur des absences, celle de ses grands-parents. Tout cela me fait l’effet d’un tissage de vides et de pleins, avec une navette hésitante.

156. Lu l’excellent Merdeille de Frédéric Arnoux, chez Jou. Récit à la 1ere personne de relégués de la société de consommation dans un avenir postapocalyptique. Très fort, pensé à Fiskadoro de Denis Johnson, entre autres. Merdeille est un titre subtil : de la merde à la merveille, ou comment survivre en bouffant des rats. Analyse impitoyable de la société de consommation, vue du côté des perdants. Le néologisme, par la substitution du d au v, fait hésiter la lecture entre les deux signifiants. Le d (voyelle dentale), celle des dents que le boxeur compulsif Kiki fait tomber à coups de poing à la moindre contrariété, pour alimenter le business des dentistes, les nantis, loin de là-où-ils-habitent, le narrateur et Kiki.

157. Lu Le ravissement de Lol V Stein. Intéressé par la façon dont le narrateur masculin s’empare de ce qu’il ignore sur Lol. Aimé les «  j’invente » ou « je vois ceci » de Duras, façon de montrer du doigt la fiction dans la fiction. Analyse fine des triangulations amoureuses. Duras manie le décrochage constant de l’instance de narration (je/il/elle), tout en gardant un point de vue interne. Rapidité des changements qui introduit des hésitations dans la lecture.

3 oct 21

158. Lecture en cours de Sous le feu, la mort comme hypothèse de travail, de Michel Goya (2015), → chap.5. Etude historique et psychologique des comportements humains en temps de guerre. Passionnant, glaçant. L’auteur évoque aussi son expérience personnelle de gradé à Sarajevo. Chaque hypothèse ou analyse est illustrée d’exemples, de témoignages de soldats engagés sur les diiférents théâtres d’opération (guerre civile aux Etats-Unis, XIXe, 14-18, 39-45, Indochine, Vietnam…curieusement, pas de mention de la guerre d’Algérie – mais j’ai trouvé sur son blog La voix de l’épée un article sur cette guerre).

Repéré :

  • combat obéit à loi de puissance : loi de Pareto (ou loi des 20/80 : 20 % d’effecteurs produisent 80 % des effets ; acteurs vs figurants ; «  quantité donnée de terreur » selon Ardant Du Picq, que chacun peut supporter ; stimulation vs inhibition
  • combattre : entrer dans zone de mort, endroit surréel, absorption en quelques minutes les émotions de plusieurs années de vie moyenne
  • avant assaut : cruauté de l’attente sans pouvoir agir : libération de l’angoisse dans l’action / torsion du fonctionnement de l’esprit, surcharge émotionnelle + surcharge des signaux→ insensibilité momentanée à l’horreur / perceptions se restreignent : plans larges impressionnistes – focales hyperréalistes / esprit occupé par une seule idée ou une seule image concrète (chef, drapeau, objectif à atteindre)
  • pouvoir exorbitant de tuer ajoute une dimension tragique supplémentaire à pression psychologique de la peur au combat

159. Refus du romanesque, entendu comme exaltation, embellissement, imagination débridée.

160. Comment écrire une scène de guerre ? Recherche du réalisme et refus des clichés.

Récits guerriers dans la littérature. Rapport de l’écriture à la réalité : question de la mimèsis (Platon refuse les arts imitateurs de la réalité dans la cité, parce qu’ils sont éloignés du Vrai idéel – Idées/Sensations/Imitation – ; Aristote me parle plus : plus positif que Platon, il met l’imitation au cœur de l’activité artistique. Imitation simple / stylisation de la nature. Plaisir que nous avons à voir une représentation. Goût pour l’imitation (on apprend en imitant, « la peinture s’apprend au musée », Proust et les pastiches, etc.) révéler la nature humaine, les universaux, grâce à l’imitation (cf. tragédie grecque).

Barthes et l’effet de réel (in Le bruissement de la langue), je relis pour me remettre au clair : Sémiotiquement, le « détail concret » est constitué par la collusion directe d’un référent et d’un signifiant ; le signifié est expulsé du signe, et, avec lui, bien entendu, la possibilité de développer une forme du signifié, c’est-à-dire, en fait, la structure narrative elle-même (la littérature réaliste est, certes, narrative, mais c’est parce que le réalisme est en elle seulement parcellaire, erratique, confiné aux «  détails », et que le récit le plus réaliste qu’on puisse imaginer se développe selon des voies irréalistes). […] autrement dit, la carence m^me du signifié au profit du seul référent devient le signifiant même du réalisme : il se produit un effet de réel, fondement de ce vraisemblable inavoué qui forme l’esthétique de toutes les œuvres courantes de la modernité. (1968)

161. Plus que le réalisme donc, le vraisemblable grâce au détail concret qui dit «  je suis le réel ».

6 oct 21

162. Réponse négative du Service Historique de la Défense de Cherbourg : pas de trace de mon père dans les archives. Ce service m’indique une autre piste : le BMM de Toulon, ou Bureau Maritime des Matricules. Mail envoyé. J’attends aussi que le SHD de Toulon me réponde.

163. Une amie m’envoie les 4 tomes de la Guerre d’Algérie d’Yves Courrière, que je ne connaissais pas. La pile des livres à lire ne cesse de croître.

164. Ma recherche de l’effet de réel serait une réponse au fait que je veuille pas transiger avec une réalité qui m’est inconnue. J’évolue dans le possible, le probable, le vraisemblable. Je ne pourrai aller plus loin que cette lisière. Je mise beaucoup (trop) sur les diapositives rapportées d’Algérie, que je n’ai pas encore, qui m’attendent.

165. Trois chapitres achevés (ou quasi) sur une bonne quinzaine de définis. Les autres sont en attente d’écriture, ou écrits en partie. Je me suis recentré sur A., mais continue à alimenter le prochain projet.

166. Extrait d’un texte écrit aujourd’hui : Influencé par le poinçon lacanien ◊, je découvre en écrivant ces lignes que j’entends point son, c’est-à-dire silence. Rivé au silence paternel, ou riveté par ce point son : je veux interloquer le silence. Le vider de son contenu. Poinçon, titre surgi à mon insu pour nommer le carnet de bord du projet A. Cloué malgré moi, il s’agit d’aller contre, de réduire le silence à quia. Souvenir qui, justement, me point : alors que mon père, déjà très malade et conscient de sa fin proche, sembla un jour vouloir me dire quelque chose, je fis montre d’impatience et coupai court à la discussion, fermant ainsi une porte définitive. Ainsi, le poinçon est à la fois ce qui me point encore, ce qui s’impose par l’écriture, le silence contre lequel je lutte mais que j’ai cultivé à cet instant décisif, la trace symbolique et imaginaire de cela qui me traverse.

9 oct 21

167. Achevé Sous le feu de Michel Goya. Étude très riche, qui aborde toutes les facettes de la question de l’homme au combat. Seul regret : trois petites mentions de la guerre d’Algérie. Mais enfin, tout ce qu’il écrit des autres théâtres d’opération reste transférable au conflit algérien. Et trois autres articles en ligne sur le « modèle français de contre-insurrection » en Algérie.

168. Intégralité du texte que j’ai donné en extrait (poinçon 166) : où je me demande, sur la proposition de F. Bon, ce qu’est une phrase, en partant d’une phrase particulière du projet en cours A. :

river le clou du père, en profane

River le clou du père s’entend ainsi (sans prééminence d’un signifiant sur l’autre) :

  1. rive & le clou du père (dupe-erre)
  2. rivé, le clou du père, (dupe-erre)
  3. rivet : le clou du père, (dupe-erre)
  4. river le clou du père, (dupe-erre)
  5. tous ces signifiants auxquels se combinent dupe-erre 
  6. le demi-patronyme « lec », soit le mi-dit du nom du père, non par troncature car « at » est remplacé par « lou », se fait aussi entendre.

J’exclus « rive est », car le « é/er/et » correspond pour moi au son fermé « é »et non « è ».

River le clou du père est une dynamique de forces centripètes et centrifuges.

◊ la rive, entendue comme côte, littoral, rivage,

river, c’est

1/Aplatir la pointe d’un clou en la rabattant sur la surface qu’elle traverse

2/Assembler deux ou plusieurs éléments par écrasement d’une partie de l’un dans une partie appropriée de l’autre

3/Assujettir par des rivets ou des pièces de métal

4/ Fixer, attacher étroitement quelqu’un à quelqu’un ou à quelque chose,

River le clou est redondant si je lis rivet : le clou

◊ un rivet est un clou dont la pointe ou l’extrémité est refoulée sur elle-même,

◊ un clou est une petite pièce métallique pointue, généralement pourvue d’une tête et utilisée dans les métiers du bâtiment pour fixer ou décorer,

river le clou (à qqn). Avancer un argument qui ne permet pas à l’interlocuteur de répliquer.

Il me faut poser cela, cette approche lexicographique, pour tenter de circonscrire la portée imaginaire de la phrase River le clou du père qui s’est imposée.

Phrase empreinte d’une certaine énergie, dans sa phonation d’abord qui enchaîne (ou déchaîne) la gutturale r, la vélaire k et la bilabiale p, si je veux suivre les points de passage de l’air expulsé dans la bouche (gorge, palais, lèvres), soit la traversée dans mon corps de cette chaîne signifiante.

Le sens de l’expression dénote de façon métaphorique mais explicite un rapport de forces entre le fils et son père. Métaphore technique du rivetage, qui renvoie à la métallurgie mais aussi au domaine militaire (Absol., p. anal., arg. milit. Machine à riveter. Mitrailleuse ).

Suivons les rhizomes de mon imaginaire : mon père, devant l’oukase paternel (tu ne joueras plus de musique, ni maintenant, ni plus tard), quitte la maison et s’engage dans l’armée (il devra promettre de ne pas jouer quand il sera militaire), après l’obtention du certificat d’études techniques. Il deviendra d’ailleurs électromécanicien, électricien, bref, un homme de la technique avant tout, répondant en cela à l’injonction paternelle et sans doute aussi à un goût, un talent personnel pour la matérialité du monde. River le clou du père, c’est utiliser la technique pour faire taire le père, tout en respectant l’interdiction de jouer de la musique. Un compromis, un demi-acquiescement. Le choix du métier des armes est plus problématique pour moi. Passer d’une autorité à une autre ? S’identifier au père ancien prisonnier de guerre en Allemagne, au grand-père poilu ? Je l’ignore.

Que cette phrase se soit imposée à moi pendant l’écriture du projet Algérie où je pars sur les traces de l’homme de vingt ans que fut mon propre père, évoque un rapport de force, moins explicite mais tout aussi prégnant, différé et symbolique. Et si River le clou du père était pour moi l’écriture ? Pour un enjeu différent, car mon père ne m’a jamais interdit d’écrire. Le nœud intervient à un niveau inconscient (dénoué au terme d’une analyse). Une loi à moi celée m’empêchait d’écrire – plus exactement : de me jeter dans l’écriture. C’est la pointe du clou refoulée, c’est le rivet qui m’attachait étroitement à ce qui en moi ne me laissait pas faire (vécu comme unfair), générant colère et frustration.

Pour mon père comme pour moi, l’esquive est passée par l’éloignement vers une autre rive : celle de la marine nationale et les différentes escales qu’il fera, en sous-marin, « bateau noir » dans le jargon (l’esquive en noir esquif) ; une vingtaine d’années passées de nomadisme en pays étrangers pour moi, à apprendre d’autres langues. J’ai répété la geste paternelle dans ces riv(et)ages, rives et prise d’âge, en choisissant de vieillir loin de ma famille. Sans doute mon père me voulait-il rivé à lui, ou, pour nuancer, moins en dérive, moi qui allais mon erre, dupe erre peut-être.

Je ne saurai jamais si mon père a réussi dans son entreprise de River le clou du père. Je l’ignore pour moi aussi. L’efficace de ce rivetage est de faire sens, c’est-à-dire de (re)nouer un imaginaire (mon père, la guerre, ce qu’il en a dit et tu, les objets perdus ou retrouvés, etc.) et une symbolique (par l’écriture, inventer ce que lui en a dit et tu).

Arriver quelque part est le résultat du rivetage. Arriver est un rhizome de River le clou du père, puisqu’il en est l’effectuation dans la réalité. C’est l’histoire d’une emprise et d’une déprise, douloureuses toujours. C’est une destination puis une autre, ailleurs. Habiter des lieux autres, étranges et étrangers.

Le rivet a depuis peu un nouvel avatar : le poinçon. Je découvre à écrire ces lignes que j’entends point son, c’est-à-dire silence. Rivé au silence paternel, ou riveté par ce point son : je veux interloquer le silence. Le vider de son contenu. Poinçon, titre surgi à mon insu pour nommer le carnet de bord du projet A. Cloué malgré moi, il s’agit d’aller contre, de réduire le silence à quia. Souvenir qui, justement, me point : alors que mon père, déjà très malade et conscient de sa fin proche, sembla un jour vouloir me dire quelque chose, je fis montre d’impatience devant son hésitation et coupai court à la discussion, fermant ainsi une porte définitive. Ainsi, le poinçon est à la fois ce qui me point encore, ce qui s’impose par l’écriture, le silence contre lequel je lutte mais que j’ai cultivé à cet instant décisif, la trace symbolique et imaginaire de cela qui me traverse.

À la relecture, j’entends aussi point son : pas à lui. J’achoppe. Mal ◊ entendu ? Quelle échappée ? J’achoppe encore. Je boite. Je cours au dégondage. River le clou du père est à triple détente, qui concerne les trois pères en cause là-dedans. La phrase a surgi dans le texte qui raconte l’arrivée de quelqu’un quelque part, et ces béances de QUI et OÙ ne cessent d’être comblées puis vidées par la noria incontrôlable de ce qui s’écrit – j’hésite à dire «  ce que j’écris ». Drôle de manège, la filiation, la paternité, l’engendrement. Serait-on né, pour pasticher Michaux, de trop de pères ?

River le clou du père, c’est alors lui assigner une place, au père, comme les anciens clous qui balisent le passage protégé. C’est inventer sa propre solitude, de fils orphelin et de père d’un enfant.

Écrire aussi pour n’être plus la dupe, ni du père, ni de soi-même. River le clou du père sonne comme une injonction.

Et songer à tout ce qui, toujours, échappe. Une phrase écrite pour mille tues. C’est le jeu.

169. Dans la dynamique du texte précédent, une deuxième phrase qui ne cesse de résonner :

Il ne comprend pas ce qu’il entend

C’est la phrase qui ouvre un chapitre d’A.

Elle s’applique au personnage de Michel (appellation troublante que ce glissement du père au personnage, et doublement : je n’appelais pas mon père par son prénom, et le désigner ainsi me fait parler de lui à la 3e personne, personne de l’absence, dans le mouvement même où je tente de le faire revenir ; faire de lui un personnage, c’est entrer dans une fiction : aporie nécessaire, faux problème ?). Phrase qui s’applique également à moi, toutes les fois où je suis dans une situation de surdité aux propos que l’on me tient. Pour Michel, c’est lorsqu’il entend pour la première fois de sa vie l’appel à la prière, lorsqu’il débarque en Algérie. J’ai vécu la même expérience en débarquant à Salé, ville voisine de Rabat, au Maroc, ou bien à Tokyo, ou bien encore au Mexique. Situation d’étrangeté absolue, où les signes s’effacent (particulièrement pour l’arabe et le japonais) pour ne laisser qu’un vide dans lequel on se mire, éperdu de sens.

Mais la situation d’analphabète, si elle est évidente lorsqu’on se frotte à une langue inconnue (que l’on ne peut comprendre), se répète aussi dans sa propre langue. Je ne comprends pas ce que j’entends parce que je ne veux pas comprendre : déni, bien sûr. Déni que j’évoque dans river le clou du père. Opposer mon silence, le point son, c’était lui river le clou : je le comprends, douloureusement, maintenant.

Surgit soudain ce qui dans mon projet rythme, scande la phrase : la barre verticale | évoquée dans le poinçon 47 (9 août 21). Deux mois jour pour jour, j’y reviens. J’écrivais ceci :

L’usage de la barre verticale : le couperet symbolique, les tranches de savoir (ah, Henri Michaux, Face aux verrous). La barre ponctue, hache, coupe les essors lyriques, rappelle le S barré de Lacan, mais je le garde comme une coupe musicale délimitant des mesures mélodiques, autonomes et interdépendantes, traces musicales de dépôts. Elle me sert à évoquer le mi-dit de la guerre (mi-dit car inconnue de moi, silencieuse sinon les traces qui m’ont traversé cinquante ans (sic)). J’en dois rendre compte.

J’avais ajouté, en marge des feuillets d’A. :

Similitude avec la barre de mesure musicale. Cette barre introduit une pause, un silence, à la manière d’un point, mais sans sa rondeur. Délimitations d’un dépôt : barre à droite et à gauche, blanc typographique au-dessus et en dessous. Barre qui tranche en segments qui sont autant de mi-dits.

Oblique et proliférante chez Arno Schmidt (La République des savants, On a marché sur la Lande).

Dits à moitié, donc. Coups de coupes photographiques aussi. Suites d’instantanés, transcription typographique du passé composé de l’Étranger. Pourquoi pas ?

Si je résume, la barre est couperet symbolique qui coupe les essors, délimite le phrasé musical/la phrase, dispositif du mi-dit de la guerre et de l’expérience de mon père, oubli de la rondeur du point au profit du trait, silence, elle est ce qui permet le dépôt de sens avant et après elle.

J’ajoute aujourd’hui 9 octobre : elle est poinçon, principe obérateur.

10 oct 21

170. Je découvre, à travers le projet de lancement de la revue DIRE sur le Tiers-Livre et l’appel à textes, la poétesse québécoise Ouanessa Younsi, qui est aussi psychiatre. Elle écrit Réparer (les îles), relatant son arrivée à l’hôpital psychiatrique des Sept-Iles (comté des Sept-Rivières, Québec): langue très forte, donnant à entendre paysages intérieurs et souffrance, deuils. Je cite la présentation de son texte publié en ligne :

Le projet initial : raconter le malaise vécu lors de ma première semaine de garde en psychiatrie à Sept-Îles, au nord du Nord, à des lieues de ma vie restée en métropole. Le texte a mué au fil des lectures. A cherché une prose poétique plus près de l’expérience et non de sa projection. Un langage harponnant le territoire. Un dénouement ressemblant aux framboises. Le malaise dépasse la civilisation psychiatrique. Pour achever le récit, j’ai mis les œufs dans leur nid. Mécanismes de défense à l’œuvre : sublimation, rationalisation, déplacement. Leitmotiv : « J’écris pour tromper la tristesse et pour la ressentir. (Hubert Aquin) ».

Double joie, et de découvrir Ouanessa Younsi, et de retrouver la citation de Hubert Aquin (1929-1977, écrivain, cinéaste, intellectuel québécois), dont j’avais lu, en 94 ou 95, au Mexique, L’invention de la mort (écrit en 1959), roman qui m’avait fortement impressionné.

Dans tout cela résonnent le prendre langue (comme on prend racine) de Ouassena Younsi ; mon interrogation constante sur le signe, la parole, la trace, la langue (et le harponnage du territoire) ; mes séjours au Québec, vécus dans une rare intensité par les rencontres que j’y ai faites et les expériences vécues (langue a été prise avec le Québec, j’y reviendrai un jour) ; le rapport à la mort de Hubert Aquin, son lien avec Albert Memmi (disparu en 2020), penseur tunisien de la décolonisation.

171. Rencontré à Rabat, Fabrice T. m’écrit et partage sa connaissance de la littérature arabe. J’en retiens plusieurs titres à lire pour éclairer le versant algérien de la guerre et de la décolonisation : Nedjma de Kateb Yacine (1956), l’Algérie de la misère au temps de l’occupation française de Mohammed Dib décrite dans La trilogie Algérie (1952, 1954, 1957), l’Algérie déchirée de la guerre de libération décrite par Rachid Boudjedra dans son roman Les Figuiers de Barbarie (2010), l’Algérie des disparus de guerre selon Tahar Dajaout dans son roman Les Chercheurs d’os (1984), les prémices de la guerre d’indépendance vus par Mouloud Mammeri dans son roman L’Opium et le Bâton (1965). Et pour terminer La guerre d’Algérie vue par les Algériens, de Stora et Rochebrune.

172. Avancer de conserve et dans la lecture (documentaire, historique, littéraire, etc.) et dans l’écriture pose incessamment la question de savoir ce que je garde, ce que je laisse comme reste ; puis ce que je fais de ce que j’ai gardé. Écriture et pratique photographique ont ceci de commun qu’elles se déclenchent sous l’effet de ce qui me rabote, de ce qui me point, de ce que je ne peux laisser en l’état sans intervenir (créer et garder une trace / cf. Note prise je ne sais plus où sur Christian Prigent :

quelqu’un est poussé à écrire, c’est parce que les manières dont le monde couramment est représenté, ne le satisfont pas, et qu’il faut qu’il trouve autre chose pour représenter ce qu’est pour lui la violence, même si aux yeux des autres c’est pas une violence, ce qu’est pour lui la violence de ce qu’il a traversé comme expérience pour vivre. Entretien P.O.L.pour Chino au jardin,

& puis aussi ceci : Ce qui fait tenir (2005) :   Le réel est évidemment ce qui nous tient au besoin de dessiner, de peindre – ou d’écrire. Mais qu’est-ce que le réel ? Disons : le donné sensible en tant qu’il échappe à nos langues et que nos langues, devant son défi, refluent, sèchent et se fondent dans l’habitude insignifiante des paroles atones et des images apathiques.

173. Les sons importent beaucoup dans le processus de déclenchement de l’écriture. Les signifiants, comme l’affirme le discours psychanalytique depuis Lacan. Il y a donc une part inconsciente en moi qui se fait interdire par quelque chose ; l’écriture est un après-coup, une enquête, qui va débusquer de quoi il retourne. Lécrire, comme catégorie ou avatar – incarné donc – de lalangue, est à la fois outil pour mener l’enquête et manière d’être-là. Je ne reprends pas à mon compte toute l’affirmation de Prigent dans Ce qui fait tenir. Pour moi, le donné sensible, c’est aussi la langue, les mots, les sons, mais d’accord avec lui pour la part qui nous échappe, ce que j’appelle le reste. Dire les mots avec les mots tout en échappant, comme le suggère Prigent, à la langue du troupeau.

11 oct 21

174. Les débats actuels sur le massacre du 17 octobre 1961, les commentaires d’un président sur la « rente mémorielle » d’un État « politico-militaire » algérien, son questionnement sur l’existence d’une « nation » algérienne avant 1830, révèlent, s’il le fallait encore, combien la guerre d’Algérie – et avant elle, le passé colonialiste de la France, restent prégnants chez nombre de Français et d’Algériens, à plusieurs générations de distance. Macron est sans doute celui qui a le plus fait pour tenter une réconciliation des mémoires déchirées. Il est terrible que le gouvernement algérien, de son côté, n’ouvre pas aux chercheurs ses archives nationales, afin de participer à l’ œuvre de compréhension et de réparation. Je télécharge les 160 pages du rapport de Benjamin Stora.

175. Caroline Diaz, auteure au Tiers-Livre, a entrepris un livre sur son père disparu. Enquête menée aussi sur les lieux possibles où il aurait été. Images tremblées de l’incertitude : peut-être a-t-il été là. Interrogation muette devant un espace-temps qui se dérobe. Et si l’on revient sur les lieux mêmes que le disparu a connus, que se passe-t-il ? Nous voyons le monde tel qu’il/elle l’a vu, si les lieux n’ont pas changé. Ses yeux se sont posés sur tel mur, telle devanture, il/elle a vécu dans telle pièce…Reconstruction imaginaire, grosse de nos affects, de nos désirs, telle une photographie mentale ou un film, un ça a pu être ainsi. Pur fantôme que l’on convoque pour retrouver le disparu, thanatomorphose à rebours, machine à remonter le temps, qui compose un spectre visuel et émotif où l’être aimé reprend vie ; spectre moins brutal que celui du rêve, car nous le façonnons l’espace de quelques secondes, projetons sur ce lieu un filigrane presque invisible, pour le laisser ensuite s’échapper. C’est L’arrêt de mort de Blanchot. Affaire de spirite que tout cela.

176-200

176. De spirite, et d’imprimeur. Le filigrane est une forme de poinçon (on y revient) mâle et femelle que l’on applique de chaque côté du papier mouillé, à des fins de reconnaissance ou de sécurisation. Reconnaître, authentifier, embosser : métaphore de l’écriture aussi qui se débat avec l’invisible, l’intime, l’intangible. Échapper à l’indivis, au multiple, à l’oubli anonyme, par un sceau personnel sur le temps et l’espace (vrai de toute création, quelle qu’elle soit). Écrire n’est jamais que répéter le premier trait gravé au silex, la première empreinte laissé sur le mur d’une grotte, la première incision d’un os.

177. Entre veille et sommeil ce matin (re)surgit le souvenir de mon père disant de mémoire un extrait du poème de Vigny, « La mort du loup ». Je m’en souviens, car il était très rare que mon père récite un texte (mais il connaissait les paroles de Brel, Ferrat, Lama, etc.) :

Alors il a saisi, dans sa gueule brûlante,

Du chien le plus hardi la gorge pantelante,

Et n’a pas desserré ses mâchoires de fer,

Malgré nos coups de feu qui traversaient sa chair,

Et nos couteaux aigus qui, comme des tenailles,

Se croisaient en plongeant dans ses larges entrailles,

Jusqu’au dernier moment où le chien étranglé,

Mort longtemps avant lui, sous ses pieds a roulé.


Souvenir du poème appris enfant, qui a traversé sa vie d’adulte puis la mienne. Les vers de Vigny sont cruels, de la cruauté humaine qui s’acharne contre « l’ennemi » (c’est là d’ailleurs la dimension éthique du poème, qui interroge le comportement de l’homme envers l’animal : débat toujours actuel). Je ne peux m’empêcher, à tort ou à raison, de relier à ce poème l’expérience de la guerre d’Algérie. Déformation, peut-être. Après tout, il est de ces textes qui pénètrent une jeune sensibilité, et qui laisse une durable empreinte (pour ma part, ce sont des extraits de La légende des siècles de Hugo, le poème « La conscience » : l’œil était dans la tombe et regardait Caïn, ou « Booz endormi », ou « Oceano Nox »…). Et peu importe si je force le lien. Je ne vois pas au nom de quoi j’écarterais tout ce qui surgit de ce projet : c’est une dérive, et comme telle, elle hameçonne ce qui vient dans une libre association, par fes filets flottants, comme l’écoute flottante.

178. Association libre, mais non gratuite. J’avais commencé un chapitre, « Pour un bestiaire », dans lequel ce poème de Vigny va trouver sa place.

179. Et malgré tout le vertige du désemparement.

12 oct 21

180. Rêve remarquable cette nuit : mon père est vivant, je sais qu’il va mourir, j’ai peu de temps pour lui parler (une soirée) et lui demande quels sont les lieux qu’il a connus en Algérie. Il sourit. Je lui dis : Arzew, il acquiesce. Les Aurès ? Oui. Colomb-Béchar ? Oui. Puis il m’en cite un autre, que j’ai perdu au réveil. Je sais que ce nom comporte trois au quatre syllabes, et que la dernière finit par ya, yo ou ye. Sans doute ce nom n’est-il qu’un toponyme sur la carte de mon inconscient. C’est le nom qui manque, le lieu où inconsciemment il est, c’est-à-dire un ailleurs innommé. Dans l’imminence de sa disparition, je lui demande de confirmer des noms…

181. Tentation de l’analyse sauvage, mais j’en reste aux faits : a) j’ignore la plupart des endroits où il est allé de janvier 58 à janvier 63 – j’ai néanmoins les escales du navire Le Savoyard sur lequel il servait – b) les noms de mon rêve sont des noms qu’il a évoqués (pas certain pour les Aurès) – c) ce projet me travaille consciemment et inconsciemment – d) le nom qui manque à se dire signifie tension vers lui, le nom – e) ce nom tronqué n’est qu’un bout de signifiant (qui pour l’heure est en déshérence)- f) les deux ou trois premières syllabes, c’est bien le réel dont parle Lacan, expulsé de la réalité par le symbolique (ici les autres toponymes et la syllabe orpheline), ou encore l’impossible, qui ne cesse pas de ne pas s’écrire, ce vers quoi je tends. Et voilà que l’adjectif orpheline a surgi : c’est un élément de réponse. g) Les toponymes ainsi que la syllabe orpheline sont des traces mnésiques et, comme telles, des signes comparables à une lettre, précipitation du signifiant.

13 oct 21

182. Creux, creux et rattrapé par le creux. Projet A. : intime, et donc sensible aux souffles du vent. Mais ce carnet doit rester avant tout un carnet de bord, quoique de bord me semble finalement mal choisi. Alors : sismographe de l’abyssal péremptoire.

14 oct 21

183. Ces poinçons sont aussi des embrayeurs du projet Algérie.

184. Difficulté de l’écriture en tension entre l’apport documentaire, historique, et le désir de faire muter cet apport dans une langue poétique qui évite toute facilité. Outre cela, volonté de laisser du jeu qui permette les frottements (écriture comme tribologie, ou étude des frottements des matériaux). J’ai en tête deux exemples majeurs de frottements.

1/ Celui de Derrida dans Glas, qui pose la question «  Que reste-t-il du savoir absolu ? », et qui met en frottement a) une étude sur Hegel, plus particulièrement α) la religion des fleurs dans la Phénoménologie de l’esprit etβ) un chapitre de l’Esthétique, l’Architecture indépendante ou symbolique, et b) une étude sur Genet, du texte «  ce qui est resté d’un Rembrandt déchiré en petits carrés bien réguliers, et foutu aux chiottes », mais aussi de Notre-Dame-des-Fleurs, Miracle de la rose, etc. Les deux études de Derrida se représentent l’une l’autre, Hegel sur la page de gauche, Genet sur la page de droite. Glas est vertigineux et éblouissant. Il interroge le reste de Hegel et de Genet aujourd’hui (publication en 1981).

Sur la page de gauche, Derrida introduit de nouveaux frottements, de manière fractale :

i. insert d’un texte de Derrida, qui fonctionne comme une note, une explicitation, un nouveau déploiement de sa pensée. L’insert apparaît dans une police plus petite. Exemple page 1 gauche :  

Sa sera désormais le signe du savoir absolu. Et l’IC, notons-le déjà puisque les deux portées se représentent l’une l’autre, de l’Immaculée Conception. Tachygraphie Proprement singulière : elle ne va pas d’abord à disloquer, comme on pourrait croire, un code c’est-à-dire ce sur quoi l’on table trop. Mais peut-être, beaucoup plus tard et lentement cette fois, à en exhiber les bords 

ii. citation en allemand du texte de Hegel, dont Derrida reprend la traduction en français dans le corps du texte. L’originalité tient ici à la mise en colonne, sur la même page de gauche, du texte de Hegel à gauche et du texte de Derrida à droite et en bas. La colonne se dédouble, se déplie, et offre au lecteur deux doubles colonnes : le même dispositif est repris sur la page de droite. Ainsi, D. insère des

iii. définitions extraites de dictionnaires : catachrèse, catafalque, page 2 droite. Ces définitions courent dans une casse plus petite sur le bord extérieur de la page, et d’une page à l’autre, coupées physiquement par le vide spatial qui entoure le livre. L’oeil doit ainsi mémoriser ce qu’il vient de lire, pour sursoir à la perte de contact visuel des deux colonnes, et rabouter ensuite les textes. Ce dispositif peu courant exhibe les bords du code, comme le précise D., et à plus d’un titre :

Sur les bords physiques de la page (circulation visuelle de l’oeil, circuit brisé et rétabli) tout d’abord. Mais c’est là le plus visible (et pour cause). C’est aussi et surtout dans le lisible que ce dispositif prend tout son sens. D. l’affirme explicitement page 1 droite, non sous forme d’insert, mais dans la police majoritaire de Glas, celle du texte le plus obvie :

Deux colonnes inégales, disent-ils, dont chaque – enveloppe ou gaine, incalculablement renverse, retourne, remplace, remarque, recoupe l’autre.

L’incalculable de ce qui est resté se calcule, élabore tous les coups, les tord ou les échafaude en silence, vous vous épuiseriez plus vite à les compter. Chaque petit carré se délimite, chaque colonne s’enlève avec une impassible suffisance et pourtant l’élément de la contagion, la circulation infinie de l’équivalence générale rapporte chaque phrase, chaque mot, chaque moignon d’écriture (par exemple « je m’éc… ») à chaque autre, dans chaque colonne et d’une colonne à l’autre de ce qui est resté infiniment calculable.

D. donne ici la clé et l’enjeu de ce dispositif en miroir, destiné à faciliter une circulation du sens entre pages, colonnes, mots ; il évoque la contagion des sens – et je pense à la chaîne signifiante que constitue un énoncé linguistique, au signifiant mis en avant par Lacan après Freud et Saussure, que Derrida isole avec les lettre « Sa » auxquelles il confère le signifié de « savoir absolu », mais qui pour moi, lecteur, renvoie aussi à l’abréviation de «  signifiant » : ce que Derrida a d’ailleurs prévu sous la forme de l’incalculable de ce qui est resté, métaphoriquement repris par le titre de Genet, dans une vulgarité assumée (fout[re] aux chiottes un tableau de Rembrandt, c’est évidemment le considérer comme de la merde).

Cette violence verbale (que reprend Derrida en évoquant chaque moignon d’écriture qui ne peut échapper au reste incalculable) souligne combien le reste du savoir en est la déjection bonne pour la disparition. Le reste du savoir est aussi le produit d’un nouveau frottement, celui du lecteur avec le(s) texte(s) fractal(aux) de Derrida. C’est le reste de leur lecture, inépuisable dans son infinie circulation.

185. Et je saisis peu à peu ce qui, dans tout cela, m’attire et me subjugue. Le parti d’exhiber les bord du code, manière de prendre la langue à la gorge, à la glotte, à la faire déglutir violemment. La même chose qui m’a séduit dans le roman de José Emilio Pacheco, Tu mourras ailleurs (Morirás lejos, 1967, Mexique, paru chez La Différence, 1988), que j’avais rapproché de W ou le souvenir d’enfance de Georges Perec. Texte de Pacheco en état de siège (une écriture obsidionale, dirait Jean-Yves Jouannais dans L’usage des ruines, Verticales, 2012) : morcellement des possibles narratifs, des hypothèses de lectures du roman – l’instance lectoriale est avalée par le déploiement du texte – , émiettement du corps du texte en énumérations variées qui veulent épuiser tous les moyens de l’énumération, utilisation d’un symbole graphique en tête de chapitre qui offre du texte une échappée supplémentaire et d’abord mystérieux, reprise d’expressions allemandes qui ressortissent de la Solution Finale des nazis, autant de dispositifs pour écrire autour de la Shoah et de la possibilité d’un texte à le faire.

Le Sa et le IC font écho chez moi au W de Perec, au E à qui il dédicace le livre, à M chez Pacheco. Signes minimaux, jouant à plein l’économie de moyens. W, E et M sont des condensateurs de sens : ils se chargent des sens accumulés durant la lecture, se déchargent lorsqu’on fait retour sur le texte et qu’apparaissent les référents (les camps de concentration pour W, mais aussi les instances fictionnelles de W éparses dans toute l’œuvre : Gaspard Winckler de La vie mode d’emploi par ex. ; E valant rappel de la voyelle du mot mère, E le signifiant du vide et de la perte ; M chez Pacheco valant pour Mengele, Mabuse, le Mal, etc.)

186. J’en reviens à Derrida : pourquoi avoir rapproché Hegel et Genet dans cette entreprise vertigineuse ? Une similitude thématique, la question de la religion.

α) la religion des fleurs dans la Phénoménologie de l’esprit

La religion des fleurs, pensée comme premier moment dialectique de la religion naturelle. Religion des fleurs innocente vs religion des animaux coupable

β) un chapitre de l’Esthétique, l’Architecture indépendante ou symbolique

Note à compléter, c’est dense et doit être…dékanté.

187. (suite du 184) 2/ Deuxième exemple de frottement : W ou le souvenir d’enfance de Georges Perec (1975). Dispositif particulier qui met en frottement un récit autobiographique troué d’absences, d’oublis, de doutes, d’hypothèses, d’anecdotes maigres » (Perec) et un « roman d’aventures, la reconstitution, arbitraire mais minutieuse, d’un fantasme enfantin évoquant une cité régie par l’idéal olympique .

Perec précise, dans sa présentation : «  il pourrait presque sembler qu[e ces deux textes] n’ont rien en commun, mais ils sont pourtant inextricablement enchevêtrés, comme si aucun des deux ne pouvait exister seul, comme si de leur rencontre seule, de cette lumière lointaine qu’ils jettent l’un sur l’autre, pouvait se révéler ce qui n’est jamais tout à fait dit dans l’un, jamais tout à fait dit dans l’autre, mais seulement dans leur fragile intersection ».

Commentaire qui pourrait s’appliquer en partie à Glas, n’était l’obvie chez Derrida et l’oblique chez Perec, comme intention première.

Le reste chez Perec est ce que toute son entreprise littéraire, son oeuvre-monde, s’attache à retrouver et à formuler. Pour moi lecteur, c’est aussi l’effet sur moi de ce dispositif de deux textes en frottement, comme chez Derrida. C’est enfin ce qui me fascine : aborder le reste par la fiction & la non-fiction, intimement mêlées.

Derrida précise, page 2 gauche (donc côté Hegel) : Ceci est – une légende [qui donne à lire] deux figures en train de s’effacer : deux passages. (L’un de la Phéno., l’autre de l’Esthétiq.)

« Légende » renvoie à une dimension fictionnelle. Mais l’analyse conduite par D. ne relève pas d’un genre fictionnel.

Perec mêle la fiction du lieu W., et l’écriture non fictionnelle de l’autobiographie.

Voilà. Je comprends pourquoi 1/ poursuivre ce carnet, c’est permettre un frottement avec le texte de Algérie en train de se faire, 2/Derrida, Perec, Pacheco (mais aussi Sebald) me séduisent autant et apportent chacun un traitement singulier du reste, de l’effacement, 3/ cela m’éclaire sur la question de la fiction et de la non-fiction.

188. Le savoir au repos est-il possible ? Est-il souhaitable ?

189. Ma cousine Martine m’a envoyé une photo de mon père en marin (il a donc 20 ans, il vient de s’engager). J’ignore où la photo a été prise : Cherbourg ? Toulon ?

Je suis ému et troublé plus que je ne l’aurais cru.

190. Dans son Roland Barthes par Roland Barthes (1975), Barthes écrit à l’entrée « La fiction » : fiction : mince détachement, mince décollement qui forme tableau complet, colorié, comme une décalcomanie.

On sait que Barthes voulait écrire un roman (ou écrire du roman) : RB par RB est sans doute son roman (en 2e de couverture, reproduit en blanc sur fond noir, de la main de Barthes : tout ceci doit être considéré comme dit par un personnage de roman.) Le retournement du code chromatique (blanc sur noir et non l’inverse) fait écho au détournement opéré par Barthes qui écrit sur Roland Barthes. La collection « Écrivains de toujours » du Seuil passe commande de monographies qui ne sont jamais écrites par le biographié : R. Barthes fait une entorse à cette règle ; en contournant une règle, il met entre lui et Roland Barthes la distance qui prévaut d’habitude entre deux personnes différentes. Ainsi, de personne, R.B. devient personnage, et personnage de roman. Cette assertion, on la trouve d’abord dans le fragment « Le livre du Moi » : Tout ceci doit être considéré comme dit par un personnage de roman — ou plutôt par plusieurs. Car l’imaginaire, matière fatale du roman […] est pris en charge par plusieurs masques (personæ)…Et ceci : L’intrusion, dans le discours de l’essai, d’une troisième personne qui ne renvoie cependant à aucune créature fictive, marque la nécessité de remodeler les genres : que l’essai s’avoue presque un roman : un roman sans noms propres. Barthes évoque le remodelage des genres, ici l’essai et le roman ; voilà qui complète mon petit arsenal personnel de dispositifs. La non-fiction (qui relève donc de l’essai) est pourtant presque-fiction romanesque.

Il faudrait aussi faire un sort au dispositif du fragment.

191. Journal ou diaire, rappelle encore Barthes. Nom donné, au XVIe siècle, à cette forme d’écriture. Barthes rajoute : diaire : diarrhée et glaire. (« Du fragment au journal »). Je retrouve là des avatars physiologiques du reste (poinçon 184). Reste de quoi ? Du mal digéré, du dysfonctionnement, de l’expectoration, bref, de tout ce qui sort du corps comme déchet. Ces poinçons sont-ils déchets, restes… du jour ? Non, je n’écris pas forcément ce journal chaque jour. Restes du projet en train de s’écrire ? Peut-être. Mais à la verticalité des fluides corporels happés par la gravité, je préfère l’horizontalité du latéral, ce qui vient à côté : embrayeur, étai, échafaudage, questions soulevées par une progression lente de A. Traces que A. laisse en moi à l’élaborer. Dans Glas encore, Derrida cite (page 2 droite) la définition de « catafalque », cette estrade élevée au milieu de l’église pour recevoir le cercueil ou la représentation d’un mort. Et la définition de préciser que « catafalque » est le même mot que « échafaud ». Nul doute pour moi, à présent, que ces poinçons oeuvrent comme érection d’un catafalque, comme échafaudage en construction d’une représentation de mon père mort. Sa représentation photographique (poinçon 189) est l’un de ses avatars ; le livre A. en est une autre.

X. Thème de la fleur chez Hegel/Derrida/Genet, Benjamin-

15 oct 21

192. Ce qui m’a aussi marqué à la lecture du Glas de Derrida : la contagion du sens, qui est celle que Mallarmé évoque dans « Divagation première », « Relativement au vers » (1893) :

L’œuvre pure implique la disparition élocutoire du poëte, qui cède l’initiative aux mots, par le heurt de leur inégalité mobilisés ; ils s’allument de reflets réciproques comme une virtuelle traînée de feux sur des pierreries, remplaçant la respiration perceptible en l’ancien souffle lyrique ou la direction personnelle enthousiaste de la phrase. 

Contagion de mot à mot, de colonne droite Genet à colonne gauche Hegel et réciproquement.

Et de l’absence dite, elle est inhérente même au langage.

Je dis : une fleur ! et hors de l’oubli où ma voix relègue aucune couleur, en tant que quelque chose d’autre que les calices sus, musicalement se lève, idée même et suave, l’absente de tous bouquets.

193. J’explore soudain une idée qui se lève : j’ai joué de cette contamination avec le mot gerboise, ce petit rongeur récupéré électrocuté sur la barrière Morice-Challe qui doit empêcher le passage des fellagas entre l’Algérie et la Tunisie. Mon père y était affecté, mais où ? Ligne Morice : dès 57, Challe : 59. Longueur de la ligne Morice : 460 kilomètres.

Mon père relevait parfois ce gigantesque piège barbelé, miné, électrifié, mortel pour tous les êtres vivants, hommes et bêtes, qui y tombaient. Il améliorait l’ordinaire en cuisinant les animaux.

Gerboise est aussi le nom des essais nucléaires français au Sahara. Le nom commun devient nom propre, par antonomase. Gerboise bleue, blanche, etc.

Antonomase, comme dit la rhétorique, mais aussi euphémisation : qu’un si sympathique rongeur puisse désigner un engin de destruction signifie un emploi fasciste de la langue pour la soumettre au pouvoir politique cocardier et faire dire au mot gerboise ce qu’il ne veut pas dire. Ainsi du mot pacification ou de nombreuses autres expressions (maintien de l’ordre) qui sont un déni de la réalité du terrain, un travestissement de la pensée colonialiste en entreprise républicaine. Opération périlleuse que celle de mal nommer les choses. Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde (Camus, Poésie 44, (Sur une philosophie de l’expression). Assigner au mot gerboise un autre référent que l’animal, c’est faire vaciller le langage et manipuler qui écoute, pour lui arracher son consentement.

194. Gerboise, gerbe. Non pas «  avoir la gerbe », du verbe « gerber » pour « vomir » qui n’est apparu qu’en 1966. Même si le parallèle est intéressant. Non, plutôt : gerboise-rongeur, gerboise-bombe, gerboise-mensonge. Gerbe de fleurs. Gerbe d’Auger en physique nucléaire.

16 oct 21

195. Mettre à distance, au risque de la froideur. Froideur qui n’est qu’apparente. Vieux dissensus avec l’hystérie. S’accorder, se mettre en accord. Lecture de Tout ce qui coule d’Anne D. : « épuiser le chagrin », dit-elle.

196. Je tourne autour de cette photographie (poinçon 189) de mon père en marin. Revient toujours la question de ce que je fais d’elle, des affects/percepts qu’elle génère. Cette photo m’arraisonne.

1. DR. ,,Proposer ses raisons, haranguer, parler, accuser, citer en justice. Être arraisonné, être interrogé« . (Dupin-Lab. 1846)

2. MAR. Arraisonner un navire. Questionner le capitaine à l’arrivée du navire à un port ou procéder à une visite du bâtiment pour vérifier sa nationalité, sa provenance, sa destination, son chargement et particulièrement, en temps de paix, le nombre de passagers et l’état sanitaire du bord; en temps de guerre, même opération au large par un navire de guerre (d’apr. Gruss 1952)

197. Au sujet de ce carnet Poinçon, né de la distance avec l’autre texte, en oblique, suivant un rythme bien différent (le texte Algérie s’écrit lentement, par à-coups, par après-coups, en strates et retours, en échos | chaque poinçon écrit les résonances d’une idée dépliée, d’une lecture, d’un mot, d’une rencontre – du donné sensible, en un rythme plus enlevé), je relis «  Délibération » de Barthes, paru dans Tel Quel en 1979 et repris dans Le bruissement de la langue. Barthes réfléchit à sa pratique du « Journal », suscitant un effet dépressif : acceptable quand j’écris, décevant quand je relis . Et ceci que j’aime bien, parce que j’y retrouve un sentiment personnel : [le journal est]

limbe du Texte, sa forme inconstituée, inévoluée et immature ; mais, d’autre part, il est tout de même un lambeau véritable de ce Texte, car il en comporte le tourment essentiel. […] … un écrit, en somme, qui dit la vérité du leurre et garantit cette vérité des opérations, le rythme. […] je puis sauver le Journal à la seule condition de la travailler à mort, jusqu’au bout de l’extrême fatigue, comme un Texte à peu près impossible : travail au terme duquel il est bien possible que le Journal ainsi tenu ne ressemble plus du tout à un Journal.

198. Ce qui sauve : l’écriture, qui arrête miraculeusement l’hémorragie de l’Imaginaire, dont la parole est le fleuve puissant et dérisoire.

199. Ecrire, dès lors, pour colmater la fuite du sens. Quand le corps fait eau de toutes parts dans le ressac du dehors.

18 oct 21

200. Quels sont les rapports entre une structure préexistante à l’oeuvre et son investissement imaginaire et symbolique par l’écrivain ? Primo Levi dans Le système périodique (1975) investit la table périodique des éléments de Mendeleïev (1869). Levi utilise 21 éléments (sur les 118 existants), qui donnent le titre de ses chapitres. Pourquoi se couler dans un tel moule ? 1/ affinité : Levi est chimiste, et c’est grâce à sa formation qu’il va pouvoir travailler comme chimiste à Auschwitz (et pouvoir prendre des notes), la chimie est consubstantielle à son existence, elle en est même la garante, au moins « dans les derniers mois de détention » écrit-il. 2/ Le tableau est un cadre rationnel : il « représente tous les éléments chimiques, ordonnés par numéro atomique croissant et organisés en fonction de leur configuration électronique, laquelle sous-tend leurs propriétés chimiques » (Wikipedia). Cette table de symboles constitue l’assise du monde. Héritage du Traité élémentaire de chimie, présenté dans un ordre nouveau et d’après les découvertes modernes de Lavoisier (1789), qui regroupe les « substances simples » qu’on ne peut décomposer. On peut penser qu’imaginairement, le recours à ce tableau permet un regard atomiste sur l’humain, comme plus petit dénominateur commun de l’humanité, rationnellement théorisé et expérimenté. A rebours de l’arbitraire terrifiant du camp où hier ist kein warum, (ici il n’y a pas de pourquoi), négation du droit à poser une simple question. 3/ Levi entreprend donc de reprendre 21 éléments du tableau, avec lesquels il tente de classer vingt-et-un épisodes de sa vie, placés sous le signe d’un élément. Levi déclare que « ce n’est pas un manuel de chimie […] mais l’histoire d’un métier et de ses défaites, victoires et misères, telle que chacun désire la raconter… »

Lien organique entre symboles chimiques, rapport métonymique ? <à compl.>

201-225

201. Le titre Le système périodique laisse entendre qu’il s’agit du système périodique de Mendeleïev, alors qu’il en est un détournement, un emprunt, un prélèvement. Détournement au profit d’une écriture autobiographique, même si Levi s’en défend (« ce livre n’est […] même pas une autobiographie »), emprunt d’éléments (surtout des métaux, des gaz), prélevés en chimiste pour faire réagir titre et récit. Voilà ce qui m’intéresse particulièrement : les rapports entre le tableau de référence universel, des éléments retenus (« Argon », « Hydrogène », « Zinc »…), ce que Levi en a retenu pour son livre, et le rapport précis entre chaque titre et le récit particulier qu’il coiffe. Soit étudier un ensemble de relations de glissement (voir d’ailleurs s’il y a métaphore) de l’universel scientifique au particulier littéraire, du biographique à l’autobiographique (et réciproquement), de l’histoire universelle à l’histoire individuelle, etc.

202. J’ai commencé à utiliser une forme préexistante (le bestiaire : Physiologos, puis bestiaires médiévaux, vision religieuse, H > animaux, etc.). Pourquoi le bestiaire ? Début de réponse : deux « bêtes » rapportées en France depuis l’Algérie par Michel (le caméléon et l’iguane), l’évocation du chien que mon père a « eu » en Algérie ; mon désir souterrain d’établir un parallèle entre la vie guerrière des hommes et celle des animaux, comme un contrepoint, un pas de côté. J’utilise aussi la citation de «  La mort du loup » de Vigny (écrit comme un apologue où l’homme est dépeint en chasseur cruel) pour tisser un lien thématique (chasseur-militaire-cruauté) qui n’est pas gratuit, car ce sont les seuls vers poétiques que j’ai jamais entendu mon père déclamer. Marqué aussi par un texte de Derrida sur le regard de l’animal (réf ?)

203. Pourquoi, de façon générale, l’utilisation d’une ou de plusieurs contraintes ? Vieille histoire (les poèmes à forme fixe par ex. cf. Baudelaire, « parce que la forme est contraignante, l’idée jaillit plus intense »). La contrainte préexiste, est extérieure à l’oeuvre (cf. Cahier des charges pour La vie mode d’emploi de Perec : par ex. l’immeuble du 11 rue Simon-Crubellier est un carré de 10 x 10 appartements, décrits selon le déplacement en L du cavalier aux échecs, exhaustivement et sans répétition). Contrainte comme « technique consciente du roman » (Queneau) qui libère l’imagination. Chez Perec, besoin de cadres, de définir des espaces. Peut-être y a-t-il quelque chose de semblable chez Levi, qui à la différence de Perec, a) dévoile la structure contraignante en titre, b) respecte une contrainte beaucoup moins lourde que chez Perec. Peu importe : le choix d’une contrainte répond à un besoin, ce qui semble d’abord contre-intuitif, de créer des espaces autres balisés par des termes (à la fois les mots et les termes antiques qui délimitaient un terrain ou matérialisaient une frontière.) Recourir à un système, entendu comme « construction théorique cohérente, qui rend compte d’un vaste ensemble de phénomènes » (TLFi), antérieur au texte, signifie s’appuyer sur un ordre préétabli, dont le texte est finalement un épiphénomène, une validation par l’expérience de la pertinence du système. A ceci près qu’il y a déplacement du champ scientifique au champ littéraire.

201. Outre la contrainte formelle, une exigence éthique : ne pas romancer. Pas loin de Rousseau (préambule des Confessions : « j’ai pu supposer vrai ce que je savais avoir pu l’être, jamais ce que je savais être faux »).

202. Une biographie poétique.

203. Ce carnet est aussi traversée des livres. Résurgences nombreuses, je les note et m’en débarrasse. Poinçonner est une oblitération passagère (Rousseau reviendra-t-il ?).

19 oct 21

204. Découverte du groupe Mendelson, Le dernier album, chanson « Algérie ». Le groupe met fin à lui-même.

205. Découverte d’un texte de Perec, « L’opinion publique française et la guerre d’Algérie », 1957. Il y évoque l’indifférence de la population française, encouragée par une presse contrôlée par le gouvernement Mollet volontiers démagogue et raciste, le succès du poujadisme, le regret de la France d’avant (d’avant 1940, l’occupation allemande, l’Indochine, l’Algérie). Perec est pessimiste, l’histoire lui donnera raison. Ce qu’il écrit en 57 peut s’appliquer en partie à 2021, chez ceux pour qui « c’était mieux avant », chez des démagogues putassiers qui hypnotisent les bas du front, secondés par des médias sans éthique, les oublieux de l’histoire, les court-termistes, les nostalgiques de la « vraie France », et dans la politique des petits pas des gouvernements successifs pour œuvrer sincèrement et entièrement à la réconciliation des mémoires, sans calcul électoral.

20 oct 21

206. Des rapports entre structure extérieure au texte et le texte lui-même : Primo Levi, Le système périodique, suite (2).

Exergue : ibergekumene tsores iz gut tsu dertseylin. (C’est un plaisir de raconter les ennuis passés.) Proverbe yiddish.

Entrée dans le texte par un proverbe de la sagesse populaire juive, qui prépare le premier épisode du livre, « Argon ».

§ « Argon » : un gaz « inerte », à l’image des autres gaz (xénon, etc.) Levi compare explicitement des gaz «nobles, inertes et rares », dont « l’histoire est très pauvre » « comparée à celle d’autres et illustres communautés juives d’Italie et d’Europe ». Il dresse une généalogie de ses ancêtres, « personnages mythiques », dont les patronymes signalent une origine toponymique piémontaise. Etonnamment, je lis ceci : «  le nom de la petite ville de Lunel, entre Montpellier et Nîmes, a été traduit de l’hébreu jareakh (lune), d’où est dérivé le nom judéo-piémontais de Jarach. » Voisin de cette ville, je retrouve avec plaisir un lointain rapport avec l’écrivain Levi.

Levi fait une galerie de portraits savoureux, en apportant un soin particulier à l’origine de leur nom, au jargon qu’ils utilisaient, « tirés tels quels du rituel et de livres sacrés que les juifs nés au siècle dernier lisaient plus ou moins couramment dans l’original hébreu, et comprenaient souvent en bonne partie, mais dans l’usage dialectal, ils tendaient à en déformer ou à en élargir arbitrairement l’aire sémantique ». Raconter les aïeux, c’est raconter leur langue hybride, entre l’hébreu et l’italien. C’est dire l’histoire ininterrompue, malgré la Shoah. Plus subtilement, Levi met dans la balance un gaz qualifié d’« Inactif » (l’argon, donc) et la lignée judéo-piémontaise, du 15e siècle jusqu’à son propre père, au bénéfice de cette lignée. Un gaz, donc, qui n’a pu faire taire les noms juifs que Primo Levi raconte avec délectation, dans les méandres linguistiques de dialectes et jargons. Je le rapproche du gaz utilisé pour mettre à mort les millions de victimes juives, gaz symboliquement déclaré inerte, inactif, devant la richesse de l’histoire de ses ancêtres. Levi est ici au plus près de la langue, du système linguistique. Il achève ce premier texte par une note sur la graphie, qui explicite la prononciation des lettres h, kh, ô et u. Car il importe que ces lettres puissent être encore prononcées (c’est l’enjeu de l’œuvre de Primo Levi), et qu’elles le soient conformément à l’usage de ses locuteurs. Ainsi, Levi réaffirme la légitimité historique et sacrée des Juifs à travers la langue :

Dans le cas de ces oncles atteignant un âge avancé (nous sommes, depuis Noé, des gens dotés de longévité), l’attribut de barba [oncle] ou de magna [tante], tend à se confondre lentement avec le prénom et, avec le concours de diminutifs ingénieux et d’une analogie phonétique insoupçonnée entre l’hébreu et le piémontais, se fige en appellations complexes, au son étrange, qui se transmettent ensuite, inchangées, de génération en génération en même temps que l’histoire, le souvenir et les dits de ceux qui les ont si longtemps portées.

La langue, dans ses avatars historiques, permet la transmission de l’héritage culturel, riche d’une histoire qui dépasse celle d’un gaz inerte, l’argon, utilisé pour nommer le gaz nazi. Il s’agit ici d’une métonymie (argon mis pour Zyklon B), dans une réappropriation par l’écrivain de sa propre histoire, de son propre rapport aux noms (propres et communs). L’utilisation d’un gaz du tableau périodique pour servir de comparant (argon/ancêtres), qui en évoque un autre (le gaz nazi), dénote également les connaissances du chimiste Levi, qui rappelle que

l’argon […] [est] présent dans l’air dans la proportion respectable de 1 pour cent, c’est-à-dire qu’il y est vingt ou trente fois plus abondant que l’anhydre carbonique, sans lequel il n’y aurait pas trace de vie sur cette planète.

Le savoir du chimiste rappelle aussi que l’argon est essentiel à la vie, ce mot est le titre du chapitre inaugural, il est aussi lié, par contamination dans la comparaison argon/ancêtre, au destin des Juifs.

Donc, premiers éléments de réponse à ma question sur les rapports structure préexistante/texte : tous les éléments sont à prendre en compte ; Levi opère un détournement du système périodique au profit du système linguistique et d’une étude assez poussée (phonologie, étymologie, etc.) ; la contrainte structurale apparaît assez faible (pas à la Perec) ; la contamination du sens est explicite dans la comparaison, implicite dans la métonymie, qui semble ici le trope de la distanciation. Le tout au service du « plaisir de raconter des ennuis passés », euphémisme au regard de la Shoah.

207. Aujourd’hui, reçu Dans l’ordre des choses : 107 récits avec objet, Tiers-Livre. Le rapport à l’objet est essentiel pour moi, comme médiation avec la réalité matérielle du monde. J’ai choisi d’écrire, dans ce livre, un texte sur le pied à coulisse, celui-là même qui a appartenu à mon père dans ses études techniques, que j’ai récupéré dans sa boîte en bois, et dont je me sers à l’occasion. Dans Algérie, les objets ne sont pas présents à titre de lest référentiel, pour assoir le texte dans la réalité et lui conférer, comme l’a écrit Barthes, un effet de réel. Non, les objets que je cite sont une interrogation sur leur matérialité, sur la façon dont ils nous traversent plus qu’ils nous servent, sur ce qu’ils disent de notre rapport à l’espace et au temps.

208. Revenir sur l’objet « barbelé ». Lire « un versant de la guerre d’Algérie : la bataille des frontières 56-62 », Charles-Robert Ageron, Revue d’histoire moderne et contemporaine, 1999. Question de la frontière (Algérie-Tunisie), de la ligne Morice-Challe, que mon père « gardait » en tant qu’électromécanicien. Génératrice électrique (au diésel, j’imagine). Plus tard, mon père s’occupera d’usines de potabilisation d’eau : grosses machines bruyantes. Je me rends compte que, depuis les machines d’un navire, d’un sous-marin, d’une génératrice, de compresseurs, il aura toujours été un homme de la technique (mais cela seul ne le définit pas).

21 oct 21

209. Reçu d’autres informations sur la vie dans un sous-marin. A exploiter bientôt. Le chantier Algérie comporte plusieurs fronts (chapitres, achoppements) que je nourris au fur et à mesure. Par concrétions successives, par dépôts nés de souvenirs surgis à la faveur d’une lecture, d’un son, d’une image. Par des détours, des pas de côté. Frictions, frottements, dérives. Rhizomes. Cristallisations. Précipités de mots autour d’un signifiant (son, lettre, graphie). Ecoute & vision flottante du monde, je me laisse traverser, toujours, je relève les traces. Me départir des automatismes littéraires, des références culturelles to the happy few. Je ne suis pas Henri Beyle/Stendhal.

22 oct 21

210. Primo Levi, Le système périodique, suite (3).

§ « Hydrogène » est le deuxième épisode. Primo Levi a seize ans. Avec un ami, Enrico, ils bricolent dans un petit laboratoire de chimie. Levi veut devenir chimiste :

pour moi, la chimie représentait une nuée infinie de puissances futures déchirées de lueurs de feu, une nuée semblable à celle qui cachait le mont Sinaï. Comme Moïse, j’en attendais ma loi, l’ordre en moi, autour de moi et dans le monde.

Idiosyncrasie de Levi : son équation personnelle, imaginaire, fantasmatique, son roman intérieur. Chimie = ordre, loi, révélation des secrets du monde. A la fin du chapitre, après avoir enflammé l’hydrogène né d’une électrolyse de l’eau, il fait exploser la verrine contenant le gaz, et écrit : C’était donc bien de l’hydrogène : ce même hydrogène qui brûle dans le soleil et dans les étoiles, et de la condensation duquel se forment, dans un éternel silence, les univers.

La chimie est pour lui le lien direct avec les éléments primordiaux, la clé de sa cosmogonie, autant scientifique que religieuse. Le tableau périodique renvoie aussi à la Table des Lois, transmise par Dieu à Moïse sur le Sinaï.

211. Courrier reçu hier de la Direction du personnel militaire de la marine, bureau maritime des matricules de Toulon. En pièce jointe une copie de la fiche matricule récapitulant les services effectués par mon père. Heureux d’avancer un peu dans cette enquête… Il va me falloir déchiffrer les acronymes militaires. Le courrier précise que le bureau maritime des matricules ne dispose d’aucun autre élément le concernant. J’apprécie la rigueur militaire. J’ignore toujours quand mon père a embarqué sur un sous-marin, où, lequel. D’après Arthur, ancienne élève devenu oreille d’or dans un sous-marin, le « bâtiment noir » (sous-marin, dans le jargon des marins) était de la classe Narval ou Daphné.

23 oct 21

213. Primo Levi, Le système périodique, suite (4).

§ « Zinc » est le 3e chapitre. Primo Levi évoque ses cours de chimie avec le professeur P., vieil homme sceptique et ironique, ennemi de toutes les rhétoriques (pour cela, et seulement pour cela, il était aussi antifasciste). Lors de travaux pratiques, Levi est amené à travailler sur le zinc, métal ennuyeux. Plusieurs remarques : Levi décline cet élément de façon linguistique (comme dans « Argon ») : Zinc, zinco, Zink. Soit en français, en italien en allemand. Le lien antifascisme-chimie-zinc est établi. Le jeune chimiste, devant la manipulation à accomplir, se sent un peu drôle, embarrassé et vaguement embêté, comme lorsqu’on a treize ans et qu’on doit aller à la synagogue réciter en hébreu devant le rabbin la prière de la Bar-Mitzva. Levi ajoute ici la dimension sacrée d’une prière juive initiatique, l’entrée dans la majorité religieuse – Levi précise bien « à 13 ans « . Il continue ainsi : L’heure du rendez-vous avec la Matière avait sonné, avec le grand antagoniste de l’Esprit : l’Hylê, qui, curieusement, se trouve embaumée dans les désinences des radicaux alchyle : méthyle, éthyle, etc. Dimension philosophique ici (Aristote, Plotin), voire hermétique : c’est la « matière du monde » selon Hermès Trismégiste. Ainsi, le chimiste manipule la matière primordiale dans sa matérialité physique et, à nouveau, linguistique (désinences). Dernière étape du chapitre : Levi tombe sur un détail dans un cours polycopié. Le zinc réagit différemment aux acides selon son degré de pureté. Et là, Levi opère un glissement du concret à l’abstrait, en faisant l’éloge de l’impureté qui ouvre la voie aux métamorphoses, c’est-à-dire à la vie […] Il faut le désaccord, le différent, le grain de sel et de séné : le fascisme n’en veut pas […] il nous veut tous pareils. Et le droit à la différence s’incarne dans la fin du chapitre (Levi revient à son récit autobiographique) où il évoque son attirance pour la jeune Rita qui, elle aussi, travaille sur le zinc. Le zinc est ainsi une passerelle […] étroite mais praticable entre les deux jeunes gens. Lui est juif, pas elle ; Levi est aussi l’impureté qui fait réagir le zinc. Il s’assimile complètement à cet élément jugé d’abord ennuyeux, mais qui devient, par une transmutation magique (Hermès n’est pas loin), ce qui lui confère son originalité. L’écrivain évoque la publication de La Défense de la Race [journal italien raciste et antisémite publié de 38 à 43, juste après la légalisation des lois raciales contre les Juifs], et souligne sa naissance juive à laquelle il s’éveille. La fin du chapitre dit comment le jeune Levi parvient à raccompagner Rita en lui prenant le bras, il me semblait avoir remporté une bataille, petite mais décisive, contre l’obscurité, le vide, et les années hostiles qui survenaient. Peu à peu, Levi construit donc son propre « système » : antifascisme, judéité et fierté, chimie et Table des Lois, cosmogonie personnelle. Voir La Psychanalyse du feu de Bachelard, complexe d’Empédocle, rêverie amplifiante, « le feu suggère le désir de changer », complexe de Novalis, « besoin de pénétrer, d’aller à l’« intérieur des choses », lien entre microcosme et macrocosme, etc.

214. Achevé lecture de l’article «  Un versant de la guerre d’Algérie : la bataille des frontières (1956-1962) », de Charles-Robert Ageron (1999, Paris-XII, Revue d’histoire moderne et contemporaine). Une analyse précise des affrontements de cette guerre des frontières entre Algérie, Maroc et Tunisie, « pour empêcher l’entrée en Algérie par voie de terre des soldats […] et armes et munitions destinées à l’A.L.N ». Mon père était à la frontière algéro-tunisienne, en poste dans un fortin pour garder la frontière. C’est en tout cas le souvenir que j’en ai. Il me semble vrai. A vérifier cependant. Enfin des détails concrets, que je ne trouvais pas ailleurs. Je me souviens qu’il racontait combien le passage du barrage était facile aux indépendantistes. Pourtant, les études historiques disent le contraire : ce dispositif s’est révélé d’une efficacité incontestable. Distorsion normale entre le fait vécu localement, que je ne remets pas en cause, et la vision d’ensemble franco-algérienne des études historiques. Souvenir raconté : les fellagas faisaient disjoncter les barbelés électrifiés au moyen de chaînes métalliques. Passaient-ils ? Je ne sais plus.

215. Relancé le Bureau des matricules de Toulon pour pouvoir décoder les acronymes de la fiche qu’ils m’ont envoyée.

24 oct 21

216. Primo Levi, Le système périodique, suite (5)

§ « Fer » est le 4e élément abordé. Premier paragraphe de contextualisation historique (Munich, Hitler à Prague, Franco à Barcelone, Italie fasciste a occupé l’Albanie). 1/Image de la rouille : la prémonition de la catastrophe imminente se condensait comme une rouille gluante dans les maisons et le long des rues, dans les propos prudents et les consciences assoupies. Image baroque que celle de « rouille gluante », rouille qui oxyde le fer / glu du fascisme-nazisme.2/Sandro, dans le laboratoire, reprend l’annonce du « habemus papam » (mars 39 / Eugenio Pacelli) et déclare « habemus ferrum », l’élément fer remplace le pape- 3/ Levi dit à Sandro que le Système périodique de Mendeleïev […] était une poésie, plus haute et plus solennelle que toutes les poésies digérées au lycée. Il ajoute ensuite que la chimie et la physique […] étaient l’antidote du fascisme. 4/ Levi fait de longues courses spartiates en montagne avec Sandro, qui paraissait de fer […] lié au fer par une parenté ancienne : les pères de ses pères […] avaient été chaudronniers (magnin) et forgerons (fré). Je note la similitude linguistique pointée par Levi : fer/fré. Sandro, lorsqu’il voyait la veine rouge du fer dans la roche, il lui semblait retrouver un ami. Sandro parle très peu, il ne disait que le noyau des choses. On voit donc l’équation symbolique fer = nouvelle transcendance = généalogie de Sandro = ami = antifascisme. 5/ Sandro, dans ses escalades en montagne, éprouvait le besoin de se préparer […] pour un avenir de fer, de mois en mois, plus rapproché. « Fer » désigne ici la guerre.

wikipedia.org

217. Primo Levi, Le système périodique, suite (6).

§ « Potassium », 5e chapitre. Premier paragraphe : rappel historique, janvier 41, le sort des Juifs est connu ; image de Job : Moi seul ai réchappé pour le raconter, fait dire Levi aux réfugiés polonais et français en Italie. Job-Levi, le rescapé (Les naufragés et les rescapés, 1986, testament un an avant la mort de Primo Levi). Cela induit un bouleversement chez l’écrivain : La chimie, pour moi, avait cessé d’[être source de certitude]. Elle conduisait au cœur de la Matière, et la Matière était justement notre alliée parce que l’Esprit, cher au fascisme, était notre ennemi. Levi refuse les vérités révélées de la doctrine fasciste. Il se tourne maintenant vers la physique : Je deviendrai physicien. Il devient le collaborateur officieux de l’assistant du cours de 4e année, qui va le charger de purifier du benzène. Eloge de la distillation. Il faudrait du sodium pour poursuivre la distillation, il n’y en pas : Levi utilise son jumeau, le potassium. L’expérience tourne mal, il nettoie à l’eau un ballon qu’il croyait vide : une explosion met le feu aux rideaux et crée un début d’incendie. Pourquoi ? Un minuscule fragment de potassium a réagi à l’eau et a enflammé les vapeurs de benzène. Le dernier paragraphe est un apologue : il fait se défier du presque pareil […], du pratiquement identique, de l’à-peu-près, de tous les succédanés et de tous les rapetassages. Les différences, même petites, peuvent mener à des conséquences radicalement différentes, comme les leviers des aiguillages ; le métier de chimiste consiste pour une bonne part à prendre garde à ces différences, à les connaître de près, à en prévoir les effets. Et pas seulement le métier de chimiste. Cette ouverture finale reste un peu mystérieuse ; mais il ressort de cette fin de chapitre qu’en toutes choses, il faut savoir faire le départ entre l’Un et l’Autre, le Même et l’Analogue. L’allusion au levier de l’aiguillage suggère aussi les trains des déportés. Se méprendre sur un élément du système (ici périodique, mais le glissement à tout autre pensée systémique est suggéré à la fin) peut avoir des conséquences funestes : idéologie fasciste « révélée », toutes les vérités révélées, jusqu’à remettre en cause le ciel, au-dessus de nous, […] silencieux et vide ; il laissait exterminer les ghettos polonais.

La cosmogonie personnelle de Primo Levi se vide soudainement de toute transcendance divine, de toute « vérité révélée » par Dieu ou par les hommes. Elle devient praxis pure.

218. J’ai à ce jour quatorze chapitres, ou blocs, ou plateformes, écrits entièrement ou en partie. Très peu sont achevés (aucun, en fait). Quatre autres sont prévus à coup sûr ; d’autres sont pressentis : ce ne sont que des titres, des textes en puissance. Je vois des liens qui se tissent entre chaque bloc.

25 oct 21

219. Je reviens à la structure du bestiaire médiéval : le monde est un livre où Dieu a écrit ; l’homme peut en déchiffrer les correspondances. Le bestiaire est souvent orné de miniatures. Il comportait des animaux réels et fantastiques. J’avais eu l’idée, il y a longtemps, de faire un bestiaire du mal, en l’hybridant avec un abécédaire. Resté à l’état de croquis dans un carnet.

Le système périodique est à sa façon le livre des correspondances. Voir du côté du I-Ching (tenté pour les Archéologies ferroviaires, et abandonné). Correspondances matérialistes, quand Levi oppose à l’Hylê, l’Esprit. Correspondances moins explicites aussi (argon/gaz inefficace/gaz utilisé pour réduire les Juifs au silence ; zinc et impureté chimique/raciale, etc.)

En 1966, Levi publie Histoires naturelles (Storie naturali) : je pense à l’encyclopédique Histoire naturelle de Buffon en 36 volumes. Levi s’appuie sans doute (il me faudra lire le livre), d’une façon ou d’une autre, à ce cadre préexistant, encore en rapport avec la matérialité du monde, en phase avec l’esprit des Lumières, la Raison, la Science. Voir ce qu’est le « naturalisme » de Primo Levi.

27 oct 21

220. Primo Levi, Le système périodique, suite (7)

§ 6, « Nickel ». C’était donc un document ambigu, mi- glorieux et mi- méprisant, mi- absolution et mi- condamnation. L’écrivain évoque ici son titre de doctorat en chimie, octroyé avec félicitations, à Primo Levi, de race juive. Il évoque à nouveau le contexte historique (invasion de la Pologne, de la Norvège, de la Hollande, de la France, de la Yougoslavie, et entrée en Russie des troupes allemandes), et la visite d’un lieutenant de l’armée italienne royale, que Levi voit comme Mercure, en ange annonciateur […] porteur du message céleste qui va changer votre vie. Double référence antique et biblique (cf. « Zinc », Aristote/Plotin/Hermès Trismégiste : Antiquité et hermétisme, Job dans « Potassium »). Le « messager » Mercure, le dieu romain du commerce, anticipe le huitième chapitre, «  Mercure ». Mais il s’agit ici de nickel, présent en très faible quantité dans des résidus stériles, eux-mêmes extraits en secret dans une mine secrète. Le lieutenant propose à Levi de travailler dans cette mine comme chimiste, à condition de taire sa condition de juif et de n’en souffler mot à personne. C’est une manière d’enterrement…(Je pense au philosophe juif allemand Günther Anders/Stern : il a changé de patronyme pour signer ses articles de journaliste. Anders signifie autrement en allemand.) Nous sommes le 7 décembre 41, Pearl Harbor est attaqué par le Japon. Dans les premiers temps, Levi doit faire des analyses quantitatives sur des échantillons de roche : l’échantillon à analyser n’était plus une poudre anonyme manufacturée […] c’était un morceau de roche, un morceau des viscères de la terre, arraché à la terre à coups de mine. Levi se réconcilie avec la chimie, il établit avec les échantillons un lien charnel (comme Sandro avec le fer) et va jusqu’à personnifier la terre (je n’étais pas habitué à un tel débordement lyrique, si l’on peut dire). Levi reprend ici l’une des croyances de la mythologie lithique : les pierres sont engendrées et mûrissent dans les entrailles de la Terre. Croyance héritée de l’antiquité gréco-romaine (cf. Mircea Eliade, chap. « Terra Mater, pietra genitrix », in Forgerons et alchimistes, 1977). Allusion qui reste très discrète, là n’est pas l’essentiel. Levi achoppe sur une difficulté : comment enrichir les 0,2 % de nickel présents dans la roche ? Il va parvenir à l’enrichir à 6 % : Enfin, je croyais avoir pris une revanche non ignoble sur ceux qui m’avaient déclaré biologiquement inférieur. Vraie victoire technique, mais surtout victoire symbolique, sur le terrain de la Nature : lui, le juif « inférieur », prouve par l’exemple, scientifiquement, que le discours fasciste (produit de « l’Esprit ») est fallacieux. Lui, chimiste, devient métaphoriquement un alchimiste capable d’enrichir un métal issu de la terre.

221. Curieuse synchronicité : alors que je feuillette le livre de Mircea Eliade, je tombe sur ceci : Eliade fait allusion au Bergbüchlein, premier livre allemand sur les traditions métallurgiques et alchimistes, imprimé à Augsburg en 1505. Eliade précise : Dans la préface de son De re metallica(1530), Agricola attribue le Bergbüchlein à Colbus Fribergius, médecin distingué – non ignobilis medicus – qui vivait à Freiburg, parmi les mineurs dont il expose les croyances et les pratiques qu’il interprète à la lumière de l’alchimie. Et voici cette synchronicité : Levi évoque une victoire non ignoble, ce qui en italien doit se traduire par no ignobile, et je retrouve la périphrase latine non ignobilis medicus, traduite par médecin distingué. L’étymologie latine irrigue le français et l’italien dans cette rencontre étonnante. La traduction de la phrase italienne par André Maugé m’étonne tout d’abord. Une revanche «  non ignoble » se justifie bien sûr lorsqu’on met en regard, comme le fait Levi, l’expérience chimique victorieuse sur le nickel et son titre de docteur ès chimie accordé de façon ambigüe par la Faculté italienne à un chimiste «  de race juive » ; mais à la réflexion, la tournure négative est un choix judicieux : ignoble est d’abord l’antonyme de noble : est ignoble au XIVe siècle la personne roturière, de basse extraction (c’est le sens latin de non ignobilis medicus) ; puis l’adjectif prend au XVIIe le sens moral de celui qui se conduit comme un roturier. La victoire non ignoble de Levi peut s’entendre comme remarquable, distinguée, et dément les thèses raciales fascistes, sous-entendues « ignobles ». Le non ignoble du titre de dottore contrecarre la thèse des êtres biologiquement inférieurs, exprimée à travers l’utilisation que font les idéologues nazis du mot Untermensch, «sous-homme ».

222. Primo Levi évoque en fin de chapitre le sort tourmenté de deux histoires de minéraux, qui ont, comme leur auteur, connu les bombardements et les fuites. Je n’ai pas voulu les abandonner, continue-t-il, le lecteur les trouvera aux pages suivantes, insérées, comme le rêve d’évasion d’un prisonnier, parmi ces histoires de chimie militante. Ces deux textes sont « Plomb » et « Mercure ». Admirable comparaison de ces textes à un rêve d’évasion de celui qui fut déporté. Les deux derniers mots, chimie militante, précisent explicitement la lecture que l’on peut faire de son utilisation du système périodique de Mendeleïev, incarnée tant dans l’activité de chimiste (son doctorat, sa survie à Auschwitz) que dans la production littéraire.

223. Deux textes de fiction revendiquée : voir les différences avec les autres chapitres, en dehors de la seule distinction fiction/non-fiction : statut de rêve d’évasion d’un prisonnier ? L’utilisation de la fiction apporte-t-elle quelque chose d’autre ? Quoi ? Histoire fictionnalisée ? Fiction historicisée ? (voir Ricœur, Temps et récit).

224. Mine, pierres, je ne cesse de hanter ces espaces minéraux. Les Archéologies ferroviaires font la part belle à la mine de charbon, à la carrière à ciel ouvert, au carreau, à l’exploration poétique d’un inframonde. J’avais lu le magnifique LEcriture des pierres de Roger Caillois (1970), indépassable à mon goût. Caillois évoque sa fréquentation de certaines pierres. Je cherche à comprendre ce qui ici s’agite…Un rêve utérin ? Terra matrix ? Régression fœtale ? Oui, sans doute. Mais pas seulement. Fascination du silence pétré. Beauté minérale.

« Je suis belle, ô mortels ! Comme un rêve de pierre,
Et mon sein, où chacun s’est meurtri tour à tour,
Est fait pour inspirer au poète un amour
Éternel et muet ainsi que la matière ».

Silence, intemporalité, indifférence à l’agitation humaine, temps géologique, chtonien, failles, perfection, chaleur et figement, saisissement par le froid, catabase, magma.

Je viens de me procurer, pour tenir compagnie à un joli morceau de shungite, une hématite (Maroc), une malachite piquetée d’azurite (Maroc), une petite rose des sables (Sahara). Rien de fortuit dans ces achats. Shungite et hématite sont des échos lointains du noir travaillé en atelier de gravure (eau-forte Stratigraphie visible dans Archéologies ferroviaires), du noir visité lors d’une danse butô à Yokohama, du noir des terrils et de la mine de charbon à Anzin, du noir comme ma couleur fétiche (avec le rouge) pendant de nombreuses années. La rose des sables : un élément du projet Algérie. Toujours en gésine tellurique.

28 oct 21

225. Et le choc, le ravissement des outrenoirs de Soulages à Rodez. Bouleversé devant un tableau du 5 juillet 1966 mêlant noir et rouge dans une composition massive, où le noir l’emporte sur un rouge sombre, où le noir semble vouloir tout opacifier, laissant pourtant la respiration de la toile blanche ici et là, où le noir tranche par coulures et coups de brosses sur une vibration qui semble s’éteindre. Calme bloc noir s’imposant en quiétude, exsurgence du rouge qui n’abdique pas.

226-250

226. Les outrenoirs aux saisissants reliefs mobiles, accrochant la lumière que l’œil en déplacement tente de suivre, donnent une leçon de ténèbres joyeuse. Strates en aplats vibratiles, vagues de noirs qui semblent de métal, comme ces plaques métallurgiques matrices de gravures. Encre, peinture, métal, verre, brou de noix. Soulages a inventé la grammaire du noir. Soulages a corollairement inventé une grammaire du rouge. Captivé par les détails d’un tableau (14 avril 1956), au rouge de lave volcanique, aux noirs brillants de roche en fusion. Le tableau cliquète, tel un torrent de lave magmatique, incandescente en son cœur, bruissante de son épiderme en refroidissement.


227. Primo Levi, Le système périodique, « Nickel », suite (8)

Inutile victoire économique de l’enrichissement du nickel à 6 % : on avait découvert en Albanie des gisements […] devant lesquels le nôtre pouvait aller se cacher… La véritable richesse est d’ordre imaginaire : la nouvelle qu’une énorme richesse gît dans cette vallée, sous forme de déchets accessibles à tous, enflamme encore les imaginations. Il écrit aussi : les entrailles de la terre grouillent de gnomes, kobolds (cobalt !), Nicolas (nickel!)…Volonté omniprésente d’inscrire la chimie dans un cadre culturel plus vaste, mythique et linguistique, car chaque mot ne naît pas de rien, se justifie par son étymologie. Cette mine aussi avait sa magie […] Dans une colline trapue et nue, rien que rochers et broussailles, s’enfonçait un gouffre conique cyclopéen, un cratère artificiel de quatre cents mètres de diamètre ; il ressemblait tout à fait aux représentations schématiques de l’Enfer dans les tableaux synoptiques de la Divine Comédie. Dante Alighieri, bien sûr. Chant quatrième, de mon édition illustrée par Gustave Doré, traduite par Louis Ratisbonne :

J’étais au bord du gouffre : il était si profond,

Si chargé de vapeurs et d’épaisses ténèbres,

Que mes regards plongés dans ses cercles funèbres

S’y perdaient sans pouvoir en distinguer le fond.

(source https://www.librairiemaxime.com/photos/2014/Gustave-Dore/r/43_2.jpg)

Voilà qui ravive ma lecture de Se questo è un uomo, Si c’est un homme (1958). Le chapitre X narre comment Primo Levi va passer un « examen de chimie » pour tenter d’échapper à la « sélection » fatale. Le chapitre XI, intitulé «  Le chant d’Ulysse », raconte comme le narrateur-protagoniste veut remercier un compagnon, le Pikolo (livreur-commis aux écritures) Jean, de l’avoir choisi pour la corvée de soupe, qui signifie une heure de trajet et de tranquillité. Pour remercier Jean, étudiant alsacien et le plus jeune membre du Kommando de Chimie, Primo Levi tente de lui expliquer La Divine Comédie, la structure de l’enfer, le contrappasso ». Dans un violent effort de remémoration, Levi retrouve des fragments du texte, et on vit alors un instant qui touche au sublime :

« Considerate la vostra semenza

Fatti non foste a viver come bruti

Ma per seguir virtute e conoscenza. »

(Considérez quelle est votre origine : Vous n’avez pas été faits pour vivre comme brutes, Mais pour ensuivre et science et vertu)

Et c’est comme si moi aussi j’entendais ces paroles pour la première fois : comme une sonnerie de trompettes, comme la voix de Dieu. L’espace d’un instant, j’ai oublié qui je suis et où je suis.

Ce passage éclaire le rapport de Levi à la science, et la place qu’occupe Dante (représentant de la culture antique : Virgile héros de L’Enéide, de la culture chrétienne médiévale dans l’allusion à L’Apocalypse de Paul). Dante rappelle, du fond du XIVe siècle, la dignité de l’être humain nourri d’étude et d’éthique. L’enfer se retourne et fait oublier, le temps d’un ravissement extatique, l’enfer du camp.

Ce chapitre de Si c’est un homme m’a particulièrement bouleversé, je sens l’urgence de Levi de tenter de tout dire à Jean, qu’il comprenne […] avant qu’il ne soit trop tard ; demain lui ou moi nous pouvons être morts. Dante est celui qui revit en Primo Levi, l’obscurité et la mort reculent le temps de cette corvée de soupe.


228. Reçu Soldats en Algérie, 1954-1962 de Jean-Charles Jauffret, collection L’atelier d’histoire, 2011, découvert par un extrait de Google Book (qui a de bons côtés), qui m’avait vivement intéressé (notamment un passage sur l’usage des mines en Algérie). Jauffret est prof à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, titulaire de la chaire « Histoire militaire, défense et sécurité ».

Et un courrier du Service historique de la défense, sis à Pau, qui m’informe que ma demande concernant mon père ne relève pas de ses attributions, il transmet au BCRM de Toulon (qui m’a déjà répondu).

30 oct 21

229. Aujourd’hui au musée Fabre de Montpellier, avant-dernier jour de l’expo temporaire United States of Abstraction, artistes américains en France, 1946-1964. La visite me réserve des surprises inattendues, et plus proches de ces poinçons que je ne l’aurais imaginé. Je passe sur l’abstraction géométrique qui ne me parle pas du tout. Mais : découverte de quelques peintres, revisite d’autres, émotions intenses. Plus d’inconnus que de connus…Mon œil est attiré par Georges Mathieu et son Hommage à Louis XI (1950).

Je tombe presque à la renverse en découvrant une gouache de Henri Michaux, prêtée par la fondation genevoise Gandur, elle date de 48-49. Michaux n’est pas américain, mais je me félicite qu’il soit présent, invité en ami du critique/artiste/éditeur Michel Tapié, qui se lie avec de nombreux artistes de l’époque (Dubuffet, Fautrier, Dalí, Picabia, Ernst, Mathieu, Arp, Hartung…).

Henri Michaux

Découverte de David Budd (Anse Saint Roch, 1961), de Jean-Paul Riopelle (Crépusculaire, 1953), de Mark Tobey (White space, 1955), des Blue Balls de Sam Francis : coups de cœur.

Je découvre un tableau de Wols, que je connaissais, lui : La Turquoise de 1949. Après l’émotion violente à la vue d’un Michaux, une autre à découvrir un grand format de Joan Mitchell, Composition de 1962, et d’autres d’elle. Happé par sa dynamique, aplats et coulures, frénésie d’essors en gouttelettes…quel plaisir.

Je découvre encore Ralph Coburn, j’aime beaucoup ses compositions Aux Bermudes ou Marseille n°2. Saisi aussi par les sculptures de l’Américain Shinkichi Taijiri, Samouraï et Prisoner. Du fer de rebut soudé, c’est sa série Junk qui évoque les cruautés de la guerre (parents japonais, grand-père maternel descendant d’une lignée de samouraïs, Shinkichi Taijiri combattra pendant le seconde guerre mondiale).

Prisoner, Shinkichi Taijiri

Au passage devant une salle, je capte La mort de Charles IX de Monvoisin (1834) et l’œil (encore ! ) exorbité du roi mourant refusant de donner à sa mère Catherine de Médicis l’acte de régence (1574). Œil rouge, visage cireux.

Un Vieira Da Silva et un Nicolas de Staël me ravissent.

Et je retourne voir les salles Soulages, découvertes il y a longtemps (2007, 2008 ?), tout plein encore des échos du musée Soulages de Rodez. Un polyptyque vertical de 3,81 m sur 1,81 me fascine : des entailles rectangulaires raclées dans la masse noire de la peinture, comme autant de traces gardées des mouvements rythmiques du peintre. A entrer dans le tableau, je suis gagné par sa cadence propre, allumée des reflets de lumière. Soulages dit : Outrenoir : un champ mental autre que celui du simple noir (Écrits et propos).

230. Poinçon du noir, donc. Soulages réactive, grâce à sa mythologie personnelle du noir et du blanc, une part de mon imaginaire familial et littéraire. Nord de la France et des mines, ville minière d’Anzin, déclinaisons du noir dans Germinal, plus tard, et sans rapport autre que la couleur, chez Michaux (le fond noir qui fait advenir les visages, etc.). Je ne peux contempler les tableaux de Soulages sans penser immédiatement au geste qui les a créés (Soulages rapporte qu’il a été fortement marqué, en arrivant à Paris, par du goudron appliqué à la brosse sur une verrière de la gare de Lyon : réparation maladroite et gauche, qui l’a bouleversé : et je crois qu’inconsciemment mes premières peintures au brou de noix ont été marquées par ces émotions, par cette peinture involontaire et anonyme (entretien avec Bernard Ceysson).

231. Entailles, taille de l’ingénierie minière, taille-douce de la gravure, noir charbon et noir goudron, outrenoirs, outre-tombe : mes gemmes.

232. Appréhender les cartes et les territoires comme l’artiste nîmois André-Pierre Arnal. Geste de la « déchirure oblique » (l’expression me fascine) et exploration des cartes routières qu’il collectionne : Du sang sur le monde, 2006, collage sur cartes routières et sur toile libre. Le geste de la déchirure d’abord fortuit, puis exploité comme principe créateur qui dynamise la composition, lui donne une cadence, 5 x 5 carrés, 25 déchirures qui disent aussi la géographie actuelle tourmentée.

31 oct 21

233. Pas de côtés (sic) dans ce journal. Est poinçon tout ce qui me point.

234. Tropisme nucléaire : vais lire Réacteur 3 [Fukushima] de Ludovic Bernhardt (éd. Landskine). Il me signale Journal des jours tremblants : Après Fukushima, précédé de Trois leçons de poétique de Yoko Tawada, et William Vollmann, Fukushima dans la zone interdite. Bonne occasion pour lire tous ces auteurs, et découvrir enfin le monument Vollmann. Je lui parle du livre de Michaël Ferrier, Fukushima. Et, sur Tchernobyl, un roman que j’avais beaucoup apprécié, Le cycliste de Tchernobyl de Javier Sebastián.

235. Tropisme mexicain : désirant relancer les éditeurs pour ma traduction du recueil de José Emilio Pacheco La Sangre de Medusa, en souffrance dans un tiroir, je tombe sur la page FB dédiée à l’écrivain – une mine de textes et de photos, tenue par Jesús Quintero, « Textos a la deriva », et lis ceci :

(source : france-troc.com)

Contre le Kodak, de José Emilio Pacheco

Terrible chose que la photographie.
Penser que dans ces objets à quatre angles
Gît un instant de 1959.
Visages aujourd’hui disparus,
Air qui n’est plus.
Parce que le temps se venge
de ceux qui brisent l’ordre naturel en l’arrêtant,
les photos se fendillent et jaunissent.
Elles ne sont pas la musique du passé :
elles sont le fracas
des ruines du dedans qui s’effondrent.
Elles ne sont pas le vers mais le craquement
de notre irrémédiable cacophonie.

(trad. personnelle)

Ce poème est tiré du recueil Irás y no volverás / Tu partiras sans retour (1969-1972), que je n’ai pas ; j’en ai des extraits dans l’anthologie La fábula del tiempo / La fable du temps (2005). L’interrogation constante sur le temps, découverte dans Batailles dans le désert (1981), La lune décapitée (1963-1969), et le génial Tu mourras ailleurs (1967), tous trois traduits en français, réapparaît dans ce court poème : le temps s’en prend aux visages, à l’air, à la matière qui craquèle et jaunit ; la photographie est effondrement de déjà-ruines, dysharmonique et rageur. Voilà qui me donne envie de traduire cette anthologie…qui restera lettre morte peut-être.

236. Par association d’idées, de la « déchirure oblique » des cartes d’ André-Pierre Arnal (poinçon du 30 oct 21) au fendillement de la photographie évoqué par Pacheco. Geste de séparation, dans la carte (coupée du territoire qu’elle représente, parce qu’elle en est le symbole imparfait) comme dans la photographie (à jamais coupée dans le temps et l’espace du sujet dont elle est une représentation forcément spectrale). Dans les deux, déchirure (souvenir du film La déchirure de Roland Joffé, 1984, au moment de la prise de Phnom Penh par les Khmers rouges. Quatre reporters tentent de quitter la ville ; j’ai en mémoire la scène où l’un d’eux fait l’impossible pour révéler une photo d’identité qui permettrait d’utiliser un document officiel – il me semble que c’est leur assistant cambodgien Dith Pran qu’ils essaient de sauver ?)

1er nov 21

237. Je retarde le moment d’aller chercher à Toulouse les diapositives de mon père faites en Algérie. Pourquoi ? Ce sont des images que j’ai dû voir enfant, c’est quasiment certain. Il en flotte une image dans ma tête, inventée ou réelle, rémanence spectrale : mon père de profil sur un capot de Jeep. La boîte jaune plastique contenant les dispositives, c’est sûr, existe bel et bien. Ai-je peur d’être déçu ? De ne pas y trouver ce que je voudrais ? Sans doute y a-t-il de cela, de la déception anticipée, déjà ressentie à lire un document administratif qui ajoure et ajourne pour moi la réalité vécue de mon père, la réduisant à des dates, des acronymes, au mieux des toponymes. Histoire d’un déni : comme si je ne savais pas déjà que je ne pourrai jamais retrouver ce que je cherche. En fait, ces diapositives ne feront que confirmer une histoire entendue, repliée dans les limbes dont je m’escrime à l’arracher, pour réinventer un homme que je n’ai pas connu. Tout cela s’apparente à une enquête où le ver est dans le fruit. Patrick Modiano, que me rappelle Régis W., publie en 1978 Rue des Boutiques Obscures (Goncourt). Il est dédié à « Rudy » et à son père. Guy Roland, enquêteur privé et amnésique, cherche un inconnu. Voir si Modiano se souvient de La boutique obscure de Georges Perec, recueil de 124 rêves paru en 1973. Tout cela fait sens : l’ancêtre de l’appareil photo est la camera obscura, chambre-boutique de l’inconscient, d’un monde autre, auquel les photos et les rêves sont l’accès. Je ne suis rien. Rien qu’une silhouette claire, ce soir-là, à la terrasse d’un café. Ainsi commence Rue des Boutiques Obscures.

238. Je suis né […] le jour des Morts, à deux heures du matin, par un temps du Diable. Barbey d’Aurevilly.

239. Ajourage et ajournement du passé. Ajourer, découper un trou, y laisser passer la lumière : c’est le sténopé, où l’image obtenue à l’envers est un négatif. Ajourner, remettre à plus tard (ici, à jamais).

Je repense à ce tableau de Ralph Coburn, Black abstraction, découvert au musée Fabre.

Le titre me séduit. Donner une couleur à l’abstraction…Soulages dit que le noir est antérieur à la lumière. Avant la lumière, le monde et les choses étaient dans la plus totale obscurité. Avec la lumière sont nées les couleurs. Le noir leur est antérieur. (« Du noir à l’outrenoir », Ecrits et propos). Ici, la toile évidée – ajourée – garde la trace du mouvement de découpe, telle un coup de pinceau. Le mur du musée, par sa blancheur, peint aussi la surface, s’ombre également, d’un noir beaucoup plus ténu que le pigment. C’est l’ajourage qui donne à la toile sa profondeur, c’est l’absence de toile qui abstraie l’œuvre en lui en ôtant des éléments, en lui en ajoutant un, intangible et variable selon les éclairages choisis. Le noir l’emporte, mais le blanc déflagre. Coburn a refusé la symétrie des découpes, nous laissant face à des vides ovoïdes, à une ellipse fermée (je m’amuse à décliner cette ellipse géométrique en ellipse narrative : ici, pas de toile, pas de pigment, mais du vide et de l’ombre. Quelle histoire (se) raconter ?). Façon de jouer avec le support et la surface murale, avant le mouvement Supports/Surfaces de 1969. Hors de la mimèsis. C’est le tableau en train de se faire que l’on découvre, encore et encore.

3 nov 21

240. Abonné depuis peu à la newsletter du site Herodote.net, je lis que le 1er novembre 1954 s’appelle « la Toussaint rouge » en Algérie. Dans la dynamique initiée par la défaite française en Indochine, des indépendantistes algériens, sous la bannière du Comité révolutionnaire d’union et d’action (CRUA), vont commettre en Algérie des dizaines d’attentats : c’est le début de la guerre d’Algérie. Attentats très peu médiatisés en France. Voilà qui donne le ton de l’indifférence de l’opinion française, en général, pour la guerre qui va s’ensuivre.

241. Je réalise que le projet Algérie va demander beaucoup plus de temps que prévu. Ne serait-ce que par la somme des livres à lire, même si je vais m’en tenir aux livres essentiels, sans vouloir tout lire, dans un élan névrotico-encyclopédique. Ne pas courir le risque de l’éparpillement. Accepter de ne pas tout lire (besoin d’exhaustivité insatiable).

242. Visite familiale à Toulouse la semaine prochaine, et récupération des photographies et des diapositives. Impatient et troublé. Chercher des petites rustines de réel, à coller sur un immense ajourage.

243. Après le Zoom avec les Tiers-Livres du lundi soir, qui portait notamment sur la nouvelle revue DIRE, à vocation de laboratoire du travail personnel, je mets à plat un certain nombre de notes autour de la photographie | radiographie, qui pourraient alimenter un nouveau projet dont je pose les bases. Projet intitulé «  k ∞ », « k infini ». Il a des racines communes avec le livre en cours Algérie, et avec Archéo ferroviaires, et n’a de cesse d’interroger cette chose étrange qu’est la photographie pour moi. Photographie et littérature. Qu’est-ce qui s’y passe ? Comment les textes appréhendent-ils le fait photographique ? Vaste. D’abord, voir comment la photographie me traverse. Tout ça est encore un peu…flou.

4 nov 21

244. Je continue la mise à plat de la structure du projet « k infini ». Carte mentale. Je laisse reposer. Penser à un atlas des cartes. Question des imaginaires à l’œuvre : l’irradiation photographique, à déployer dans plusieurs espaces. François Bon évoque les 160 cahiers d’Antoine Emaz, cahiers de notes quotidiennes, matériau en devenir poétique.

C’est son bassin de décantation à lui. Vais lire extraits de Cuisine et Cambouis. Mes cartes comme des bassins de décantation, la mise en carte est l’étape qui suit celle des notes éparses. Je ne peux m’affranchir complètement du papier, d’ailleurs je n’en ai aucune envie. Pour le projet Algérie, je travaille davantage, voire presque exclusivement, sur PC avec Scrivener, bien pensé pour aider à la rédaction, notamment dans l’organisation du paratexte (notes, doc, liens, etc.) Ce qui est une première pour moi, habitué jusqu’alors à tout coucher sur le papier, et à achever l’ensemble par la dactylographie sur PC. Pour le reste des projets, j’en reste au papier. Parfois ces dispositifs se recoupent, font doublon, se regardent en miroir

245. Reçu le Journal des jours tremblants – Après Fukushima, de Yoko Tawada (chez Verdier, collection Der Doppelgänger, ce qui me ravit), et Les Anges radieux de William T. Vollmann, traduit par Claro (Actes Sud). Le premier livre va nourrir le tropisme nucléaire. Le second, on verra. Feuilleté rapidement : pavé, avec dessins de l’auteur, ce qui suscite déjà toute ma sympathie. J’aime bien les petits schémas de Stendhal (Souvenirs d’égotisme ? Vie de Henry Brulard ?). Les photographies et documents de Sebald. Photographies apparemment banales souvent, discrètes, peu nombreuses, qui confèrent au texte une dimension troublante (l’attestation d’une réalité vue par les yeux de l’auteur). Les dessins et schémas qui sortent de la fabrique de l’écrivain, donnés tels quels. Interpénétration plaisante, manière de soulever les rideaux et de regarder en coulisse.

5 nov 21

246. Primo Levi, Le système périodique, suite (9).

Achevé le livre. J’en étais resté au « Nickel », 6e chapitre. Je saute directement à l’élément « Uranium », pour ne me consacrer qu’à mon tropisme nucléaire. C’est le 18e des 21 éléments. Curieux chapitre. Primo Levi raconte comment, dépendant du service d’assistance aux clients (Sac), il va démarcher un client, un certain Bonino, qui n’était pas un bon conteur : il s’égarait, se répétait, faisait des digressions, et des digressions à partir des digressions. Bonino raconte comment, au terme d’une arrestation par les Allemands, puis d’une fuite après avoir été torturé, il voit atterrir un petit avion allemand. L’un des Allemands lui demande où aller pour passer en Suisse. Bonino lui répond, et reçoit en remerciement une pierre : c’est de l’uranium. Vous comprenez, poursuit Bonino, c’était la fin de la guerre, ils se sentaient perdus, la bombe atomique, ils n’avaient plus le temps de la fabriquer, et l’uranium ne leur servait plus à rien. Levi se montre sceptique, mais reçoit le lendemain un petit bloc de métal. Piqué par la curiosité scientifique, Levi l’analyse : c’est en fait du cadmium. Levi clôt ainsi son chapitre : j’enviai en lui […] la liberté sans limites de l’invention, la liberté de celui qui a enfoncé la barrière et qui est désormais maître de se construire le passé qui lui agrée le plus, de coudre sur soi le costume du héros, et de voler comme Superman, à travers les siècles, les méridiens et les parallèles. Ainsi, d’uranium, point. Un fond historique (l’Allemagne ne peut construire la bombe), et le reste est fiction, enchâssée dans un récit non fictionnel. Faire passer du cadmium pour de l’uranium est le propre du conteur. L’uranium est une métaphore de l’art du conte, comme une transsubstantiation païenne qui joue de la rime des deux mots comme d’un leurre.

247. Primo Levi, Le système périodique, suite (10)

19e élément : « Argent ». L’écrivain rapporte l’histoire du chimiste Cerrato, qui a vécu en Allemagne, au contrôle de la division où l’on fabrique la pellicule radiographique. On rapporte des incidents nombreux : les pellicules radiographiques sont parsemées de petites taches blanches, oblongues, de la grosseur d’un haricot. Une longue enquête révèle qu’il s’agit d’un défaut qui se manifestait à retardement, pendant l’emmagasinage chez nous où chez le client, ou durant le transport. Puis, après recoupements, Cerrato découvre que c’était presque exclusivement la pellicule fabriquée le mercredi qui était défectueuse. Il apprend ensuite que les combinaisons utilisées par les chimistes sont nettoyées dans une blanchisserie, qui utilise l’eau d’une rivière où depuis près d’un an aucun poisson ne survit plus dans une eau parfois brune : c’est une tannerie présente à quelques kilomètres en amont qui est responsable du problème. Cerrato se rend à la blanchisserie, apprend que la cuve principale de tannage est vidée chaque semaine, dans la nuit du lundi au mardi. Le chimiste sait que les matières tannantes contiennent des polyphénols qui inhibent le bromure d’argent : quelques milliers de molécules de polyphénol, absorbées par les fibres des combinaisons pendant le lavage ou transportées des combinaisons sur la pellicule par une poussière invisible provoquent le Bohneffekt, l’effet haricot.

Plusieurs commentaires : a) la présence constante de la langue allemande (Cerrato a travaillé quatre ans en Allemagne), témoignant de l’amour de Levi pour les langues, y compris celle de ses bourreaux, b) le texte est un récit enchâssé : Levi joue le rôle d’interlocuteur-témoin, c) le texte propose la reconstitution d’une énigme où le bon sens et les connaissances du chimiste sont mises à l’épreuve et vainquent, d) le fait scientifique en lui-même (polyphénol contre bromure d’argent) touche pour moi à l’imaginaire de la photographie/radiographie, e) la fin du texte ouvre sur une dimension bien plus vaste que celle de l’anecdote : Nous allions rester en contact, et chacun de nous recueillerait pour l’autre des histoires du genre de celle-ci, où la matière stupide manifeste une malice tendue au mal, à l’obstruction, comme si elle se révoltait contre l’ordre si cher à l’homme – tels ces hors-la-loi téméraires, davantage assoiffés de la perte des autres que de leur propre triomphe qui, dans les romans, arrivent des confins de la terre pour mettre brutalement fin à l’aventure des héros positifs. Toute la fin est glaçante, si l’on pense qu’il ne s’agit pas seulement de chimie ou de littérature, mais du destin des déportés à Auschwitz, et que les hors-la-loi sont les bourreaux nazis, e) Je retrouve la même pudeur, la même retenue que dans Si c’est un homme, où le choix d’un style qui tend à l’objectivité porte davantage que les manifestations d’une colère ou d’une revanche, f) Levi procède par portraits, par scènes dans Si c’est un homme, il emprunte ici les éléments d’une chimie solitaire, désarmée et à pied, à la mesure de l’homme, celle qui, à quelques exceptions près, avait été la mienne, comme cadre structurant du livre.

6 nov 21

248. Primo Levi, Le système périodique, 11

fr.wikipedia.org

Les deux derniers chapitres sont particulièrement forts et séduisants. Chapitre 20, « Vanadium », renvoie à l’élément qu’il faut ajouter à une peinture pour éviter qu’elle se solidifie ou ne sèche jamais après son application. Problème rencontré par Primo Levi : une certaine résine, mélangée à un noir de fumée pour créer un émail noir, est défectueuse. Il s’adresse donc au fournisseur, un certain Doktor L. Müller, qui lui révèle le truc : additionner la résine de 0,1 pour cent de naphténate de vanadium pour garantir la réussite du processus chimique. Et Primo Levi se souvient d’un Müller dans une de [s]es incarnations précédentes. Et le texte, soudain, glisse vers autre chose, que l’on subodore :

…puis, soudain, une particularité de la dernière lettre qui m’avait échappé me revint sous les yeux – ce n’était pas une faute de frappe, elle était répétée deux fois : on avait bel et bien écrit naptenat, et non naphtenat, l’orthographe correcte. Or, il se trouve que je conserve des souvenirs d’une précision pathologique des rencontres faites en cet univers maintenant éloigné. Eh bien, cet autre Müller, dans un laboratoire plein d’un froid glacial, d’espérance et d’épouvante, disait bêta-Naptylamin au lieu de bêta-Naphtylamin.

Levi raconte les derniers temps du camp, à la Buna, l’usine chargée de fabriquer du caoutchouc, pilonnée par les avions alliés. Il est sous les ordres d’un Doktor Müller.

La réapparition de ce pt m’avait précipité dans une excitation violente, écrit Levi. La lettre h volée, en quelque sorte, sous les yeux de Levi prisonnier, soudain lui revient sous les yeux. Pour moi, lecteur, le mot « vanadium » s’est doublement déguisé : en substantifs techniques d’abord, « bêta-Naphtylamin », « naphténate de vanadium », puis, mal assimilé et mal orthographié par le chimiste allemand, en «  bêta-Naphtylamin », volant au passage la lettre h. Un signifiant pour un autre, qui identifie à coup sûr le Müller, dont Levi sait que Müller, en Allemagne, est un nom aussi répandu que Molinari en Italie ou Lemeunier en France, dont il est l’équivalent exact. C’est le boitement de la langue qui trahit son usager ; le vol du h a marqué de son sceau tout écrit de Müller, puisqu’il s’écrit, s’entend, se répète – chaque mention de ce mot est remise en circuit d’une information renvoyant à une imparfaite maîtrise du code orthographique et phonétique. Ce morceau d’information mal codée se transmet et contamine le présent de Primo Levi. Différance selon Derrida : retardement dans le temps et l’espace, et différenciation entre deux graphies. Cette reconnaissance par Levi de l’erreur est bien la trace laissée sur lui de sa rencontre avec le personnage. Trace, îlot de résistance dans le texte et la vie (ici, c’est tout un) de P. Levi. La trace réactivée par la lettre de Müller permet à la fois la discrimination de ce Müller entre tous les Müller d’Allemagne, et l’incrimination de Müller comme l’un des « autres ». La rencontre, écrit-il, attendue si intensément que j’en rêvais (en allemand) la nuit, était un face-à-face avec un de ceux de là-bas, qui avaient disposé de nous, qui ne nous avaient pas regardés dans les yeux, comme si nous n’avions pas eu d’yeux. Non pour me venger : je ne suis pas un comte de Monte-Cristo. Seulement, pour mettre les choses au point, et pour dire : « Alors ? ».

249. Primo Levi, Le système périodique, 12

Le vanadium est ici un mot indiciel, qui pointe nommément un ancien nazi, que Levi va finir par rencontrer. Ce mot me fait penser à La lettre écarlate de Hawthorne, lettre A fantastiquement brodée d’écarlate et d’or sur [l]a poitrine de Hester Prynne (fin chap. II), lettre qui dit la honte, l’ignominie de l’adultère dans la société américaine puritaine du Nouveau Monde, lettre qui contamine la fille d’Hester, Pearl, considérée par les puritains comme rejeton du Malin .

La lettre A chez Hawthorne est dotée du pouvoir d’effrayer qui la lit, elle suscite, écrit Hawthorne dans les dernières lignes du roman, une horreur sacrée ; c’est le sceau de l’infamie, comme l’étoile jaune que les juifs devront porter. La lettre h oubliée par Müller est à sa façon dotée d’un pouvoir d’irradiation sur Primo Levi, qui la reconnaît des années après, et en est traversé. Cette lettre h mènera Levi à écrire dans ce chapitre « Vanadium » : Dans le monde réel, les hommes armés existent, et les honnêtes et les désarmés aplanissent leur voie ; c’est pourquoi chaque Allemand, plus, chaque homme, doit répondre d’Auschwitz, et qu’après Auschwitz il n’est plus permis d’être sans armes. Levi est donc bel et bien le témoin, au sens où Agamben l’analyse dans Ce qui reste d’Auschwitz (1998) : non « testis » (un tiers entre deux parties), mais « superstes » (celui qui a traversé de bout en bout un évènement et peut en témoigner). Agamben précise que l’italien superstite, « rescapé », dérive du latin « superstes ». Il ajoute que pour Levi, ce n’est pas le jugement qui importe – encore moins le pardon. Levi écrit ainsi : je ne comparais jamais comme un juge.


250. Lu Réacteur 3 [Fukushima] de Ludovic Bernhardt (éditions Lanskine). Forme poétique, encadrée par des cartes japonaises mesurant les taux de radioactivité. Crashed graph, graphique écrasé, décalé, en partie illisible, effet délétère de la radioactivité sur l’homme, métaphorisé et rendu visible sur les cartes. L’auteur a pris le parti d’une description en mouvement de zones inaccessibles à l’homme : il interprète en langage humain ce que le robot Little Sunfish filme dans les dédales mortels du réacteur 3. Langage cinématographique, poétique, visuel, informatique… J’aime beaucoup. L’inhabitable, l’invisible par l’œil humain sans médiation technique.

———————————–/ Et les Little Sunfish revenus

des limbes frétillent sous des greffes cardiaques, pulsés par un orage intra-terrestre, un décrochage de plaques tectoniques. Apathiques, tels des tôles de titane de 15 millimètres d’épaisseur, dans le fond d’une cavité infectée. (p. 31)


251-275

251. Longue discussion, place de la Comédie, avec Arthur, ex-oreille d’or d’un sous-marin. Comment nos choix font bifurquer les chemins de vie, découvrent des possibles et en interdisent d’autres. On parle littérature, marine, air du temps. Il me fait cadeau d’un scratch : clin d’œil sympathique à mon père sous-marinier et à son expérience sur les bateaux noirs.

7 nov 21

252. Lancement hier de la sentimenthèque sonore. Elle reprendra la sentimenthèque écrite publiée sur le TL. J’enrichirai régulièrement. Enfin, c’est l’intention. Pour l’occasion, utilisation de mon nouveau micro Zoom H1n. J’abandonne vite le logiciel fourni avec le micro, au profit de l’excellent libre et gratuit Audacity, je sonorise et mixe, et mets en ligne dans la foulée. Le problème est d’utiliser des musiques libres de droits.

253. Reçu un livre que j’avais lu vers 2007, Le sarcophage, Projet pour un musée de l’avenir (Dargaud, 2000), Collection Les correspondances de Pierre Christin, avec Enki Bilal. Bouquin génial qui interroge Tchernobyl et la muséologie. J’y reviendrai, c’est pour le projet k infini. Trouvé aux puces Une histoire de la science-fiction de 1901 à 2000, de Jacques Sadoul, chez Librio.

254. Primo Levi, Le système périodique, fin (13)

Dernier des 21 chapitres, retour à l’élément primordial, « Carbone ». Texte annoncé (mais je n’ai pas noté dans quel chapitre précédent) : il s’agit de l’aventure d’une molécule de carbone. Primo Levi précise en tête du chapitre le propos son livre : Le lecteur, parvenu à cet endroit, se sera aperçu depuis un bon moment que ce livre n’est pas un manuel de chimie : ma présomption ne va pas aussi loin (…) ce n’est même pas une autobiographie, sinon dans les limites partielles et symboliques où tout écrit, plus, toute œuvre humaine, est autobiographique, mais, d’une certaine façon, c’est bien une histoire. C’est, ou cela aurait voulu être, une microhistoire, l’histoire d’un métier et de ses défaites, victoires et misères, telle que chacun désire la raconter lorsqu’il sent près de se terminer le cours de sa propre carrière, et que l’art cesse d’être long. Arrivé ce moment de la vie, quel chimiste, devant le tableau du système périodique (…) ne retrouve, épars, les tristes lambeaux, ou les trophées, de son propre passé professionnel ? (…)

C’est donc ainsi que chaque élément dit quelque chose à quelqu’un (une chose différente à chacun) comme les vallées et les plages visitées au temps de la jeunesse; on doit peut-être faire une exception pour le carbone, parce qu’il dit tout à tous, ce qui signifie qu’il n’est pas spécifique…

Histoire militante d’un chimiste, qui va survivre pour témoigner, puis devenir écrivain. Vision pessimiste que celle du tableau périodique en trophée du passé professionnel. Pourtant, la portée de ce livre dépasse celle d’une vie professionnelle. Les éléments chimiques évoqués sont autant de points d’ancrage grâce auxquels Levi raconte la généalogie juive de ses aïeux, et des évènements marquants. Microhistoire certes, comme l’est toute histoire, pour ambitieuse qu’elle soit. Tension particulière ici entre justement ce qui échappe (tout ce qui advient à l’humanité et qui humainement ne peut être raconté, le livre impossible) et la volonté malgré tout de l’enserrer en un cadre, même métaphorique : celui du système périodique des éléments. Le lecteur est emporté des ancêtres juifs à la vie d’un atome de carbone, brique élémentaire de la création, qui invite à voir ce livre comme une anthropogenèse, et qui trouve sa résolution littéraire dans le point final de l’auteur.

source Wikipédia

Je veux lire aussi l’adjectif « périodique » dans un sens non univoque : « qui se produit à intervalles réguliers » (c’est la succession des 21 chapitres du livre) ; et « qui désigne un mode de classement des éléments, en fonction des valeurs croissantes de leur numéro atomique, et mettant en évidence une variation périodique des propriétés physiques et chimiques de ces éléments ainsi classés ». Il se trouve, vérification faite, que Levi ne suit pas l’ordre des numéros atomiques des éléments. L’ordre qu’il a suivi ne ressortit donc pas à la rigueur scientifique, mais bien à la liberté de l’écrivain, qui dispose des éléments à sa guise, comme les briques nécessaires à la genèse de sa propre histoire.

Mais constat pessimiste encore de Levi qui écrit, à la dernière page de « Carbone » : [je sais] depuis le commencement que [m]on sujet est sans espoir, [m]es moyens faibles, et le métier d’habiller les faits avec des mots, condamné par sa nature même à l’échec.

Humilité de l’écrivain, peut-être ; mais Levi souligne ici que les mots faillent à dire, et qu’écrire, c’est toujours rater son objet.

8 nov 21

255. Commencé de lire Soldats en Algérie de Jean-Charles Jauffret (Autrement, 2011), très agréablement surpris par la qualité de l’écriture (c’est fluide, très bien écrit, à rebours de certaines productions laborieuses) et séduit par la précision des informations. Gros travail de recherche dans les archives, d’entretiens.

256. Chiné (sic) « La confusion des caractères ou l’idiot de Shangaï », une nouvelle de Pierre Péju. Séduit par la couverture rouge ajourée sur fond noir, où se découpent des idéogrammes chinois. Le titre est un clin d’œil à la nouvelle de Zweig, La confusion des sentiments (1927). Péju sera-t-il aussi bon que Zweig ? A lire.

257. Poursuis en pointillé la carte mentale de k infini. Peut-être cette carte va-t-elle recouvrir tout le plancher de mon bureau ?

258. J’ouvre le Journal de Kafka un peu au hasard : Surtout ne pas surestimer ce que j’ai écrit, cela me fermerait l’accès de ce que j’ai à écrire (note du 26 mars 1912). Tranquille de ce côté-là. Et je souscris entièrement à ce que dit Kafka. Ne pas perdre l’accès à ce qu’il reste à faire.

259. Mis en ligne hier sentimenthèque #2. Deux retours chaleureux pour le #1. Je double la mise, en diffusant sur L’œil a faim et sur Soundcloud. Bataillé durement pour pouvoir installer la librairie Ffmpeg sur Audacity, qui permet l’importation de pistes en mp3. Finalement réussi. Cela facilite le travail de mixage des clips audios. Idée de les diffuser en podcast, fonctionnalité possible sur WordPress, mais il faut changer de « plan », c’est-à-dire tripler la dépense mensuelle… J’en reste à mon site et à Soundcloud (qui permet de mettre en ligne un bon nombre de clips gratuitement, et reste un bon « plan »).

260. Pas pu écrire ce matin, occupé à l’assoc. Et je mets un temps fou à me remettre à Algérie. Hier aux puces, failli acheter un numéro de Historia sur les premiers temps de la colonisation algérienne, achat avorté faute de monnaie. Le vieux monsieur me dit avec véhémence qu’il l’a commandé, qu’il l’a payé tant, et qu’il ne peut me le laisser à 1 euro. Cela s’entend. Plus loin, un autre vieux monsieur propose, entre autres, un bulletin des anciens de l’Algérie française. Le bulletin en lui-même n’est intéressant que pour son public. Vous y étiez ?Ah oui, et en plein d’dans, me répond-il. L’idée m’effleure de le revoir et de l’interviewer. J’abandonne. Ce que j’écris, c’est au sujet de mon père, et non de quelqu’un d’autre.

261. Entre sommeil et veille : un estran où je glane des mots, des idées, des sensations. Glanage hasardeux : le passage à l’état vigile disperse parfois tout, ne laissant que la sensation désagréable d’une perte, d’un mot sur le bout de la langue, qui fuit dès qu’on l’approche.

9 nov 21

262. J’observe la balistique des choses.

263. Je me demandais ce matin si le mot « migraine » avait à voir avec « hémi ». Je vérifie : Issu par aphérèse du b. lat. méd. hemicrania «mal de tête», empr. au gr. η ̔ μ ι κ ρ α ν ι ́ α «douleur dans une moitié de la tête, migraine» (de η ̔ μ ι- «à demi» et de κ ρ α ν ι ́ ο ν «crâne»). Mais oui. « Hemi » est devenu « mi », mais la douleur, si elle prend ses quartiers dans une moitié du crâne, n’en est pas moins une. Kranion devient « graine » : douceur fallacieuse du k changé en g, graine de douleur, fleur mauvaise et lente à faner. J’en prends encore de la graine.

264. Je ne sais pourquoi me revient aujourd’hui en mémoire ce que ma mère m’a rapporté un jour, après le décès de mon père : un présage funeste qu’il a formulé à haute voix, en regardant par la fenêtre, alors que tous deux étaient à Fort-Mahon : Je ne reviendrai plus ici. Le présage, qui était l’intuition de la maladie à l’œuvre en lui, s’est tristement confirmé. On a donc parfois la prescience de sa propre fin.

13 nov 21

265. J’avais émis bien des réserves, ou beaucoup investi dans ce déplacement à Toulouse pour fouiller les archives familiales existantes. L’émotion est à la mesure de cette attente. Ma mère a retrouvé des photographies. Je reviens avec une quinzaine de clichés en noir et blanc où figure mon père à différentes périodes…Profondément remué de le retrouver, d’autant plus que j’ai initié ce projet d’écriture. Ces quinze photos attendent maintenant une nouvelle révélation. Certaines photos sont annotées au verso : lieu et date ! J’ai repris mes fouilles dans un classeur métallique, que j’avais déjà examiné lors de ma visite précédente. Autre coup de chance : je retrouve 1/ le livret individuel de réserviste de l’armée de mer. Enfin, enfin, l’information que je désespérais de trouver : mon père a été affecté au DMBEO (Détachement Marine du Barrage Electrifié de l’Ouest) du 17/7/61 au 11/7/62 ! Tout est clairement noté, mon père a rajouté de sa main la signification de DMBEO. 11 mis et 24 jours en Algérie, qui ont réussi à la traumatiser à vie. Je le pensais affecté à l’est, à la frontière algéro-tunisienne : mais c’est à l’ouest qu’il était. Renversement géographique. Voilà des informations claires… j’ai fait un grand pas en avant dans la réinvention de son passé. 2/ une attestation format A4 en noir et blanc, émanant de la 3eme région militaire de la marine nationale, service de la solde de Toulon (où je lis «  dates limites des conflits : Algérie, 31-10-54 – 02-07-62 ; service accompli du 20/07/61 au 06/07/62 : enfin les dates exactes de son engagement en Algérie, qui diffèrent légèrement de celles consignées sur le livret de réserviste), 3/ une reconnaissance grand format aux couleurs du drapeau français émise par l’Office national des Anciens combattants et victimes de guerre, à Lille, 23 avril 1970, 4/ une petite boîte de plastique jaune Kodak, où mon père a écrit au marqueur à deux endroits (sur le couvercle et sur la boîte) « Algérie ». Je regarde rapidement quelques diapos parmi les 24 que compte la boîte : des paysages, des photos de groupe, des photos d’un homme seul. J’ai emporté le projecteur diapo pour les regarder, en espérant qu’il fonctionne encore, après avoir été remisé plusieurs décades dans un placard.

266. Une activité bénévole de mon père m’a longtemps impressionné : le don du sang. Il se levait tôt, aidait à préparer l’accueil des donneurs à la salle des fêtes (fauteuils, potences, logistique, etc.), donnait son sang, s’occupait, avec ma mère, de secrétariat (taper et envoyer les courriers : demande d’autorisation à la mairie pour des annonces avec haut-parleur en voiture, etc.) et de la restauration des donneurs. J’ai eu l’occasion de donner mon sang (la douleur au piquage correspondait pour moi à la taille de l’aiguille : je n’en admirai mon père que davantage. Il était « dur à la peine », peine -travail et peine-douleur). J’ai rapporté des diplômes reconnaissant son mérite, car il a donné pendant très longtemps. Mon frère me disait un jour que cette activité généreuse pouvait être en rapport avec son passé militaire. J’en ai l’intime conviction : sans doute a-t-il vu mourir des camarades faute de sang ? Une réparation symbolique de tout le sang versé ? Don du sang, don de soi.

267. Je vais tenter de suivre la piste des anciens combattants, pour en savoir plus sur cette année passée en Algérie.

268. ABSENCE DE BAU : panneau de signalisation provisoire aperçu entre Narbonne et Toulouse. Je m’amuse de l’homonymie avec le Beau, tout en cherchant ce que peut bien signifier « bau » : un terme technique d’ingénierie des Ponts et Chaussées ? Non, un bau est une pièce de construction navale, une traverse entre les deux parois de la coque d’un navire. Un bau n’a pas sa place sur l’autoroute. J’aurai la réponse au retour : ABSENCE DE B.A.U, c’est-à-dire « bande d’arrêt d’urgence ». Je préférais la première version, économe des points entre les lettres, qui renvoyait à une catégorie platonicienne – j’ai regardé la campagne audoise, point laide du tout. Ou la pièce du navire. Les ingénieurs autoroutiers manquent-ils de poésie ?

14 nov 21

Petit satori

photo Bruno Lecat

269. Dans la pâte molle des quelque trois heures de voyage de Castries à Toulouse surgit un petit miracle : la syntonie parfaite de ce qui en moi remue avec la musique que j’écoute : c’est intense et violent, d’être emporté ainsi par In every dreamhouse a heartache de Roxy Music, El tiempo de la revolucíon d’Erik Truffaz, et la reprise de Radioactivity de Kraftwerk par Rodolphe Burger. Comme un satori…

Chez mon frère, je retrouve le vinyle de Kraftwerk, avec la pochette noire originale, qui représente l’envers et l’endroit d’un amplificateur. Il appartenait à Alain P., oncle maternel par alliance, qui lui en a fait cadeau. Pochette en poinçon, encore, visuel (le design en noir de la pochette) et sonore (cette chanson obsédante que je réécoute, en VO et en reprise). Les deux dimensions de la pochette cartonnée, le verso en trompe-l’œil qui invite le regard à aller y voir.

15-16 nov 21

270. Trotte dans ma tête la notion d’insaisi, issue de celle d’ insaisissable. L’insaisi : ce qui m’a échappé, dans tous les sens du terme (c’est donc très vaste), ce qui a mis l’apercevance en défaut ; cela englobe les actes, les situations. L’insaisi comme ce qui me reste celé. Ce qui reste donc à saisir, dans la mesure du possible, par la pensée, par le souvenir. L’insaisi se donne comme tel parce que ce manque me traverse. Peut-être est-ce un nom sur tout ce qui se dérobe. Un signifiant jeté comme un filet. Et qui exige de moi (ou dont j’exige) la traque, le dévoilement. A la différence de l’insaisissable, qui est encore virtuel, l’insaisi est un état de ma réalité laissée derrière, des épars. Tendant à la mélancolie, à une sombre nostalgie, ne tenant pas longtemps en place (géographiquement, dans les lieux que par l’écriture j’occupe, dans ma perception du temps – mais aussi ambivalent, espèce de nomade sédentaire s’il est possible), j’arpente incessamment ; ou cherche les moyens d’arpenter ces terras incognitas. C’est une ligne de conduite, un « artisanat du vivre », qui m’a longtemps épuisé (quand « l’instant présent » m’était inhabitable, et qu’il ne me restait plus que la remémoration parfois doloriste ou l’extrême tension de ce qui allait peut-être advenir). « Parfois », « peut-être » : un écartèlement existentiel assez invivable, une constante décentration. Un principe obscurant. Etre toujours sur la brèche aiguise les sens, mais au risque de l’émoussement. Ce mouvement constant, maintenant un peu mieux apprivoisé, est ce qui m’émeut. L’émotion de l’insaisi : un autre nom pour l’angoisse ? L’insaisi est ce qui me saisit, par une ruse perverse, et pointe toutes les fois où j’ai été hors de sens : un forcènement. L’angoisse n’est pas amusable.

Les motions de l’un saisi, s’entend aussi.

Tout cela n’a guère à voir, à première vue, avec le projet Algérie. « N’a guerre » : j’attends de voir où je vais arriver. Réceptif à ce qui sourd, je sais qu’emprunter cette voie n’est pas sans raison. Naguère est lié à n’a guère et n’a guerre. Le passé, le peu et la guerre en un même signifiant. Reste à en suivre la piste. A y regarder de plus près, se joue là, dans Algérie, une pièce intime et essentielle.

16-17 nov 21

271. Ecrire Algérie (dont le titre est provisoire, le titre définitif attend en coulisse) c’est habiter l’espace de plis, nés de l’oscillation constante entre déploiement et reploiement, dont la dynamique obéit aux à-coups du désir et de l’angoisse. Je pense que c’est vrai de tout ce que j’écris. Cet espace, l’espace d’un instant, d’un clin d’œil, se laisse difficilement saisir. Je peine (lapsus calami : j’avais écrit je pine, voilà un coup de barre !) à avancer. Je relis les pages du séminaire X de Lacan sur l’angoisse, délaissé depuis quelque temps, mais qui se rappelle soudain à moi. Éclairant : Lacan reprend la triade freudienne inhibition-symptôme-angoisse, qu’il décline ainsi, cherchant à établir une orographie de l’angoisse : inhibition comme arrêt du mouvement qui existe dans toute fonction ; symptôme comme empêchement ( être empêché est un symptôme, être inhibé, c’est un symptôme mis au musée ). Lacan rappelle l’étymologie : impedicare, être pris au piège. Il affirme que c’est le sujet qui est empêché, pris au piège de son image spéculaire : cassure intime qui barre la route vers la jouissance. Et l’angoisse ? Ce n’est pas une émotion mais un affect : pas refoulé, mais désarrimé. Ce qui est refoulé, ce sont les signifiants qui amarrent l’affect.

272. Je poursuis ma lecture du livre de Jauffret : son principal intérêt à mes yeux est qu’il est écrit à hauteur d’homme : exactement ce que je recherche.

273. Je m’interroge sur ma propension à lire beaucoup, particulièrement quand je me documente : alors oui, balayer un champ le plus ample possible ne peut guère desservir le projet, si la masse d’informations est intelligemment digérée et réutilisée. Mais cette libido legendi est boulimique. Dans ce livre en train de s’écrire, la somme de lecture est un rassurement, peut-être un alibi – non, pas un alibi, mais une manière de différer l’écriture, au prétexte fondé ou non que plus je serai informé, meilleur sera le texte : ça ne tient pas une seconde d’un examen impartial. Je n’écris pas un texte documentaire, ni un roman de guerre. C’est sans doute la place mouvante de ce texte qui rend l’écriture scabreuse : à quoi s’arrime-t-il ?

18 nov 21

274. « Place mouvante de ce texte : à quoi s’arrime-t-il ?» Question simple. Réponse complexe. D’abord et avant tout dans le langage. Dans les mots d’hier, ceux du passé. Ca en fait un paquet, de mots prononcés depuis, disons, l’âge de raison. Et ça continue. Réservoir de mots oubliés, repris, déformés, qui se gonfle à raison inverse des jours qui me restent à vivre.

Dans les mots actuels, avatars, hybridations, métamorphoses de ceux du passé, frottés à des réalités nouvelles (humaines, linguistiques), glanés ici et là, couchés sur des pages de carnets. La rime-âge au passé.

Et la question de la distinction fiction / non-fiction. « Réinventer un homme que je n’ai pas connu », avais-je écrit : plutôt 1/ « inventer » un homme que je n’ai pas connu, 2/ne pas romancer, i.e. m’en tenir au vraisemblable.

19-20 nov 21

275. Gros travail sur le site, correctifs (une page effacée par erreur + affinage du menu principal), recherches diverses pour lancement des podcasts LMM, un tour du côté des CSS, que je laisse tomber. Longues recherches de musiques libres de droit. Mise en ligne du nouvel objet de la sentimenthèque, après mise en musique, mixage, etc. Pense proposer sur LMM Podcast des lectures qui ne seront pas sur L’Œil, pour éviter les doublons.

276-300

276. Entamé le 2e chapitre du séminaire X de Lacan, « L’angoisse, signe du désir ». Ardu, passionnant. Références constantes à Freud (bien sûr), Hegel (Phéno). Le trait unaire, avant nous, c’est l’Autre, conscience qui me voit (Hegel), qui lutte pour le prestige. Lacan après lui considère l’Autre comme inconscience ; l’Autre intéresse mon désir dans la mesure de ce qui lui manque et qu’il ne sait pas. Donc il n’y a pas pour moi d’accès à mon désir, sinon noué avec le S barré (= dépendance su sujet S à l’Autre). L’Autre comme lieu du signifiant.

277. Mise en ligne de «  A’A » sur Spotify et Anchor. Aa, la coulée de lave hawaïenne. Fasciné par ce double A que j’ai assimilé à l’alpha et à l’aleph. Langue primordiale, cliquetante de clinkers.

278. Reçu mon livre Archéologies ferroviaires. Étonnement de tenir le livre entre mes mains : il ne m’appartient déjà plus. Montré à quelques personnes : feuilletage intéressé et promesse d’achat, ou feuilletage rapide de quelques secondes : il est déjà oublié. Il lui faudra «  trouver ses lecteurs ».

20-21 nov 21

279. Retour sur le poinçon 274 et la question de la fiction | non-fiction. J’avais été sensible aux interventions du narrateur chez Duras : « j’invente », « je vois ceci », dans Le ravissement de Lol V Stein (poinçon 157). Donc : signaler ce qui ressortit à l’invention pure, par une balise de défiction. Cette balise évite l’artificialité d’un impossible point de vue omniscient.

280. Dans le livre de Jauffret, un passage fort intéressant : « Les Fells ». Il porte notamment sur le fait que «  l’ennemi n’est pas désigné », car « le reconnaître serait admettre la guerre civile puisqu’il s’agit de département français ». C’est un paradoxe qui va laisser une empreinte indélébile, jusqu’à aujourd’hui encore. Une guerre sans nom : un déni de la réalité, de l’histoire coloniale française. Ce déni génère « plusieurs niveaux de langage », remarque Jauffret : 1/la langue officielle appelle l’ennemi « rebelle », « bandits », « HLL » pour hors-la-loi ; négation de toute valeur humaine : « mâles détruits » ou « ramassés » ; 2/les militaires du rang parlent de fellagha, felloches, fellouzes, fells. Diabolisation de l’adversaire. Toujours la même rhétorique à l’œuvre : dépréciation (suffixes « -ouze », « oche»), animalisation (« mâles », cf. Les Tutsis appelés « cafards » par les Hutus, les « Untermensche » des nazis), réification (« ramassés », cf. Les « Stücke » des nazis). Propagation des mots, dont la charge virale s’impose à tous comme une maladie.

24 nov 21

281. Voyager pour ne pas se mettre dans une case (hormis celle du voyageur). Ne pas tenir, ni s’en tenir à un seul lieu (n’être qu’un lieu-tenant), mais varier, se déplacer, franchir des frontières, se dépayser, devenir analphabète ailleurs. Lugar-tenente. C’est vrai aussi de l’écriture.

282. La musique hanteuse s’en est allée (c’était « level 4.2 » de Aspects of physics).

283. Les Archéologies ferroviaires sont arrivées chez les ceusses qui les ont demandées. Impression étrange de savoir que l’on va être lu. J’attends aussi la distrib en librairie dès le 7 janvier…et les réactions lors d’une lecture vivante. (Que serait une lecture morte ? Une lettre morte ?)

Discussion avec Gauthier : on va continuer la collaboration musique/texte. Il a mis en ligne une installation, Rêvision, je vois bien une lecture de quelques pages d’Archéo là-dessus.

284. J’enregistre des lectures de textes, je sonorise, je vais bientôt les musiquer moi-même, le temps d’apprivoiser mes nouveaux outils (un séquenceur dont le tableau de bord ressemble à celui d’un avion, et un clavier MIDI). Me voilà disciple de MAO (musique assistée par ordinateur), à déchiffrer non un Petit Livre Rouge mais des manuels et tutos, en vertu de la règle RTFM (avant de poser des questions sur les forums : Read The F*** Manual).

25 nov 21

285. Encore pas mal de temps passé à travailler sur le site L’œil a faim : ajout d’une page consacrée aux podcasts, création d’un menu sur la page (sans widget dédié, il faut ruser avec les outils dont je dispose), ajout des poinçons manquants à la page « Poinçons », avec création d’un index pour permettre de naviguer (à l’instant où j’écris, 71 pages A4), fin du mixage de l’objet 11 (du braille, Catherine Serre), lecture de tutos divers. Bref, de l’intendance. J’oublie les tâtonnements sur le séquenceur Ableton et le clavier MIDI.

286. Manœuvres autant nécessaires que dilatoires à ce qui suit. Remonter le projecteur, le mettre en place, glisser les diapositives cartonnées dans le panier (et non chariot, comme je l’appelle)… Dans une camera obscura, sur notre rétine, l’image est inversée. Le cerveau traite les infos, haut et bas, droite et gauche, profondeur, distance, couleurs…et nous voyons une image corrigée ; dans un boîtier, les miroirs jouent le rôle du cerveau. J’arrive à la fin d’une chaîne de traitements optico-chimiques en glissant une diapositive dans le panier ; mais je dois la glisser à l’envers pour la voir projetée à l’endroit : ainsi, l’image photographique, comme si elle était projetée sur une rétine ou dans une camera obscura, doit être retournée pour s’accomplisse à nouveau la correction. Je deviens un opérateur mécanico-optique…

C’est un bon projecteur, de marque allemande Carena, autofocus 3000. Il démarre au quart de tour, la lampe fonctionne, le chariot-panier avec sa télécommande à fil avance et recule parfaitement. Je suis tendu, j’abuse du chocolat Côte d’Or au lait (régression infantile ?).

287. Je réalise pleinement pourquoi je remettais constamment cette première séance : je suis remué aux larmes, soudain saisi d’une infinie tristesse, devant le jeune militaire que je découvre. Tout me saute à la figure. Je vois ce que ses yeux ont vu, ce qu’il a pris le temps de photographier ; je revois ce que enfant j’avais regardé avec l’attention un peu négligente de qui ignore encore la mort. Je visionne assez vite un petit paquet de diapositives, l’émotion est trop forte, j’arrête. J’éprouve à nouveau le deuil. Jamais le mot «  poinçon » ne fut plus approprié qu’aujourd’hui. Oui, j’irai au bout, bien sûr. Je regarderai tout cela. Se révèle tout ce qui imaginairement me manquait : là où il a vécu, le cantonnement, les amis, le désert. Diapositives vues et oubliées, dont l’une d’elles a réapparu sous forme d’une photo retrouvée chez ma mère il y a peu. Images hanteuses, images désirées, que je fuirais presque maintenant, pour l’intensité émotionnelle qu’elles suscitent.

288. L’écriture est une sismographie.

289. J’ai écrit une page sur mon père projectionniste certifié en 16 mm . J’ai imaginé ce qu’il avait pu ressentir en projetant un film, vers 1961 ou 62. Je me retrouve dans une situation un peu analogue, à côté de ce projecteur diapos qu’il a acheté puis soigneusement rangé dans un placard de ma chambre, il y a bien longtemps. Encore que l’analogie trouve vite ses limites. Je regarde des photographies qu’il a prises il y a maintenant 60 ans, dans le désarroi ravivé de la perte . Le boîtier photographique est une machine nostalgique. Je regarde ces spectres immobiles et lumineux, souriants ; ces paysages arides ouverts, enneigés ou gris, qui n’ont pas dû changer tant que cela (la forme d’un désert change-t-elle moins vite que le cœur d’un mortel ? Sans doute.) Il va alors falloir prendre quelques précautions pour aborder sans trop de craintes cette expérience de spirite : visiter un mort. Mon trouble s’apaise. Je relis quelques pages de La Chambre claire de Barthes, y retrouvant son regard distancié sur la Photographie.

Photo : Michel Lecat

28 nov 21

Photo : B.L.

290. Je n’avais pas mesuré l’inertie du livre en train de s’écrire, son erre en moi (comment aurais-je pu, d’ailleurs, puisque ce savoir ne se révèle que dans l’action). Je la mesure, comme un paradoxe, à mon impossibilité d’écrire certains jours. Pour reprendre le poinçon 271, je suis à ce moment-là empêché. Revoir les anciennes diapos m’a donc durement empêché (divers symptômes). La dynamique est celle de l’à-coup et de l’après-coup. Etymologie de « coup » :

881 colp « mouvement par lequel un corps vient heurter un autre corps » (Eulalie, 20 ds Henry Chrestomathie, p. 3) (CNRTL)

C’est ce corps photographié, là devant, projeté au mur.

Les à-coups, la saccade : un régime moteur induit par des empêchements ; des secousses violentes. J’écris souvent (toujours ?) par à-coups. N’écrit-on d’ailleurs jamais que par à-coups ? Un autre régime est-il possible ? A creuser : de quelle temporalité parle-t-on ?

L’après-coup : continent énorme de la psychanalyse. Cf. Bernard Chervet (« L’aprèscoup : La tentative d’inscrire ce qui tend à disparaître »,  Revue française de psychanalyse 2009/5 (Vol. 73), pages 1361 à 1441).

Le contrecoup : tenter d’inscrire ce qui tend à disparaître. Je me retrouve dans cette formule de B. Chervet. Mon utilisation de la barre verticale comme délimitation de la phrase dans Algérie, comme scansion rythmique, j’avais commencé à la formaliser (poinçon 47) : la barre ponctue, hache, coupe les essors lyriques, rappelle le S barré de Lacan, mais je la garde comme une coupe musicale délimitant des mesures mélodiques, autonomes et interdépendantes, traces musicales de dépôts. Elle me sert à évoquer le mi-dit de la guerre (mi-dit car inconnue de moi, silencieuse sinon les traces qui m’ont traversé cinquante ans). Couper les essors lyriques : oui, mais aussi, ou surtout, brider l’émotion. La barre serait alors une contre-contrainte, l’empêchement de l’empêchement, devant la force de percussion de ce que je revois. Surgit un souvenir d’enfance : mon père projetait des films super 8, et contenait mal son émotion en revoyant ses parents morts s’animer sur l’écran. J’ai laissé à Toulouse le projecteur et ses fantômes animés ; je m’occupe des photographies, c’est déjà bien assez pour l’heure. S’abîmer.

291. Visite sur les réseaux. Découvrir ce que font les autres. Sorties de livre (Françoise Renaud, Nathalie Holt), journaux de bord (Emmanuelle Cordoliani, sur le site café Europa), expos… Tisser des liens.

292. En dérive, hâtif : lire tout à fait autre chose que des livres sur le thème de A.

29-30 nov 21

L’EMPIRE DU ROMAN, L’EN PIRE DU MEME

29 nov

293. Un premier retour critique favorable de Christine Mercandier (revue Diacritik) pour Archéologies ferroviaires.

294. Très bon article de Christiane Chaulet Achour dans Diacritik justement, sur le 17 octobre 1961. Le visage de pierre de William Gardner Smith (Simeon témoin du crime des policiers français qui noient des Algériens dans la Seine).

295. Zoom TL où l’on discute des projets de chacun, des livres publiés, de la revue DIRE et de la mise en ligne des podcasts.

30 nov

296. Je bataille avec LMMS, il faut que je me rabatte sur un outil plus facile…Je choisis Bandlab, en ligne, pour me faire les dents. L’idée est de ne plus dépendre des musiques à chercher sur le net, mais de créer les miennes. Je parviens à faire un petit morceau. L’amusant dans tout cela est de trouver la bonne synchronisation – je préfère mise en musique – pour des textes littéraires qui a priori n’ont pas besoin de musique, car ils se suffisent à eux-mêmes. Mais pour avoir écouté de nombreux podcasts, de lectures «  synchronisées », il est possible de déployer une toile sonore qui ne fasse pas boiter la lecture, qui ne soit pas redondante, mais qui enrichisse le duo voix de l’auteur / voix du lecteur d’une couleur supplémentaire. Expérience d’une totale étrangeté (j’écoute une voix dont je me dis qu’elle est mienne, sans pour autant parvenir à coller à elle : dans le casque, quelqu’un parle qui parvient à peu près à respecter les modulations que je veux donner). Quel accompagnement sonore pour, disons, Michaux ? Sebald ? Joyce ? Schmidt ? Ai commencé le début de La République des savants d’Arno Schmidt en podcast sur Spotify. J’ai bien trouvé une piste, mais il faut me renouveler. Mis en ligne sur L’Œil le 19e objet sur 107. Un peu dingue…

297. Expérience décou | rageante de visite à un libraire montpelliérain, qui affirme, mon livre Archéologies ferroviaires en main, qu’ « ici on ne lit pas de poésie ». Il me demande de quoi il retourne dans ça (le livre, donc), et se satisfait de ma réponse à peine commencée et qu’il s’empresse de couper. Bon, il y a bien une ou deux personnes qui pourraient être intéressées [à une lecture en librairie], mais il faut que ça passe en commission de lecture. Bref, pas même le minimum syndical, ni un semblant d’intérêt. Je quitte la librairie La Cavale. Une amie auteure, Françoise R., me rapporte la même expérience chez d’autres libraires. Un mal endémique, donc. Si un libraire ne fait pas son travail…C’est l’empire du roman, urbi et orbi. J’adore les romans, là n’est pas la question. Mais on est à l’ère de la facilité, de la consommation. Surtout ne pas tenter de penser contre soi. Suivre la pente. Aller dans le même sens. J’irai à Sauramps voir l’attaché de presse, par acquis de conscience. La Poésie est morte, vive la Poésie.

« Dans le fond de nos os, on fait chanter le Chant profond. C’était si simple. On l’attendait depuis si longtemps. Je ne peux pas vous expliquer… » H. Michaux, Face aux verrous (IX, L’Etranger parle).

Des libraires & des lecteurs qui ne laissent plus parler en eux l’Etranger. Ils l’ont banni : trop inquiétant, trop dérangeant. Pas le temps. Autre chose à faire. Vivre, quoi. Mais c’est justement le retour de l’Etranger en soi qui change tout : la perspective est autre. Sortir du Grand Engluement dans le Même.

1er déc 21

©Bruno Lecat

298. Une malheureuse phrase, une seule, ajoutée à un chapitre d’Algérie.

« plus d’une fois tu donneras ton sang aux djinns du trépas »

Sans y avoir pensé sur l’instant (mais après une réflexion qui date de plusieurs semaines), j’ai utilisé le pronom tu (la question essentielle des pronoms, posée il y a quelques mois déjà par Caroline Diaz pour son livre en cours). J’hésitais à tutoyer le jeune militaire : proximité légitime si je le décide… Entre distance, absence, présence, le tu fluctue, accroche l’une ou l’autre des images, imago d’un père que je n’ai pas connu si jeune, et que j’ai connu ensuite dans le laconisme et le silence.

299. Echappée lacanienne sur le premier schéma de la division du sujet (p. 37) Détour par la page Wikipédia consacrée à l’algèbre lacanienne. Et je retrouve…mon poinçon :

◇ : poinçon (conjonction-disjonction)

300. Une proposition qui me fait plaisir : Ludovic Bernhardt a proposé à Dominique Balay de http://311.fukushima-open-sounds.net ma lecture musiquée d’un extrait de Réacteur 3 [Fukushima]. Ludovic me dit que c’est ok. Bon… je m’en vas lui proposer aussi une photo de l’un de mes tableaux, Corium, de circonstance.

301 – 325

301. Je ne m’identifie pas à ma voix. Ainsi, ma lecture entendue, écoutée, me dissocie, me rend étrange. Expérience troublante, où j’erre entre moi et non-moi sur une grève sonore.

2 déc 21

302. Contre la computation graphique qui finit par nous aveugler (le monde, derrière les écrans de chiffres & de graphes, se déréalise) : les crashed diagrams de Ludovic Bernhardt.

Faire de l’illisible un spectacle nous renvoyant à notre lassitude des signes. Décollés, lacérés, les chiffres qui évaluent les chiffres, ces derniers censés devenir plus lisibles, deviennent percepts visuels, ne renvoient plus à rien d’autre qu’à eux-mêmes. Une trace du contexte de leur production permet encore de mesurer leur désarroi. Le crash est une étape révolutionnaire vers la tabula rasa. Le crash brise les liaisons covalentes entre abscisses, ordonnées, légendes & courbes. Le crash opère à la manière d’une bombe. La représentation fissionnée occupe alors un autre territoire : le spectaculaire, et non plus l’informatif d’une place cambiste. Informatif spectacularisé par un aggiornamento artistique : retourner les algorithmes contre eux-mêmes, et voir ce qu’un tel dispositif transforme en nous.

L’impact du coronavirus sur les marchés financiers apparaît en bandes lancéolées, évoquant pour moi des coulures (peinture, sang). Zone inquiétante – la symétrie des flèches ne laisse pas de doute sur leur dangerosité – où la figuration désarrime l’abstraction. Je pense à Cy Twombly :


https://www.wikiart.org/en/cy-twombly/nine-discourses-on-commodus-part-viii

Une certaine similarité dans la folie-signe (folie insigne) ; ne reste chez L. Bernhardt qu’un référent flottant (la hausse, la baisse du prix du baril de pétrole), à peine sensible dans la dynamique visuelle des courbes survivantes touchant au pointillisme. Signes écrasés. Twombly vagabonde, sa Blue room est tissée de fils d’Ariane qui obéissent encore à la loi de la gravité terrestre. Mais rien à lire à proprement parler : du signe ébauché, on s’aventure vers un semblant de lettre, bien inutilement. Pas d’écrasement, mais une éthérisation.

303. Je fais du sur-place (la position défensive d’une place forte, comme si je me sentais en état de siège) quant à l’écriture d’Algérie. Vais devoir adopter une autre tactique : visionner une diapositive, une photographie, à intervalle régulier. Ecrire ce livre est une expérience obsidionale.

4-5 déc 21

Photo B. Lecat

4 déc 21

304. Approche : visionner les diapositives une par une, les numéroter, et pour chacune noter ce qu’elle représente, et ce qui a bien pu déclencher le désir de prendre la photographie. Respecter les numéros au crayon portés par mon père sur cette première série de diapos vite vues.

5 déc 21

305. S’il avait vécu, mon père aurait eu demain quatre-vingt-trois ans. Sans nul doute, cette date anniversaire de deuil (fecha luctuosa) pèse-t-elle beaucoup sur mon projet d’écriture, qui m’apparaît bien dérisoire, grevé d’impuissance, obéré de tristesse. Fait-on jamais le deuil de quelqu’un ? Qu’entend-on par faire le deuil ? Faire, c’est agir. Alors oui, j’agis, en commémorant à ma façon mon père, par une tentative hasardeuse de créer quelque chose : tout plutôt que l’impuissance ou la passivité. Faire le deuil, c’est ériger un catafalque, refaire sonner le glas, ce burin en nous qui sculpte le dam. Je reste dans le deuil (il y a l’avant et l’après, coupé en deux par l’arrêt de mort), que j’aménage, comme on s’accommode tant bien que mal d’un lieu inconfortable. Je repense au In memoriam que Xavier B. a écrit en exergue de son Autopsie des ombres. C’est ainsi que j’avais appris (en 2011, déjà) la disparition de son père. Poussières d’encre disséminées dans les têtes des lecteurs, mémoriaux de papier. On reste dans l’après. Et si l’après-coup est la tentative d’inscrire ce qui tend à disparaître, il est aussi pour moi ce dans quoi je ne voudrais pas m’appesantir indéfiniment, ce que pour l’heure j’accueille dans le dol, ce qu’honnêtement j’essaie de circonscrire, à coup d’empans tremblants ou malhabiles, qui encore durera en moi même si un hypothétique point final venait à clore le livre Algérie. Non plus alors empêcher l’empêchement, mais laisser décroître l’intensité paralysante.

306. De la musique avant toute chose. Celle qui accompagne mes lectures de DANS L’ORDRE DES CHOSES, 107 récits avec objet. Hier, premier accompagnement musical composé. Beaucoup plus long que de chercher des musiques libres de droits déjà composées…Mais plus gratifiant (au moins pour moi, on verra si les auteurs concernés sont du même avis). Et en parallèle trois morceaux composés pour le plaisir. Projet d’ouvrir une page spéciale dans L’Œil a faim. Amusant de revenir sur les milliers d’heures passées à écouter des milliers de musiques différentes, à jouer de la guitare (il y a longtemps, du tuba, puis de la batterie). Sur toutes mes toquades (tocar música), mes engouements, mes quelques renoncements, sur les strates accumulées en moi : qu’en faire ? En jouer, les jouer en les retrouvant, les modifiant.

307. Tout en écoutant la musique de Christophe Vialard (membre du projet Hypogé avec Serge Teyssot-Gay et Eric Arlix, des éditions JOU), je lis Le Dépays de Chris Marker (1982), mis à disposition par François. C’est la relation d’un séjour au Japon, accompagné de photos du même Chris Marker. Un petit trésor. Le titre me subjugue : j’ai longtemps tourné autour de cette notion de pays et de dépaysement ; mais n’avais pas pensé au mot dépays, condensé  de tout ce qu’une expatriation peut recéler. Le Japon lui apparaît comme un dépays : le préfixe  exprime « la cessation d’un état ou d’une action, ou l’état, l’action inverses ». Le pays cesse d’être un pays. Qu’est-il alors devenu ? Eléments de réponse glanés : un goût d’éternité que nous appellerons Japon comme d’autres l’appellent Hollande. Ici, le Temps est une rivière qui ne coule que la nuit. Relativisme du dé-paysement : à chacun son exotisme, nippon ou batave. Le rapport au temps m’interroge davantage : une journée peut être vécue (par C. M.) hors du temps, dans une zone de silence au milieu du son. Je me souviens avoir été (longtemps) décontenancé par le rapport différent au temps des Mexicains (demain n’existe pas, demain tout est possible, demain on verra). C. Marker écrit un peu plus loin : Inventer le Japon est un moyen comme un autre de le connaître. Flash, eurêka. C’est ce que j’attendais en ces journées de molle déshérence de l’écriture. L’invention comme moyen de connaissance de mon père. C’est bien ce que je faisais déjà, à vrai dire. Mais cette phrase de Marker me bouscule. La suite tout autant : Une fois dépassées les idées reçues, une fois contournée l’idée reçue de prendre le contrepied des idées reçues, mathématiquement les chances sont les mêmes pour tous, et que de temps gagné. Se fier aux apparences, confondre sciemment le décor avec la pièce, ne jamais s’inquiéter de comprendre, être là – dasein – et tout vous sera donné par surcroît. Enfin, un peu. Si je ne peux tout prendre au pied de la lettre (encore que), cette attitude assez contemplative, qui suspend l’intellection, me sied bien. Des lignes d’une grande profondeur suivent, sur le culte voué au chat, sur l’accueil des Japonais (et je retrouve exactement les expériences que j’ai vécues au Japon où, perdu, un ou une Japonaise prenait une demi-heure sur son temps pour m’accompagner, me guider, m’offrir le thé), les chambaras (films de samouraï, un genre en soi). Sur la violence : Ce qui est plus troublant au Japon, c’est qu’on a l’impression que l’imaginaire règle ses comptes avec lui-même, qui lui aussi est double et que finalement il ne s’agit pas d’exorciser la violence du monde par le spectacle du rêve, mais de livrer dans l’espace du rêve un combat, le spectacle d’un combat dont l’enjeu est précisément le monde. C’est bien là la force de l’œuvre d’art je crois bien. Je repense à une conversation avec Vincent B., qui habite le Japon depuis fort longtemps maintenant. Il me disait à quel point le flegme japonais pouvait masquer une grande violence. Cela semble un lieu commun. Mais pour avoir vu, un jour, à Ikebukuro, un type se déchaîner soudainement contre un autre, complètement soumis, je comprends cette phrase. Les films de Takeshi Kitano sur la pègre japonaise sont par instants d’une rare violence. Ou ceux de Takashi Miike (Ichi the killer). Je ne découvre pas naïvement que les Japonais peuvent être violents : c’est la rupture de l’impassibilité, ou le passage d’un état à un autre, états si contraires, qui est saisissante. Marker évoque aussi l’expérience de tremblements de terre, & me reviennent à l’esprit ceux que j’ai connus, fort nombreux. Mais à Tokyo, le premier s’est passé dans un ryokan d’Ikebukuro justement : il m’a expulsé hors du futon à même le sol.

Ce petit livre de Chris Marker est admirable.

Note au passage : …tu t’approuves d’avoir écrit un jour que le passé, c’est comme l’étranger : ce n’est pas une question de distance, c’est le passage d’une frontière.

6 déc 21

308. Je découvre le dernier album de Nils Frahm, Old Friends New Friends, 23 titres. Beaucoup plus nostalgique, des tempos lents (rien à voir avec l’énergie de « Hammers », dans Spaces, 2013).

Epître à mes amis

Ayez pitié, ayez pitié de moi,

A tout le moins, s’il vous plaît, mes amis !

En fosse gis, non pas sous houx ne mai,

En cet exil ouquel je suis transmis

Par Fortune, comme Dieu l’ a permis.

Soudain je comprends pourquoi j’ai ouvert Villon : j’avais en tête Que sont mes amis devenus, vers suscité par le titre de Nils Frahm ; puis Villon → testament -> mort→ 7e anniversaire du décès de mon père. Je retrouve ce vers : en fosse gis. Peu importe que mon père ait choisi la crémation : c’est le poinçon imaginaire qui mord.

Et par tortueuse association, je réécoute Heart and soul de Joy Division.

La technique de chant de Ian Curtis joue sur les décrochages de 1/4 de ton, voire de 1/2 ton. J’avais du mal au tout début (vers 1985…). Mais cette dysharmonie donne une profondeur mélodique nouvelle, introduit une fêlure dans le morceau. Je repars vers Christian Vialard, sur Bandcamp, j’écoute l’album Neukalm.

309. Enregistrement de trois textes des 107 récits, production et mise en ligne du 1er. Appliqué le conseil de François B. (ajouter compression + réverbération). Essais, tâtonnements. Puis je compose une bande son pour musiquer le texte de Philippe Diaz.

310. Bloqué en circonférence. J’ai du mal à accepter de ne pouvoir continuer Algérie, je bute et bute encore sur un centre noir, fuyant ; je ne perds pas mon temps, bien occupé, mais pourquoi ces manœuvres dilatoires ? Infichu d’appliquer l’autre approche que j’avais évoquée (numéroter / regarder / écrire). Cet empêchement devient paralysie. Suis en pleine faillance, le courage me manque.

311. Visionné une première diapositive, sans rien avoir prémédité. C’est un oiseau : il rejoint les pages du bestiaire commencé il y a quelques mois.

7 déc 21

312. Nuit très brève. J’écoute tôt « Ne pense-t-on qu’avec sa langue ? », émission « Science en questions » du 13/11/21, d’Etienne Klein, invitée : Maïa Hruskova, polyglotte (français, tchèque : langues parentales, anglais, allemand : scolarisation, russe). Absence d’accent : « question de bain » linguistique. Ses « autres langues ne protestent plus » quand elle s’exprime dans une langue autre que parentale.

Derrida : « avoir un accent, c’est être en flagrant délit de soi-même ». Paul Valéry : «  Si le langage était parfait, l’homme cesserait de penser. » [Etienne Klein ne donne pas la référence].

Parler plus d’une langue : voir les incohérences des autres langues, cf. les écrivains exophones de l’absurde (Beckett, Ionesco), et d’autres (Nabokov…). Langage parfait [= cratylisme)]. Valéry : «  à mesure que l’on s’approche du réel, on perd la parole ». Avoir une 2e langue libère des contraintes de la 1ère. Au sujet de Kundera, qui écrit en tchèque, traduit en français, et qui, selon sa traductrice « au fil de la traduction, j’ai pris conscience que Milan Kundera écrivait en français bien avant qu’il n’émigre en France, il écrivait déjà en français dans ses romans tchèques. Son écriture tchèque pense avec la précision syntaxique française. » Traduire : restaurer, ici. « Dire autrement dans la langue de la traduction ce qui n’a pas pu être dit autrement dans la langue de départ »(M.H.).

Etre délogé de sa langue : exil linguistique douloureux. Nabokov (Le Don) part aux Etats-Unis ; va écrire en anglais. Un de ses personnages se fait poser une prothèse dentaire de la mâchoire très américaine (dents très blanches), cette nouvelle mâchoire lui meurtrit les gencives : il parle avec la mâchoire d’un étranger. Cioran : le français lui est camisole de force. Nabokov a traduit en russe ce qu’il a écrit en anglais : très difficile (Lolita) : « entreprise épouvantable, c’était comme examiner ses propres entrailles, et passer les mains dedans pour les passer comme un gant ». Accentue la déchirure de l’exil. Elsa Triolet s’est autotraduite. Le bilinguisme « est comme une maladie » : elle est milingue plutôt que bilingue.

Créer deux originaux…Beckett e.g. Joseph Brodsky dit que « l’original est toujours la somme de ses traduction » [Brodsky : poète russe (1940-1996), expulsé d’URSS en 1972, établi aux Etats-Unis, il écrit en anglais. Il a appris seul le polonais et l’anglais. Nobel en 1987] « Chaque langue contient une vision de soi et de l’autre », « chaque langue a un corps » (M. H.) Eco : traduire, faire du monde à monde et non du mot à mot. Pertes dans passage d’une langue à l’autre ; gain aussi (les aveuglements dans une langue).

Traduire : « échapper au confinement de l’évidence » (Heinz Wismann [qui a bcp travaillé avec Jean Bollack et Pierre Judet de La Combe]). Penser : être en lutte avec la langue (Wittgenstein). Kafka : « l’os frontal me barr[e] le chemin de ma pensée ». Rückübersetzung : rétrotraduction, retraduction, car il existe dans le texte un noyau intraduisible, ainsi que des biais (historiques…) Kafka se sentait exilé des langues : Praguois de langue allemande, juif, donc insituable. Tchèque, allemand, yiddish, hébreu… a choisi l’allemand parce qu’il n’en avait pas d’autre. Voile allemand, filtre froid. Kafka évoquait quatre impossibilités : l’impossibilité de ne pas écrire, d’écrire, d’écrire en allemand, d’écrire en tchèque. Découvre le yiddish (slavon, allemand, hébreu) : « je parle toutes les langues, mais en yiddish », lui dit une actrice : révélation pour Kafka. Derrida : « je n’ai qu’une langue, mais ce n’est pas la mienne » : triple dissociation car juif français en Algérie dans les années 40. Pas accès à l’arable ou berbère, à l’hébreu ou au yiddish, ou au français de métropole. Cf. Le monolinguisme de l’autre.

Mots intraduisibles ? Ex. du mot « sous-entendu » qui n’a pas de traduction littérale. Le français est la langue du soir, qui autorise toutes les subtilités (Goldschmidt, traducteur de Kafka), l’allemand langue du matin (plasticité, autorise construction de mots). Primo Levi a traduit en italien Le Procès de Kafka. A pris quelques libertés pour adoucir le texte pour les lecteurs italiens dont il a eu pitié.

Hannah Arendt doit revoir toutes les traductions de son journal, qu’elle juge horribles. « Il faut parler plusieurs langues pour accéder à l’équivocité chancelante du monde ». Ne pas être assuré de l’essence des choses est une condition de la philosophie.

7-8 déc 21

313. Cela me renvoie à ma propre pratique des langues et de la traduction. Cet état de « milinguisme », zone frontière ou no man’s land linguistique d’où je peux observer une langue depuis la rive d’une autre (français/espagnol, espagnol/anglais surtout, depuis que je me suis éloigné de l’allemand ; mais aussi français/japonais, pour la faible connaissance que j’en ai, et français/arabe – plus exactement, l’arabe dialectal marocain). J’ai en tête une suite de notes sur ces expériences de frottements aux langues (« & langues »). Espace symbolique des langues intriqué dans des espaces géographiques :

L’amour des espaces-seuil : frontière géographique, seuil entre route et désert, coulisses et scène…Que s’y passe-t-il ? Parce que je ne suis nulle part, que le mot « frontière » renvoie à plus d’une langue, plus à la seule mienne, renvoie à plus d’une culture. Sens en suspens, en attente de fixation (il faut juste pour cela passer la frontière dans un sens ou dans l’autre), en attente de précipité chimique. Exploration graphique à travers les sutures de photographies hétérogènes : recherche de la coalescence, pour faire en sorte qu’adhèrent les lèvres d’une plaie (je me fends de signifiant), pour faire que les particules liquides en suspension se réunissent en gouttelettes plus grosses : pluie de sens (à la relecture : « plue de seins »). Mais aussi refus de la coalescence. Ni ici, ni là ; pas encore ici ou là. La double négation définit pour moi une positivité, celle de l’atopie : terra nullius que je revendique le temps du franchissement. Fusion et fission. Apesanteur, aussi : ne plus rendre (de) compte, sans langue à y dire. C’est la déterritorialisation. Espace inappropriable, que je nomme bien difficilement. Une image me revient : en plein désert mexicain (Etat de Durango), la route bitumée s’arrête net, au cordeau, à la perpendiculaire du chemin devenant sable. Bien plus loin : la Zone du silence. Un panneau dit « Zona del silencio ». Je tombe dessus un peu par hasard. La voix ne porte plus, les montres s’arrêtent, les radios ne captent plus. Ombilic !

Le lapsus calami m’interroge toujours autant : « plue de seins » pour « pluie de sens ». Le i nomade saute de la pluie au sens. Et les seins font sens. Ca parlerait à Christophe M. et son Dâh.

314. Je me dis que d’avoir accepté une mission à Rabat était une manière plus ou moins avouée de me rapprocher de l’Algérie. Pourtant (et en vertu de je ne sais quel obscur principe d’empêchement, déjà à l’œuvre) je n’ai fait que frôler la frontière maroco-algérienne durant un séjour dans le sud marocain. Frontière où, je ne l’ai appris que tout récemment, mon père était en garnison. Les voyages sont des aveux. Plus difficiles à entendre pour moi que l’immobilisme ? Ce qui nous pousse à rester / partir, chacun le sait, ou le devine en son for intérieur.

315. Apostille au poinçon 308 : Que sont mes amis devenus est un vers de Rutebeuf (je l’avais imprudemment attribué à Villon).

316. La question des langues, je l’investis d’abord dans le 1er chapitre de l’arrivée de Michel en terre algérienne : c’est la confrontation à l’arabe, à l’appel à la prière : la langue de l’autre, la religion de l’autre, qu’il devrait considérer comme celles de l’ennemi. Moment initiatique que je ne peux qu’imaginer. D’une langue l’autre, d’une scène l’autre. Je ne saurai jamais ce qu’il pensait de tout cela avant de partir.

317. Il semble bien que le pronom tu se soit imposé quand j’ai écrit il y a peu le passage du bestiaire consacré à une huppe fasciée, que mon père a photographiée. La huppe brille longtemps sur le mur blanc. Je découvre vite, grâce à une application dédiée à l’ornithologie, de quel oiseau il s’agit. Par un déploiement technique (recherches) je (me) permets un repli dans l’intime. Rien d’évident pour moi dans tout cela.

source https://www.lacan-universite.fr/wp-content/uploads/2016/03/Les-figures-de-l’Autre.jpg

318. Je lis et relis (assez lentement, ce qui va à l’encontre de ma boulimie habituelle) les pages du chapitre III-1 du séminaire de Lacan sur l’angoisse

[je commets deux fautes de frappe, Lacan sir et une autre : au-dedans de moi s’agite violemment quelque chose qui veut sortir, se débonder : malaise de quelques secondes :l’angoisse pure. Pourquoi ? Est-ce le sir au lieu du sur, ou le fait de commettre, en tapant, une erreur, dont le mécanisme répétitif a renvoyé à mon insu – à mon corps défendant – à une angoisse précédemment éprouvée ? Donner du sir à Lacan, c’est lui donner du Monsieur, à l’anglaise, une reconnaissance détournée par lalangue du discours du maître ? Ou les deux à la fois ? ]

De la lecture de ce chapitre, intitulé «  Du cosmos à l’Unheimlichkeit », je retiens ceci. Lacan évoque « ein anderer Schauplatz » de Freud, ou l’autre scène (fonction de l’inconscient à partir du rêve). Reprenant l’analyse structuraliste de La Pensée sauvage de Lévi-Strauss (Lacan donne ce séminaire-ci le 28/11/62, et l’essai de L.S. a paru la même année), il évoque d’un côté le monde, dans sa « matérialité primaire », de l’autre la scène où est le spectateur. Toutes les choses du monde viennent à se mettre en scène selon les lois du signifiant. Le monde, l’histoire, ce que la culture nous véhicule comme étant le monde est un empilement, un magasin d’épaves de mondes qui se sont succédé… Il termine avec ceci : Ce à quoi nous croyons avoir affaire comme le monde, n’est-ce pas tout simplement les restes accumulés de ce qui venait de la scène quand elle était, si je puis dire, en tournée ?

Ainsi, je n’en finis pas de tourner comme un vieil acteur, accumulant sur scène des restes de mondes. A cette aporie vertigineuse, il faut le cadre d’un dispositif. Ils sont nombreux (c’est l’écriture du livre Algérie, c’est l’emploi de la barre verticale, les maigres protocoles de visionnage d’images, ces poinçons qui sédimentent, etc.) Il s’agit donc bel et bien, dans le sens fort du terme, d’une archéologie, une de plus. Tout est digne d’étude (comme les fosses d’aisance des châteaux médiévaux qui recèlent les indices de l’activité humaine). Les résidus superposés de Lacan, c’est cela. L’archéologue délimite un champ d’opération, balise, mesure, dépoussière, excave, creuse, décrit, répertorie ; la muséologie se chargera de spectaculariser intelligemment les artéfacts : contextes, datations, analogies, etc. Il s’agit donc de scènes successives, depuis la terre grattée à la vitrine du musée, du musée à la photographie pour archives et pour livres d’art ou revues spécialisées. Déterrer, comprendre, montrer, pour mieux (se) comprendre. L’autre scène du rêve est si parlante…En tout début d’analyse, je fais le rêve de fouilles dans la maison d’enfance. Cas d’école…

319. Je reviens à mes scènes : mon père photographie la scène d’une huppe fasciée posée un instant. Il en projettera la diapositive des années plus tard (j’ai dû voir, enfant, cette huppe, mais n’en garde aucun souvenir). Presqu’un demi-siècle plus tard, je remets cette scène en scène ; acteur borgésien, je joue le rôle de mon père (même projecteur, même diapositive). De public, il n’y a que moi : je rejoue le rôle du spectateur enfant-adulte. Intérêt tout relatif de la huppe pour l’enfant que j’étais. Il en va autrement aujourd’hui : huppe au centre de la focale de ces mises en scène à travers le temps. Mon père réinventait pour nous une certaine Algérie : non la guerre, mais de la beauté de sa faune et de sa flore (la diapo suivante est un palmier en plumeau). Je retrouve cette Algérie réinventée, qu’il mettait en scène en ne choisissant que des « figurants » paisibles.

9 déc 21

https://worldwidekitsch.com/wp-content/uploads/2016/12/Hamlet_1964_03-1024×438.jpg

320. Je relis La tragédie d’Hamlet, Prince de Danemark, dans la traduction d’Yves Bonnefoy, après le chapitre 2 de Lacan sur la « fonction de la scène sur la scène ». Le spectre du vieil Hamlet apparaît à Hamlet, son fils, et lui découvre que Claudius, actuel roi du Danemark, est le meurtrier de son frère le vieil Hamlet. Claudius est monté sur le trône et a épousé Gertrud, mère d’Hamlet. Le spectre réclame vengeance :

Venge son meurtre horrible et monstrueux (I, 5). Le temps est hors des gonds (« the time is out of joint »).

Ophélie informe son père Polonius (II, 2) qu’Hamlet est venu la voir, hors de lui, poussant un

soupir si profond et si pitoyable / Qu’il semblait qu’il dût faire éclater son corps / Et mettre fin à ses jours.

(Godard s’est-il souvenu de cette scène, quand Ferdinand/Pierrot le fou, à la fin du film, se fait exploser à la dynamite, le visage grimé de bleu ?) Polonius, sa fille, le roi et la reine se demandent si cette métamorphose d’Hamlet est à mettre sur le compte des désordres de l’amour. Polonius déclare Hamlet fou d’amour. Il produit une lettre qu’Ophélie, obéissant à l’injonction paternelle de s’éloigner d’Hamlet, lui a remise :

je t’aime par dessus tout.

Polonius, pour s’assurer que l’amour est bien la cause de cette folie (Claudius, au fond de lui, craint la folie d’Hamlet), décide de mettre Ophélie sur le chemin d’une déambulation d’Hamlet, afin d’observer, caché derrière une tapisserie, les réactions du jeune prince. Mais Hamlet a entendu Polonius échafauder cette rencontre. Dès lors, Hamlet va jouer un jeu de dupe (dupe renvoie à duplicitas, mais aussi à d + huppe, « plumage de huppe », en raison de l’aspect stupide de cet oiseau (Cnrtl) : voilà qui croise étrangement la huppe fasciée du poinçon précédent). Profitant de la venue d’une troupe de comédiens au château d’Elseneur, il va leur demander de jouer la scène du meurtre de son père, devant la reine et le roi.

Le monologue de la fin de l’acte II témoigne de la conception shakespearienne de l’art dramatique :

Bon, j’ai entendu dire / Que certains criminels furent, au théâtre, / Si fortement émus par l’art de la pièce / Qu’ils ont crié leurs méfaits, sur le champ, / Car le meurtre, bien que sans langue, peut parler / Par des bouches miraculeuses.

Shakespeare dépasse la définition aristotélicienne de la tragédie et de ses vertus cathartiques. Si chez Aristote la tragédie permet de préserver l’ordre de la cité par le spectacle de l’imitation d’une action (mimèsis), dans Hamlet le mal est accompli (meurtre du frère Hamlet, inceste avec Gertrud) : la représentation vient trop tard pour prévenir la catastrophe, tout est accompli à la manière tragique. Les exhortations d’ Horatio envers le spectre du vieil Hamlet (I, 1) :

Si tu as une voix, si tu peux t’en servir, / Parle-moi. / Si quelque bonne action peut être faite / Pour ton soulagement et mon salut, / Parle-moi. / Si tu sais qu’un malheur menace ton pays / Que peut-être avertis nous pourrions éviter, / Ah, parle ! (…) Parle-m ’en … Reste et parle ! »,

ces exhortations, donc, résonnent ironiquement : le malheur ne pourra être évité, les victimes vont s’accumuler. Non une purgation préventive, mais l’absolue nécessité de faire parler, de faire avouer la vérité (Horatio et Hamlet sont du côté de la vérité, Claudius, Gertrud du côté du silence mensonger et dissimulateur d’un crime). Hamlet ne fait pas entièrement fond sur la révélation du spectre du vieil Hamlet, c’est pour cela qu’il met en place le mouse trap, la souricière, tant pour confondre son oncle que pour avérer la réalité de la première autre scène, celle du spectre revenu d’entre les morts pour réclamer sa vengeance. Hamlet va

faire / Jouer à ces acteurs, devant [s]on oncle, / Une scène évoquant le meurtre de [s]on père, / Et [il] l’observer[a], il le sonder[a] : s’il tressaille, /[il] sai[t] bien ce qu’[il] fer[a]…

Et ce vers que Lacan reprend dans son séminaire :

Le théâtre est le piège / Où je prendrai la conscience du roi.

321. Dans l’attente du « tressaillement » qui déclenchera la vengeance, Hamlet prépare une nouvelle autre scène (ein anderer Schauplatz). À l’arrivée des acteurs, Hamlet demande à l’un d’eux un avant-goût de leur art : mais il commence par déclamer lui-même le

récit que fait Enée à Didon ; et surtout quand il parle du massacre de Priam.

Une note d’Y. Bonnefoy précise que ces vers parodiques sont de Shakespeare lui-même. Et le Premier Comédien enchaîne :

Pyrrhus frappe Priam et dans sa rage / Le manque ; mais le vent de son glaive féroce / Fait choir le pauvre ancêtre.

C’est encore la scène du meurtre, même inabouti ici, qui est rappelée. Ensuite, juste avant la représentation par les comédiens, Hamlet s’adresse à Polonius :

Monseigneur, vous avez joué la comédie à l’Université, disiez-vous ? – Certes, Monseigneur, et l’on jugea que j’étais un bon acteur. – Quel rôle teniez-vous ? – Celui de Jules César. J’étais tué au Capitole, Brutus me tuait.

Là encore, le dramaturge rappelle la scène primitive du meurtre du vieil Hamlet par Claudius, avec toute les ambiguïtés possibles : on substitue le vieil Hamlet à César, et Claudius à Brutus (aidé en cela par l’homophonie -us, présente aussi dans Pyrrhus mais aussi Polonius). Polonius jouait César, la victime de la trahison donc : scène de meurtre qui anticipe celle de III, 4 où Polonius va périr par l’épée d’Hamlet, qui frappe aveuglément à travers le tissu le ministre de Claudius. Polonius était caché derrière une tapisserie d’où il espionnait Hamlet parlant à sa mère. Polonius est une victime bien réelle ; la scène de comédie jouée dans le passé, comme un présage funeste, annonce la destinée de l’homme fidèle au roi félon. La répétition du verbe « tuer » (J’étais tué au Capitole, Brutus me tuait) à la voix passive (victime) puis active (meurtrier) rappelle la répétition du meurtre mis en abîme. Hamlet, en tuant Polonius (mais en croyant tuer le roi Claudius), rejoue le rôle de Brutus, dans la réalité cette fois.

322. Et l’on arrive à la pantomime qu’évoque Lacan : elle représente, silencieusement, et une fois de plus, le meurtre du vieil Hamlet empoisonné par Claudius. Ce dernier

verse du poison dans l’oreille du dormeur.

Insistante répétition de la scène du meurtre, qui ne cesse de faire retour, par la voix seule (récit de Polonius) ou les gestes seuls (pantomime). Privée de mots, la pantomime semble spectrale, comme le vieil Hamlet tandis qu’il apparaissait silencieusement aux soldats de garde, puis à Horatio, à Hamlet enfin, qui lui, l’entendra parler. Cette pantomime a l’allure d’une scène fantasmatique. À ce spectacle, Claudius et Gertrud restent sourds : ils n’interviennent pas, comme si cette autre scène semblait trop éloignée d’eux. Il en va tout autrement lorsque commence la pièce « parlée », intitulée « Le piège de la souris », comme Hamlet s’empresse de le mentionner au roi Claudius. Hamlet désigne l’un des comédiens, Lucianus, comme « le neveu du roi ». Ici, ambiguïté que ne manque pas de souligner Y. Bonnefoy :

Pour Hamlet et Claudius, le sens de cette scène est le meurtre du vieil Hamlet. Mais pour la cour qui ignore tout de ce meurtre, et même pour la reine, elle sera l’insultante insinuation qu’un neveu (Hamlet) puisse tuer son oncle (Claudius lui-même).

Et Lacan de conclure :

Ce qu’Hamlet fait représenter sur la scène, c’est donc, en fin de compte, lui-même accomplissant le crime dont il s’agit. Ce personnage dont le désir ne peut s’animer pour accomplir la volonté du ghost, du fantôme de son père, tente de donner corps à quelque chose, qui passe par son image spéculaire, son image mise dans la situation, non pas d’accomplir sa vengeance, mais d’assumer d’abord le crime qu’il s’agira de venger.

11 déc 21

323. Problèmes d’accès à l’administration de mon site, problèmes d’accès à internet. Les réalités du monde tangible et moins tangible. Arcanes du net, du code. Chat avec un technicien de WorpPress, très réactif. L’un des problèmes est en train d’être traité.

324. Article du 10/12/21 dans Le Monde :

Guerre d’Algérie : la France va ouvrir ses archives sur les « enquêtes judiciaires » avec « quinze ans d’avance »

C’est ce qu’a annoncé la ministre de la culture Roselyne Bachelot. En mars, Emmanuel Macron avait déjà décidé de « faciliter l’accès aux archives classifiées de plus de cinquante ans », couvrant la période du conflit.

Excellente nouvelle.


source : http://cahiers.kingston.ac.uk/vol02/cpa2.7.supplement.html

325. Retour à la question de l’autre scène. La souricière pour avérer la réalité d’une autre scène prend bien des formes…Plusieurs choses bruissent ici, que j’essaie de démêler. a) je m’identifie à mon père en rejouant la scène du projectionniste, grâce au même projecteur, et en écrivant un chapitre sur le projectionniste b) je m’identifie en jouant à être lui le temps de la projection, que je prends à la lettre et au sens psychologique- c) je mets à distance par ce qu’en écris, ici et dans le livre Algérie- d) mon père nous (et se) projetait une Algérie pacifique, figée dans la minéralité des décors, des poses convenues de soldats ; il abhorrait la guerre et son cortège de cauchemars- e) je (me) projette un miroir où accrocher une image (le militaire sur les différentes photographies) f) mais il y a aussi l’identification plus mystérieuse (…) à l’objet du désir comme tel, a – g) Lacan parle ici de l’objet qui vient à disparaître (dans Hamlet, l’objet de désir perdu est Ophélie, folle de douleur d’avoir perdu son père Polonius, et qui se noie en voulant cueillir des fleurs), Lacan ajoute (p. 48) c’est dans la mesure où, comme objet, il vient à disparaître que s’impose la dimension rétroactive qui est celle de l’imparfait sous la forme ambiguë où il est employé en français, et qui donne sa force à la façon dont je répète devant vous l’Il ne savait pas. Cela veut dire à la fois Au dernier moment, n’a-t-il pas su, et Un peu plus, il allait savoir. Ce n’est pas pour rien que le désir en français vient de desiderium. Il y a reconnaissance rétroactive de l’objet qui était là. -h) je me bats avec l’imparfait du désir i) pour de nombreuses raisons, certaines inconnues de moi, mon père et moi nous sommes ratés (dans les silences et les refus)- i) peut-être, dans une réciprocité spéculaire, je n’ai pas (ou plus) voulu le reconnaître, me sentant moi-même ignoré bien des fois (ce qui n’était peut-être pas son intention, mais situation vécue comme telle, enfant), sans cesse en demande d’amour. Reste à voir maintenant comment l’angoisse s’articule dans ces rapports.

326-350

326. Je fais la connaissance en chair et en os de Françoise Renaud, auteure qui fréquente entre autres le Tiers Livre, , au salon littéraire « Les beaux livres au Domaine », à Saint-Clément de Rivière où elle m’a invité. Ambiance des salons : tables où les livres et leurs auteurs se reconnaissent, discutent, attendent leurs lecteurs, c’est chaleureux et il faut ça pour combattre les températures rien moins que clémentes. Longue discussion, nos parcours, et les livres bien sûr. J’emporte son dernier en date, Bois d’azobé. Elle a de très nombreux livres à son actif. Plaisir de retrouver ses pairs. A la table d’à côté, Paul Coudsi, ancien journaliste, graphiste, écrivain, réalisateur de film d’animation. Et Marc Ely (j’échange un Archéologies contre son livre Pandémies et autres facéties, publié chez Ubik-ART, dans une maquette qui reprend la Gallimard Noire ! ). Tous deux esprits caustiques, on se marre bien, et les feignasses de libraires en prennent pour leur grade. Expos en vue à Montpellier : sortie de la collection « Grands esprits Petits prix » le 15/12, galerie Marc Devaux, des éditions UBIK-ART. Leurs cahiers VIRTUEL sont magnifiques. Quant à Paul Coudsi, il expose 150 photos en noir et blanc qu’il a retrouvées dans un cagibi parisien. Alléchant.

12 déc 21

327. Les phrase bourdonnent, inopportunes : c’est dans la mesure où, comme objet, il vient à disparaître que s’impose la dimension rétroactive qui est celle de l’imparfait sous la forme ambiguë où il est employé en français, et qui donne sa force à la façon dont je répète devant vous l’Il ne savait pas. Cela veut dire à la fois Au dernier moment, n’a-t-il pas su, et Un peu plus, il allait savoir.

Pas lu le séminaire précédent sur le désir, allusions ici qui m’échappent, mais je fais avec. Qu’est-ce qu’il ne savait pas ? Qu’est-ce que moi, je ne savais pas ? Me revient encore le souvenir du jour où, me semble-t-il, mon père a voulu me parler, où j’ai tourné la tête. Il ne savait pas que je ne voulais pas parler ; je n’ai pas voulu savoir que lui le voulait. Aucun de nous deux, et cela s’est joué en à peine une seconde, n’a voulu être à découvert, n’a voulu débucher. Et ce dernier moment… ? Quel est l’objet de ce savoir ?

328. A régler encore des problèmes informatiques, qui semblent se tasser, après avoir respecté la loi des séries. Autant de diversions mal venues, mais la basse bourdonne sans cesse. Entendu émission sur Vidal-Naquet (1930-2006) et son engagement total comme historien et intellectuel. Le journaliste cite un tas de livres que j’aimerais lire (L’Affaire Audin, 1957-1978, La Torture dans la République : essai d’histoire et de politique contemporaine (1954-1962), Minuit, 1972, Face à la raison d’État, Un historien dans la guerre d’Algérie, La Découverte, collection « Cahiers libres », Paris, 1989, 259 pages, Les Crimes de l’armée française Algérie 1954-1962, La Découverte, 2001) Mais je dois venir à bout de tous ceux que je n’ai ni finis ni ouverts.

13 déc 21

329. Caroline Diaz me parlait hier, après avoir lu les Archéologies ferroviaires, de Nicolas Pesquès, et de son œuvre La face nord de Juliau, poème qui débute en 1980 et qui compte, en 2021, dix-huit livres publiés (en 10 volumes).Elle voit des liens entre mon texte et celui de N. Pesquès. Je me rends sur le site officiel du poète. Lu sur son site :

À l’origine, il s’agit d’une tentative de transposition : appliquer à l’écriture d’une colline ardéchoise l’insistance et l’assiduité de Cézanne sur son motif. Exprimer, d’un pas tantôt descriptif, tantôt narratif, tantôt spéculatif, le vif et l’intégralité du paysage. Mais dire une colline, compte tenu des phrases qui la façonnent et du corps qui les éprouve, c’est entrer dans la nuit de la langue.

Le projet est devenu une aventure. Il a absorbé son questionnement, déplacé les éclairages. Il est happé et repoussé par cette relation qui interroge « la nature des choses » via l’articulation d’un langage. L’aventure est inachevable. En temps que poème, il est imprévisible. C’est du cœur de cette ignorance et de cette cécité qu’il travaille.

Je découvre sur le site de Flammarion un extrait de son work in progress, La face nord de Juliau, 13 à 16.

Je suis abasourdi par les quelques pages lues. Ecriture en perpétuelle incréation, interrogation, mise à la question poétique du corps, du paysage et de son action sur le corps, du corps et de la langue. Inachèvement comme principe et fin. Chacune de ces phrases résonne, et résonne encore.

Extrait :

Le 23 juin 2009

Depuis le début, soit depuis l’été 1980, l’étonnement s’est accru de voir ce que fabrique le langage, ce que les choses deviennent après être passées dans ses griffes, ou dans ses voiles, dans toutes ses opérations de passe‑passe qui font qu’elles ne sont peut‑être pas ou plus tout à fait ce qu’elles sont – si être hors‑langue pour une chose a du sens – ou même si la langue peut aller chercher les choses avant leur venue dans les mots, là où elles sont si différentes. A moins qu’il soit absurde de songer à faire cela, à dire avec des mots un monde sans eux. Pourtant quelque chose leur appartient : la nuit de l’apparence. Ni cela qui simplement brille, ni ce que cet éclat dissimule, mais ce qu’il en est quand on le traverse. Ce que passer veut dire. Toujours cette question du transport.

Je sais déjà que les lignes de Nicolas Pesquès vont infuser doucement, déployer leurs volutes et se mêler aux miennes. Il évoque ici la question du transport : ce que se porter à travers le monde peut vouloir dire ; ou, plus radicalement encore, ce qu’être dans le hors-langue pour une chose exige de qui s’interroge : si même elles sont hors-langue (quel seuil est-ce donc là ?) Aux mots la nuit de l’apparence, en-deçà de la traversée à venir. Mot-obole à donner au nocher ?

Et naît dans la bouche/dans les lignes de Pesquès le mot « écre », tandis qu’il s’interroge sur la couleur jaune, sur le j.

une envie de sensation. une volonté donc, sans cesse

contrariée, pour étendre son désir, son pouvoir sur les

choses, son impuissance aussi. Une expansion d’intelli‑

gence battue en brèche ; et cette brèche est la signature

même de l’intelligence, l’amie de la séparation.

Le corps se fait souvent oublier, comme l’air que l’on

respire. on passe à côté du jaune et il nous active. Le

doigt du genêt nous frôle et le bois se referme. Veilleuse

hors rêve

comme hors‑langue. Écre alors serait le noyau de toute

graphie, son étymologie corporelle.

Un sursaut, un juron, une extension de gorge et tous les

muscles derrière qui rugissent, pousseurs de vrai et d’écriture.

Écre : le mot est venu de loin, incisif et vengeur. il s’est

installé dans ma bouche, il m’a colonisé.

C’est d’abord un coup de sang, l’étirement des lèvres pour

grimacer une pression, une lame plantée dans la chair qui

veut parler.

« écre » : l’avant « écr-ire ». (Je pense à Ponge, à sa « rage de l’expression » : l’ire de l’écre).

Comme on fouille, comme on essaie d’extirper. C’est

de l’écriture qui fend son propre racloir. une bêche à

graphier. Elle alarme, elle poignarde.

C’est l’emploi d’une réduction pour ouvrir le mur, le

corps, la viande qui durcit.

Écre pour vaincre les résistances, les sabrer, les estoma‑

quer ; son épée s’enfonce où écrire suffoque, éperonne

et jure sa force, sa crise de oui, son outrance, son coup

d’archet sur la moelle, à même la moelle.

Au plus près du corps-moëlle, du corps-gorge. L’extirpation (des racines !), racloir/bêche/poignard/sabre/épée/éperon/archet : l’écre.

Nicolas Pesquès a commencé ce chantier en 1980 : 41 ans de work in progress, 18 livres publiés en 10 volumes. Au-delà des chiffres, voilà qui donne à réfléchir sur le temps (temps d’écrire, temps de vivre).

Extrait (site Maison des écrivains et de la littérature) : La face nord de Juliau, sept.

André Dimanche éditeur, 2010

Longtemps aimé produire des phrases qui épousaient le paysage. Décrire était écrire. Ruisseler d’un bonheur exact. Le lieu était le lien et c’était tout.
Je n’ai pas bougé mais quelque chose s’est retourné. Le corps est devenu grammatical. Curieusement il parle plus vite, il oublie plus facilement. Il a rompu avec l’identité. Il fête cette rupture. La souterraine, la dissonante.

Voici la profondeur et voici le jaune. Ce n’est plus un écho ni une frappe mais quelque chose de vissé, un assemblage. On peut les avoir sur la même photo.

14 déc 21

330. Un peu rasséréné par l’œuvre de Pesquès (il est venu au moment où cela importait) dans mon appréhension et mes manquements (ou supposés tels) au chantier en cours. Reprise de la lecture de Soldats en Algérie de Jauffret, que je trouve décidément excellent. Je repère dans la grande histoire les petits faits vrais dont je pense que mon père a pu les vivre, ou en être témoin.

331. Ai achevé Bois d’azobé de Françoise Renaud : c’est un livre magnifique, lu d’une traite. Magnifique à plus d’un titre : la fluidité, la sensibilité. Mais surtout, le lecteur est pris par la main, et assiste au livre en train de se créer sous ses yeux, doublement : dans la lecture même, qui fait advenir le texte, et dans le thème choisi par F.R. : comment, à partir de si peu, le livre va surgir. Tout en retenue, en humilité. Les niveaux de réalité se mêlent harmonieusement : le récit du livre en train de se faire, l’histoire qui naît et peu à peu s’agrège par petits pans fictionnels, celle d’un jeune garçon noir, jusqu’à l’épiphanie au chapitre « Les mains noires », p. 89, qui ne ponctue pas la fin du livre pour autant :

Tout de même il me manquait un mot, un mot pour décrire ce que je ressentais de la peau, un mot capable de réunir sens et musicalité, un mot de ralliement, de reconnaissance qui pourrait rester attaché au personnage et peut-être même le définir pour la suite. […] Et puis ça m’est tombé dessus…A partir de là, le texte a coulé.

Force du mot qui permet à la langue son flux. Prégnance d’un signifiant-maître, qui a la vertu de concentrer the world in a nutshell, tout l’univers du livre en quelques signes : azobé. Le mot va irriguer en aval le texte, mais l’irrigue déjà en amont : ni l’autrice ni le lecteur ne le sait encore consciemment. En contrepoint, F.R. utilise une graphie africaine, l’alphasyllabaire ge’ez semble-t-il, utilisé en amharique ou en tigrigna, parlée en Ethiopie et en Erythrée. (A vérifier auprès de F.R.) Vertu d’écrire sur la page une langue inconnue de moi : trouer le texte français, faire soudain vaciller la compréhension – j’en suis réduit à conjecturer ce que les lignes en ge’ez peuvent dire – au profit d’un autre lieu, d’une autre culture. C’est finalement la 3e strate du texte, qui nous restera celée, dans le noir de l’encre et dans le noir de la peau couleur bois d’azobé. Dispositif accentué par le carnet du jeune garçon, qu’il garde précieusement sur lui et cache sous une natte : le carnet que le maître d’école d’Awasana lui a donné, et sur lequel il apprend à écrire. Et je vois soudain que les lignes laborieuses écrites en ge’ez sur le carnet par le jeune garçon reflètent les lignes écrites en français, celles-là mêmes qui font exister la 3e strate, dans une mise en abîme subtile – car le texte est subtil et jamais démonstratif. Au final, Bois d’azobé raconte autant la naissance d’un texte qu’il interroge les ressorts de la création littéraire, consubstantielle au corps. En exergue, on lit une citation de Rilke :

Il faut que vous laissiez chaque impression, chaque germe de sentiment, mûrir en vous, dans l’obscur, dans l’inexprimable, dans l’inconscient, ces régions fermées à l’entendement.

Ce texte incarne aussi les mots de Nicolas Pesquès : Le corps est devenu grammatical.

332. Zoom T L très intéressant hier. Entre autres, est relancée la participation au Dictionnaire du comment écrire, chantier lancé il y a quelques mois déjà sur le Tiers Livre. Je commence à jeter quelques notes concernant des entrées qui m’intéressent.

333. Retravail de pages d’Algérie, passage au tu acté.

15 déc 21

334. L’un de mes empêchements d’écrire : un vouloir-écrire trop condensé (l’osmazôme de Huysmans, pour mon malheur : En un mot, le poème en prose représentait, pour des Esseintes, le suc concret, l’osmazôme de la littérature, l’huile essentielle de l’art. – J.-K. Huysmans, À rebours.) Ai beau me sermonner ; c’est ma pente naturelle contre laquelle je lutte. Un principe de condensation (que j’admire chez Char), qui me fait toujours penser à une minuscule orogenèse. Eliminer les mots, ne garder que ceux strictement nécessaires à l’étincelle. Voilà aussi pourquoi il y a dans ces poinçons, à rebours, une forme d’abandon, contraire à la densité nucléaire que je recherche (en espérant l’avoir un peu effleurée parfois) dans les pages d’Algérie, mais aussi dans les textes déjà écrits. Au fond, un principe d’économie linguistique, visant à la fusion nucléaire des mots, pour en espérer, la masse critique atteinte, une déflagration. Je ne sais. Des intentions qui président à l’écriture, que reste-t-il, une fois le texte lâché ? Ce que le lecteur en fera. Il existe aussi une manière de réaction en chaîne, pour continuer à filer la métaphore : les lecteurs qui refont lecture (podcasts), les articles qui paraissent ici et là. De cet empêchement, bien qu’il soit extrêmement contraignant et me force à avancer millimétriquement, je ne veux pourtant me départir : c’est la façon que je connais le mieux. Par chance, la fréquentation d’autres auteurs, la pratique d’autres arts de faire me fait parfois quitter la sente obsessionnelle de mots toujours polissables. Je relis quelques vers des Feuillets d’Hypnos, dans Fureur et mystère de Char.

57 La source est roc et la langue est tranchée

335. Hanté par un démon inflexible : les Feuillets du Résistant Hypnos/Capitaine Alexandre (René Char), écrits dans l’urgence du combat. Ou les impérieuses Lettres à un jeune poète de Rilke. Ou…

Daemon qui me fait jeter sur ce que j’écris un regard sévère, propre à décourager.

(crédit photo « File:France – Charente – Echoisy – Alambic Charentais.jpg »par Zewan est sous licence CC BY-SA 3.0)

16 déc 21

336. Lu au détour d’une recherche, de Wittgenstein (Recherches philosophiques), sur la notion de langage naturel : « Bedeutung ist der Gebrauch », c’est l’usage du mot qui détermine sa signification. Quel usage fais-je du mot démon ? Je n’ai pas besoin de comprendre l’essence du mot « démon » pour l’utiliser. Pas d’essentialisme de la langue. Je ne fais que m’appuyer sur la représentation de ce qu’est pour moi un démon. Alors, avant ? Deux commentaires au poinçon précédent viennent apporter une certaine eau à mon moulin. Elsa C. me rappelle sa lecture du Vice-consul de Duras (que je n’ai pas lu), dans lequel figure le mot battambang. Elsa faisait allusion à mon goût du mot « condensé ». Battambang pourrait être un mot qui enferme plus que ce à quoi il se réfère (une ville cambodgienne) pour le personnage. Piste à suivre. Deuxième commentaire, d’Emmanuelle Cordoliani : contrairement à moi, le (trop) condensé signifie pour elle le pas assez (re)travaillé, l’à mi-mot qu’il faut deviner (j’avais tapé l’ami-mot), voire le fantasmatique avant-mot. Tout cela pourrait être le moyen d’accéder, d’une manière ou d’une autre, au hors-langue dont parle Nicolas Pesquès. C’est aussi l’archi-écriture dont parle Jacques Derrida, et qui se trouverait dans la peinture et son écriture non-verbale. Un avant-langue, en fait. Le condensat en est-il une voie ?

337. Pierres de mon jeu de go intérieur : attention à l’encerclement.

338. Freud et la condensation (Verdichtung) : rassemblement d’intensités. Point de nouage entre éléments hétérogènes. L’un des mécanismes en jeu dans le rêve. Un seul élément du rêve manifeste peut recouvrir, par condensation, plusieurs éléments latents. Je transpose ; un seul mot comme nouage de plusieurs autres mots (ce qui est déjà vrai en linguistique : on choisit un mot dans l’axe paradigmatique pour l’insérer dans une chaîne syntaxique). Mais là où est l’enjeu : le choix du mot retenu permet d’activer des paradigmes multiples, hétérogènes, et ce grâce à d’autres dispositifs (néologisme, mot-valise, jeux sur la graphie, sur les homophonies intra et interlinguistiques, etc.).

Il reste de l’intraduit, ce que Freud appelle l’ombilic du rêve. Ce pourrait être ce que j’appelais l’insaisi. L’avant-langue serait l’ombilic des langues. L’avant-langue serait le lieu du manque, non comme absence ou vide, mais des hétérogènes, des énergies. Derrida distingue l’écriture logocentrée, systémique, liée au sujet et au logos, de l’archi-écriture, ouverte à l’autre, à l’hétérogène. Clôture d’un côté, dissémination de l’autre. L’avant-langue comme matériau infini.

339. Je reprends le poinçon 270, écrit il y a un mois jour pour jour.

L’insaisi : ce qui m’a échappé, dans tous les sens du terme (c’est donc très vaste), ce qui a mis l’apercevance en défaut ; cela englobe les actes, les situations. L’insaisi comme ce qui me reste celé. Ce qui reste donc à saisir, dans la mesure du possible, par la pensée, par le souvenir. L’insaisi se donne comme tel parce que ce manque me traverse.

J’amende : « ce qui reste à saisir » par l’écriture, aussi bien. Traversé par le manque de l’avant-langue.

340. Nouvelles pierres sur le jeu de go :

a) Que se passe-t-il à choisir un mot plutôt qu’un autre ?

b) Est-ce là application d’une règle ? (cf. Wittgenstein)

c) Le condensat est-il vraiment le moyen de toucher à l’avant-langue ?

A suivre, bien sûr.

17 déc 21

341. Sur le condensat (question c : Le condensat est-il vraiment le moyen de toucher à l’avant-langue ?)

… on pourrait prendre un sujet, épuiser les sources, en faire bien l’analyse, puis le condenser dans une narration, qui serait comme un raccourci des choses, reflétant la vérité tout entière. Flaubert, Bouvard et Pécuchet

Le mot allemand « Verdichtung » : compression, tassage, condensation, compactage, densification. Beauté de l’allemand : Dichtung signifie « joint d’étanchéité », mais aussi « poésie »…

Je trouve un article qui vient enrichir ma réflexion sur Dichtung :

Le mot allemand Dichtung ne possède pas à proprement parler d’équivalent dans les autres langues européennes, à l’exception des langues scandinaves qui le lui ont emprunté. Pour le traduire, le français et l’anglais doivent recourir aux mots littérature ( literature), poésie ( poetry) ou, plus vaguement, fiction ( fiction), qui s’approchent certes du substantif germanique, mais n’en épuisent nullement les multiples virtualités sémantiques (invention, affabulation, poésie). La langue allemande connaît d’ailleurs, elle aussi, les termes Literatur, Poesie, Fiktion — et Dichtung, tout en participant de chacun d’eux, les englobe et les dépasse.

Cette spécificité germanique confère à Dichtung une densité particulière, une sorte de clôture qui a été amplement exploitée dans la réflexion allemande sur la langue, depuis Herder, qui joue sciemment de la spécificité germanique du mot, jusqu’à Heidegger. En 1973 encore, la germaniste allemande K. Hamburger souligne que le concept est « supérieur à ce que propose la terminologie des autres langues et en premier lieu au concept même de littérature [Literatur] » (p. 35). 

Par Dichtung, la langue allemande tend ainsi à définir pour elle-même une opération spécifique de la pensée et du langage. La proximité de Dichtung et de dicht (dense, étanche) ne serait donc pas le fait d’une pure contingence homophonique. Dichtung laisse apparaître une superposition si dense de strates significatives que ce mot en devient de fait étanche aux autres langues.

(source : https://vep.lerobert.com/Pages_HTML/DICHTUNG.HTM)

La suite de l’article explicite étymologie et connotations. Quel mot extraordinaire que Dichtung : ce qu’il signifie ( inventer, imaginer, créer / concevoir un poème ou plus généralement un texte afin qu’il soit rédigé et lu ), associé à son dérivé Verdichtung (densification, etc.) est en lui-même un exemple de condensation de signifiants.

Je poursuis la lecture de l’article :

Dans son essai de 1770 sur l’origine du langage, Herder recourt à ce mot jusqu’alors inusité pour désigner la faculté d’invention poétique qui présida à la première langue de l’humanité, cette langue originelle et naturelle qui précéda la prose. […] . Dès sa naissance, donc, la notion de Dichtung se trouve investie d’une triple connotation. Elle est poétique, originelle et naturelle, qualités auxquelles s’ajoute un ultime attribut : elle est authentique. Une idée, en effet, sous-tend constamment l’usage herdérien du terme : l’univers fictif auquel renvoie Dichtung n’est pas moins vrai que la réalité elle-même. Il n’est pas l’opposé du monde sensible, mais bien plutôt son « condensé » — un principe souterrainement étayé par la proximité homophonique fortuite de ce terme avec les mots Dichte et dicht (densité, dense). L’idée sera développée sur un mode philosophique quelque temps plus tard par Kant (Kritik der Urteilskraft, 1790, § 53), puis par Schlegel.

La langue, condensé du monde sensible : « poétique, originelle et naturelle, qualités auxquelles s’ajoute un ultime attribut : elle est authentique ». Ce n’est pas l’avant-langue, mais l’étape qui suit…

342. Anecdotiquement, je fais remplacer une climatisation. Vocabulaire technique : « pousser à l’azote » (injecter dans le circuit fermé de la clim de l’azote sous pression pour en vérifier l’étanchéité – plus de 30 bars), et, délices, « tirer au vide », aspirer ensuite tout le gaz pour évacuer toute humidité. La clim produit aussi un condensat. Synchronicité.

http://indexgrafik.fr/variations-formelles-de-lesperluette/

343. Condensation de strates de signifiants, nouage : j’ai utilisé l’esperluette pour représenter ce nouage (« & » symbolisait le nœud fermant le paquet expédié par le rail au XIXe siècle). Nœud sur un paquet d’une douzaine de feuillets en souffrance. Je compte en faire quelque chose. « & » est-elle un gramme derridien ?

344. Raid à la librairie Sauramps de Montpellier. Foule fourmillante, brownienne, vague sapin cubique et laid sur la place de la Comédie, un marché de Noël avec ses dégoulinades de rouge, de vert, de petits chalets vaguement montagnards, le tout clos de barrières dûment gardées par des vérificateurs de QR code : il faut montrer ses inoculations intimes pour pénétrer dans ce Xmas Park où je m’attends à entendre Maria Carey infliger une énième scie toute en guimauve, en clochettes dorées et en chairs siliconées – en fait je n’entends rien, je fuis à toutes jambes, l’œil accroché néanmoins par une mini-piste gonflable aux couleurs blanche et bleue, qui évoque une pente de ski – j’ignore la fonction exacte du machin, je retrouve la foule pressée de la librairie, j’entreprends une responsable du rayon littérature pour la sortie de mes Archéologies, j’ai peu de réponse, la faute au Covid, je repars avec le mail du responsable du secteur littéraire et non du rayon. Rayon, secteur, ensuite ? Département, zone ? Je trouve La face nord de Juliau, dix-sept et dix-huit de Nicolas Pesquès, pour qui j’étais venu. Je découvre au passage que le génial Jacques Roubaud a obtenu le Goncourt de la poésie 2021, je ne sais ce qu’il en pense, je prends Quelque chose noir, avec un bandeau rouge Goncourt de la poésie 2021, il n’y a donc que moi pour ne pas l’avoir vu. Le marketing criard de Gallimard me sauve de l’ignorance. Je découvre et emporte Furigraphie du poète touareg Hawad, parce que j’en aime le titre – je survole – conquis. Et Folio propose un Petit éloge de la poésie par Jean-Pierre Siméon, à deux euros, je craque. Vais pouvoir m’encoquiller, m’embouquiner davantage, jouer la Ralentie de Michaux. Avec tous ces auteurs, je vais pouvoir traverser l’hiver. J’attends C. dehors, observant les flux de gens, je m’en sens extrêmement loin, je n’ai qu’une idée : fuir la foule.

345. Jacques Roubaud a obtenu (je vérifie) le Goncourt le 4 mai 2021. Complètement passé à côté. Peu importe. Ce qui véritablement importe, c’est de le lire et de parler de lui. Premiers mots de Quelque chose noir (1986) :

« Méditation du 12/5/85

Je me trouvai devant ce silence inarticulé … »

346. Je ne lie ou continue de lire que ce qui en moi déplie quelque chose, dérange, bouscule, me point d’une manière ou d’une autre. Me tombent des mains les livres futiles, creux, bien-pensants. Non du mépris (au nom de quoi ? ), mais de l’indifférence.

18 déc 21

Naturalia I (https://www.jonk-photography.com)

347. Happé par les photos de Jonk (Jonathan Jimenez), Naturalia, Chronique des ruines contemporaines, après l’avoir entendu présenter son travail à la radio. Où quand les artéfacts deviennent, par leur abandon même, à nouveau dignes d’être vus. Le capitalisme signifie la disparition, l’invisibilisation des choses, parce qu’il les multiplie à l’infini. Le paradoxe n’est qu’apparent, car la disparition des choses est liée à notre désir pour elles. Qu’elles redeviennent uniques dans leur sortie du circuit capitaliste, par leur mise en lumière (ici le travail de Jonk), et elles réapparaissent.

Les photos visibles sur le site du photographe me captivent, me fascinent : temps volé par l’objectif sur la réapparition-disparition annoncée, photos faire-part, nécrologie et figement, em-beau-mement, car pour moi le parti-pris esthétique de Jonk nous en remontre, du beau. Il avait déjà frappé fort avec Wasteland, l’art des friches (2018), ou Spomeniks (monuments).

Wasteland (https://www.jonk-photography.com)

Et bien sûr, Jonk a documenté Tchernobyl (https://www.jonk-photography.com/chernobyl-tours-fr/)

Enorme pierre d’attente encore. Travail déjà entamé avec quelques textes. Je note sur ma carte mentale de K infini les photos de Jonk, à côté de l’Atlas des villes qui n’existent pas d’Arnaud Maïsetti et du Sarcophage d’Enki Bilal.

348. Et je retrouve la rhizome qui m’a amené à tout ça : je retrouve dans ces photos le sentiment que j’ai éprouvé à déambuler le long de vieilles voies ferrées pour le livre des Archéologies ferroviaires. Photographier l’endroit qui sans nul doute me survivra, là où je n’y serai plus. Le pronom Y renvoie à cet impossible lieu, dont je me demande encore dans quelle mesure il existe vraiment, pris dans un flux de perceptions contradictoires, de feuils de signes (mots et photos). Y est le lieu de tous les lieux qui disent (m)a disparition (Tchernobyl étant le lieu paroxystique, la métonymie de tous les lieux où la Technique humaine a involontairement fait place nette). Dans une ruse à laquelle il fallait s’attendre (l’hybris, toujours, évoquée par Günther Anders à de nombreuses reprises), documenter un tel lieu se retourne contre le documentariste (écrivain, philosophe, photographe, etc.), en ce qu’il montre du doigt l’objet promis à la disparition, dans une mise à l’index redoutable. Pour reprendre un mot d’Anders, cette documentation archéologique n’est jamais que le signe de notre obsolescence, quand l’homme capitaliste oublie que la production n’est que le miroir de sa propre fin.

349. De fil en aiguille, ou de rhizome en rhizome, je découvre la dette de Jonk envers le Paris d’Eugène Atget (s’effacer pour ne pas interférer entre le spectateur et l’objet photographié), du travail photographique de Bernd et Hilla Becher (http://www.artnet.fr/artistes/bernd-and-hilla-becher/) sur le paysage industriel allemand, de celui de Chris Killip (https://www.moma.org/artists/3094) .

Capsules de temps, esthétique de la disparition.

Disparition du photographe devant son médium.

Disparition des sujets (la technique, les gens).

Envie de retourner sur quelques lieux photographiés par Atget dans Paris.

Je pense aussi à l’ARN (Atlas des Régions Naturelles de Eric Tabuchi et Nelly Monnier, https://www.archive-arn.fr/), travail titanesque, qui participe de la même démarche. Sur le site :

« HISTORIQUE DE L’ATLAS


Au moment d’entreprendre ce travail, cela faisait déjà un moment que nous nous demandions comment documenter l’architecture vernaculaire française et, plus largement, comment représenter un territoire dans toutes ses nuances. 

C’est en cherchant quel outil utiliser, car il fallait d’abord définir une trame, une échelle de représentation, que nous avons découvert sur internet la carte des régions naturelles. Bien qu’inutilisable car dépourvue de tout repère, celle-ci a attiré notre attention. 

En approfondissant, nous nous sommes procurés les deux tomes du Guide des Pays de France de Frédéric Ziegerman (éd. Fayard) qui contenaient des cartes détaillées. Très vite nous avons commencé le récolement puis la superposition de ces documents à nos cartes routières pour aboutir à ce qui allait devenir notre géographie de référence. »

18 et 19 déc 21

350. Je relis le remarquable essai Capsules de temps, Vers une archéologie du futur, de Xavier Boissel (2018), dont je n’avais plus qu’un souvenir vague. Le poinçon 348 avait éveillé des échos indistincts que je voulais préciser. Xavier évoque le chercheur suédois Andreas Malm, qui propose de remplacer anthropocène par capitalocène : « ce n’est pas l’activité humaine en soi qui menace de détruire notre planète, mais bien l’activité humaine telle que mise en forme par le mode de production capitaliste » (note p. 87 du chapitre « Zoodystopie » de Capsules de temps). Dans le chapitre « Toute la mémoire du monde », X. rappelle l’analyse de Bernard Stiegler sur les supports de mémoire – je fais le lien avec la photographie de valeur testimoniale, archivistique, etc. : «  les hypomnêmata sont les objets engendrés par l’hypomnesis, c’est-à-dire par l’artificialisation et l’extériorisation technique de la mémoire. » Toute hypomnèse serait une capsule de temps.

351-375

351. Symptôme capitaliste que celui de la spatialisation du temps : ici, oubli, mise au rebut d’artéfacts (décharges/friches), cachés par le retour de la nature (Jonk), l’érosion ou l’exploitation de la terre (mines, chez Didier Vivien), sortis de l’amnésie ou de l’invisibilité (ARN) par le recours à la photographie, au travail d’enquêteur et d’historien, pour réinvestir la mémoire intérieure, psychique (anamnèse, selon Stiegler) de l’artiste et de son public, et de l’histoire culturelle. La logique encyclopédique (La vie sur terre, Archéologie de la mine, Didier Vivien | l’ Atlas des Régions Naturelles de Eric Tabuchi et Nelly Monnier, etc.) est une manière de se tenir « face au temps » (X.B.), dans une optique de sauvegarde archivistique et patrimoniale, le temps que durera le support papier et le système logique (langue, etc.) qui en permet le déchiffrage. Autant de projets qui pourraient constituer à eux seuls des capsules pour le futur.

352. Dans l’orbe de mes préoccupations que cette valeur testimoniale de la photographie. Le chapitre des Capsules de temps intitulé « Le dernier banquet » (p. 89) analyse l’expérience que Daniel Spoerri, artiste affilié au Nouveau Réalisme et au mouvement Fluxus, réalise en avril 83 dans le parc du château Montcel à Jouy-en-Josas : enterrer dans une gigantesque tranchée une tablée avec vaisselle, objets personnels des invités (César, Arman, Soulages…), pour créer Le déjeuner sous l’herbe… S’ensuivent plusieurs campagnes de fouille, pour déterrer puis réenterrer afin que l’œuvre échappe au marché de l’art. Ce qui m’a saisi, outre les questions que pose cette démarche sur la nature même de l’entreprise archéologique, c’est la chose suivante : l’assassinat par balle du père de Daniel Spoerri, juif roumain, par les nazis, le long d’une tranchée semblable à celle qui a recueilli le déjeuner. X.B. analyse ici la dimension spectrale du retour du père, et l’œuvre-happening du fils pourrait être vue comme une offrande au père. Ici encore, des échos en moi à écouter et à rendre intelligibles. Hamlet et ses fantômes (car ils sont plusieurs) rôdent autour de moi.

20 déc 21

353. Bonheur d’enfin lire dans le livre de Jauffret ce que j’attendais : le quotidien des soldats, dans les moindres détails. Lecture qui a fait bouger quelques lignes, au propre comme au figuré : réorganiser la division de chapitres, aller dans une nouvelle direction. Ce que j’ai abordé dans le chapitre « Fumer », qui ressortit au corps, va s’en trouver enrichi, selon des angles effleurés jusque-là (l’idée du pharmakon là-bas, sur le terrain – drôle comme ce là-bas actualise le projet, comme s’il s’agissait simplement d’un autre espace, mais dans la même temporalité). Bref, ce qui était en germination va pouvoir croître. Dialectique du lu et de l’écrit, s’investissant l’un l’autre.

354. Commencé La face nord de Juliau, dix-sept et dix-huit de Nicolas Pesquès. Densité de la parole poétique qui se réfléchit elle-même – la fulgurance poétique sous nos yeux – en même temps qu’elle se pense, à l’éclat aussi de pensées autres (Pesquès cite ses lectures). Notes du 11.06.13

« C’est le langage qui m’a fait ça* »

ça : ce que les mots font aux corps, aux choses, et ce que les choses leur font.

[*renvoi vers la note suivante : Bernard Vouilloux, Figures de la pensée, Hermann, 2015]

355. Achevé le recueil de nouvelles de Nathalie Holt, Ils tombaient, suivi de Figures (2021). L’épigraphe d’En attendant Godot donne le ton :

Estragon. – J’ai fait un rêve.

Vladimir. – Ne le raconte pas !

Et fait écho à la première partie du recueil, les 12 nouvelles de Ils tombaient (et me reviennent les personnages cloués au sol de Beckett : Vladimir et Estragon bien sûr, Hamm (le très théâtral personnage) et Clov de Fin de partie, de Winnie enterrée dans Oh les beaux jours. Tous, tombés-cloués dans un présent qui se répète selon d’infinies variations (les arbres, les objets..), ce que je retrouve dans les décors différents des quatre abribus A, B, C et D de la nouvelle. Une nouvelle de la 1ere partie s’intitule «La chute », texte très bref et saisissant, lié tant à la chute physique du personnage dans une rame de métro qu’à une discrète dimension lazaréenne (« gare Saint-Lazare – Lazare, il aime ce nom », p. 60, gare Saint-Lazare que l’on retrouve p. 74 dans la très belle nouvelle «  Moune », où la voie ferrée, dans la chute du texte, acquiert une dimension brutale, concrète, qui vient peser de tout son poids sur la révélation finale. Moune est un personnage totalement lazaréen). Une de mes nouvelles préférées.

Un recueil profondément marqué par une mise en scène textuelle de la lettre alphabétique. La femme de « L’abribus » réside dans un immeuble, bâtiment B. Le narrateur suit soudain un homme vêtu de costumes de théâtre, « Arlequin échappé à la nuit d’un Picasso », suite à la fermeture du théâtre municipal, dans une ville où un fléau a frappé. L’abribus qu’affectionne le narrateur est un « poste d’observatoire idéal pour des recherches littéraires », alors même que la narrateur ne lit ni n’écrit plus depuis longtemps. Celui qui n’écrit plus, le personnage symbolisant la faillite des mots, erre d’abribus en abribus, désignés de lettres de l’alphabet : A, B, C, D, chaque lettre renvoyant non à l’arbitraire de l’ordre alphabétique, mais à la dilection du narrateur-errant, capable «  de mémoire de dessiner les façades des immeubles ». L’alphabet se réarrime à une réalité architecturale, vivante, animée, de ce qu’autrement il ne saurait plus désigner. (Souvenir de la Trilogie new-yorkaise de Paul Auster, et du clochard qui erre dans la ville en dessinant un motif par ses déplacements). Les bus sont « souvent vides » : le fléau a fait dérailler le temps capitaliste, soumis à la circulation de flux (bus, passagers). C’est le temps de l’observation, du lieu rendu à sa fixité et à la description (le récit court, c’est encore un flux ; la description fait pause, recense, dans une temporalité qui se déroule sans les balises habituelles (le narrateur reste dans les abribus «  du matin jusqu’au soir », p. 12). Le personnage que suit le narrateur s’évanouira, l’envers de son manteau est « noir du noir des draperies de théâtre » : Nathalie Holt joue la comédie des signes qui s’évanouissent, c’est vaguement inquiétant, cela crée un malaise, né de cette réalité dystopique mais si familière ; la langue vacille dans ses lettres qui forment des mots qui disent l’évanouissement : inquiétante étrangeté qui rappelle que raconter les rêves, c’est ouvrir une dimension noire, l’envers de notre « réalité » qui en devient, le temps de la conter, l’endroit peu reluisant.

Les lettres de l’alphabet, donc, présentes concrètement dans la nouvelle « Roman », où le jeune Anton « écrit » un roman à l’aide de lettres découpées (motif récurrent du recueil) : « Des A et des O en majuscules noires et blanches […] un T rouge, un K vert wagon… » Ici, les lettres renvoient, comme dans « L’abribus », à une réalité sensible, rimbaldienne (« A, noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu…. ») La première ligne du « roman » est celle d’une langue poétique, «  OK gréDau altorni Té va Osti A ni a etel O pia SAD… », qui dit le monde intérieur du jeune Anton, affranchi de notre langue. Anton, c’est l’opérateur nouveau (comme la lettre A) d’une langue nouvelle – même si ma rage de comprendre détecte, dans cette ligne folle, des mots que je comprends. Mais peu importe : la langue s’échappe, c’est là l’essentiel.

Dans la 2e partie, Figures, la nouvelle « Michel Hamlet » me retient dans son utilisation des lettres M et H. Pas d’équivoque semble-t-il : Nathalie Holt encode ces grammes dès le départ ; M pour Michel, le personnage qui voulait devenir acteur (comme le personnage de « La chute » qui voulait se retrouver sur la scène d’un théâtre). Mais l’affaire n’est pas si simple, car la réduction de deux personnages (l’un réel, Michel, l’autre fictif, Hamlet) à une simple lettre va permettre un jeu de miroir déroutant, qui questionne la relation de l’acteur au personnage qu’il incarne, et celle du lecteur au personnage auquel il s’identifie (on n’est pas loin de Pirandello et de Genet, ici). Outre une analyse saisissante du personnage de Hamlet, l’autrice fait se refléter avec humour le monde de Michel dans le monde de Shakespeare. Le père de Michel souffrait d’acouphènes, le vieil Hamlet meurt empoisonné, on le sait, par son frère Claudius qui lui verse du poison dans l’oreille.

Tout cela ressortit à la figure du double qui court dans le recueil. Le « père italien, bouquiniste itinérant qui écrivait des nouvelles », double de l’autrice dans « Bougies » où le français le dispute à l’italien, où la protagoniste Léa s’approche d’une porte vitrée et voit surgir son double, la Léa italienne : « – Te voilà revenue ? – Se solo ! Le halo du visage dédoublé par le verre se fondait aux ombres du jardin. – Va-t’en. Je ne peux rien pour toi. – Dopo di te ! » Congédier son double spectral, tâche impossible, puisqu’il s’agit de sa propre image inversée dans un miroir, d’un côté la « réalité » française, de l’autre, « l’image » italienne : avers et revers de la même pièce de monnaie, de la langue qui se fait signe dans une autre langue. Le bilinguisme, le plus-d’une-langue prend corps dans cette hésitation fantastique du visage et de son image reflétée qui soudain s’anime. « Comédie des astres » (re)met en scène deux étoiles du music-hall américain, sans les nommer (force du texte que de suggérer), et en nous faisant découvrir l’envers du décor, ce que le clin d’œil ironique du titre laisse entrevoir. Figure double encore, unie sur scène, mais pas à la ville. Complicité des coulisses… Le chiffre 2 se décline dans les textes « Jumeaux », puis « Marguerite et Marie-Louise » : fraternité et sororité mises à la question du texte, exploration d’un roman familial peut-être. Le double est aussi homophonique : les textes « Max » et « Mars » se répondent du début à la fin de la 1ere partie, dans un glissement consonantique que l’autrice décline aussi sur le mode tragi-comique avec le personnage de Marcel, faux-nom (faux-nez) d’André, titre éponyme de la nouvelle. Max/Mars/Marcel, figures solitaires mais réunies dans la chaîne signifiante. Les trois disparaissent selon des modalités différentes : Max se pend (il réussit ce que Vladimir et Estragon ne parviennent pas à réaliser) ; Mars est bien la planète rouge, qui entre en résonance fantastique avec un fossoyeur qui tombe en poussière (thème lovecraftien que celui de la communication interdimensionnelle, d’ailleurs) ; André se voit dépossédé de son prénom pour le prénom d’un autre, André-Marcel l’avaleur de livre, comme on est avaleur de sabre, attraction foraine (un anti-champion du jeûne de Kafka, ce Marcel-André) qui prend à la lettre l’expression avaler un livre.

21 & 23 déc 21

356. Sortie du 4è volet de Matrix des Wachowski, tétralogie inquiétante pour certains, mais pas pour les zélateurs de la dématérialisation : lu dans Le Monde / Pixels :

« Merry Christmas » : le premier SMS de l’histoire mis aux enchères sous forme de NFT

Ce message a été envoyé le 3 décembre 1992 par l’ingénieur informatique britannique Neil Papworth à son collègue Richard Jarvis, via le réseau de Vodafone.

Quasi inconnus il y a encore un an, les NFT se présentent comme un certificat d’authenticité pour un objet, virtuel ou réel, fondé sur la technologie de la blockchain, un système inviolable qui authentifie aussi les transactions d’échanges de cryptomonnaies.

Un NFT est unique et ne peut pas être échangé contre un équivalent, d’où son nom : non-fungible token (« jeton non fongible »).

Et ceci :

Une œuvre numérique se vend 69,3 millions de dollars chez Christie’s, le marché de l’art chamboulé

La vente d’« Everydays : the First 5 000 Days », œuvre réalisée par l’artiste américain Beeple, témoigne de la révolution en cours sur ce marché longtemps confidentiel.

Le Monde avec AFP


Nouvelle manne, nouvelle monnaie (le NFT est une cryptomonnaie, à l’égale du Bitcoin ou de l’Ethereum, mais c’est un actif numérique non fongible, i.e. unique et non reproductible, ce qui le différencie des autres cryptomonnaies. On peut acheter des NFT grâce à de l’argent « véritable » – mais cet argent-ci est déjà dématérialisé : en achetant des NFT, on dématérialise une seconde fois. Véritable hystérie de l’offre et de la demande, de valeurs artificiellement gonflées en bulles spéculatives, ainsi de l’œuvre de Beeple – après Apple, Beeple – achetée 70 millions de dollars. Rien ne semble plus rien vouloir dire, sinon la volonté de continuer cette chaîne signifiante du toujours plus, que rien ne borne. A quand Ceeple, Deeple, etc. ? Non pas besoin mais désir).

357. Relecture d’Une saison chez Lacan de Pierre Rey (1989). L’ai relu à la lumière de ma propre expérience d’analyse (mon analyste m’a dit, tout à la fin, qu’il avait été analysé par Lacan : je ne cesse de redécouvrir la force du signifiant, particulièrement de celui de Lacan, pour moi : discours du Maître?)

Relevé :

« La culture est continuité. La création, son contraire, est rupture.

Durée-plaisir | intensité – jouissance ; moins on jouit, plus on explique

La création ne vient jamais d’un bonheur. Elle résulte d’un manque. Contrepoids d’une angoisse, elle s’inscrit dans le vide à combler d’un désir dont on attend jouissance et de l’échec de son aboutissement. Autant dire qu’elle ne peut naître que d’un ratage, le manque à jouir.

Littérature, rature de la lettre.

L’habituel poinçon de l’interdit qui fait cortège au fantasme.

« Stress » (ou autres mots) appelés «  fièvre » avant, pour désigner maladie inconnue : désignation perverse consistant soit à jouer avec les signes qui révèlent le manque, soit à se débarrasser de ce qu’on refoule en rebaptisant ce qui pourrait le désigner.

« Je ne parle pas pour les idiots. » (Lacan)

L’aiguille dans La Dentellière de Vermeer est invisible / Lacan jouant le rôle de l’aiguille dans le texte de Rey (quoique omniprésent, il ne se trouve pas là où il est, mais plutôt au lieu où il a l’air de ne pas être, le corps même de la lettre.)

Plan de carrière accepté : peur de l’inconnue du désir / aspiration à mourir par peur de vivre

Tout acte manqué est un discours réussi.

Ce qui se crée dans l’analyse : l’avènement d’un sujet et, jamais donné mais toujours conquis, l’espace d’une liberté intérieure.

Analogie vocabulaire pictural et anal.

C’est au degré d’émotion dégagé par une œuvre que se jauge son intensité. (…) Le chef-d’œuvre, c’est ce qui irradie de l’énergie.

La peinture elle-même, qui semble pourtant ne pas se payer de mots, n’est, sitôt qu’un sujet parlant s’avise de la commenter ou de décrire l’état de sensation qu’elle provoque, qu’un effet de langage.

« Il n’y a de maître que le signifiant ». « Le signifiant est ce qui représente un sujet pour un autre signifiant ». (L)

« Le propre du capitalisme, c’est d’avoir mis le sexe au rancart ». (L)

On n’aime que le mot qui représente la chose qui représente quelqu’un / chacun s’élide en tant que sujet pour devenir signe / certes on baise, et il y a du sexe, mais sa pratique n’implique nullement entre les partenaires qui s’y adonnent le moindre rapport dit « sexuel ». Du latin sectus. Càd coupé, tranché, le mot à lui seul impliquant la faille, la division, le chacun pour soi : le non-rapport.

Grandes similitudes entre analyse et écriture. Mobilisent 24/24 énergie qui instaure état d’indisponibilité à tout ce qui leur est étranger (i.e tout le reste) ; impliquent un dédoublement entre celui qui les pratique et le monde extérieur, une cloche de verre ouatant les rumeurs de la vie.

Le créateur créera dans un champ défriché par la trouée du langage, qui se féconde du délire (cf. De lira ! Hors du sillon !) »

(crédit iconographique « Lacan »par coal dubya est sous licence CC BY-NC-SA 2.0)

24 & 25 déc 21

358. Entendu aujourd’hui, un mot que je note sur mon carnet, j’y reviens maintenant : « arsenal ». Pourquoi ce mot résonne-t-il autant ? Quelques recherches sur Wikipedia :

Dans le sens premier du terme, un arsenal est un établissement militaire, qui peut être « royal » ou « national », un lieu où l’on construit, entretient, répare et préserve les navires de guerre et où leurs équipements et avitaillements sont assurés1. Dans un sens moderne datant du xviie siècle, en dehors de toute référence exclusive au monde maritime, l’arsenal désigne un lieu de fabrication des armes et des munitions. Il indique par extension au siècle suivant un dépôt de matériel militaire et d’armes, ou, de façon triviale, une grande quantité d’armes.

Le rapport est enfantin : armée/navire/militaire/Cherbourg/Toulon → une part de l’histoire paternelle.

Etymologie fascinante (dār as-sinā’a ou dar’as san’a signifie dans le monde arabo-musulman du ixe siècle une « maison de commerce » ou « maison de fabrication », en particulier navale.

Ce terme se diffuse au xie siècle, probablement avec les rudiments des techniques navales, dans l’espace français atlantique et le long des rivages catalans de la Méditerranée. Parmi ses héritages, notons la darse qui désigne à l’origine le bassin de réparation.)

Jusqu’au mot amiral (provient directement du superlatif de l’émir ou chef de l’arsenal, soit emir’al, c’est-à-dire le très grand chef).

Encore un nouage : l’histoire de mon père, l’Algérie.

359. Nul doute que certains mots (« Algérie », « arsenal », etc.) manifestent, par leur charge émotionnelle propre, une propension à attirer l’écriture, par un effet de pointe (comme la pointe d’un paratonnerre attire la foudre). Toute notre vie régie par des causes et des effets…de langage, et de logique.

25

Monchoachi, la parole sovaj (France TVpro)

360. Emma Corde cite le poète et essayiste martiniquais Monchoachi (André Pierre-Louis) : quelle claque.

Entre deux enfantements,

Géographie imaginaire, chronique de rêve,

Choses fabuleuses désapparues après que fut

La mystérieuse lettre volée à l’étranger :

Caractères, mesure, balance

Cadran solaire et division du jour

Moulins et navires à la mer

Pourtant restent la terre noire qui porte vivants et morts

porte le jeu, s’ouvre, déploie sa mélodie,

les mots, de quelque lointain mêlés,

Et les choses à présent si proches.

Reste la parole, souveraine orgie

le doigt la « dame au collier » dans la beve,

jouant en son corps

elle-même en elle-même entrelacée

petite bête lichant nichant

bichonnant son corps avec la langue

elle-même en elle-même

veines closes, lèvre à lèvre

ramée sur ramée,

verso sous versant,

léchant et purlichant

glisse lice reluise

cé bèl ça, cé bon, cé bèl-é-bon

Monchoachi / Fugue vs Fug – Lémisté 3 (extrait)

Je visionne l’interview du poète-essayiste :

«  Mon œuvre de réflexion intervient dans mon œuvre poétique, constamment » (Interview https://www.youtube.com/watch?v=g4gxUE5gfWQ 56 questions pour « Ile en île »

3 phases de création : a) Il est parti de poèmes écrits en créole, où le rythme est souverain (sonorités des mots/tambours) vers b) leur interprétation en français puis c) il écrit en français avec un respect du rythme créole → perte de repères pour le lecteur francophone (ruptures, dues à l’absence de conjonctions…) ; pas de construction de langue rationnelle, conceptuelle, mais sensible, au contact de la chose qu’elle nomme, comme dans poésie chinoise ancienne (les choses sont les unes à côté des autres → pas de conjonction), langage de l’enfant ; volonté de ne pas rendre texte illisible ou rébarbatif, mais restituer une vision du monde qui ne repose pas sur relation objet/sujet, ou construite par le sujet. Interrogation critique sur l’homme, marquée par un certain espoir ; aujourd’hui (2011) le champ est déplacé, l’H n’est plus au centre mais au revers ; il veut regarder l’homme à partir de ce qu’il en a fait et de ce qu’il aurait pu en faire. Monde façonné par monothéisme. Que serait devenu un monde laissé dans les mains des païens ? La vision du monde est plus respectueuse du monde (monothéisme : monde appartient à l’H). Influence de l’œuvre de Saint-John Perse qui lui rappelle le conteur créole (mvt narratif). Bcp tourné vers mythes anciens. Insularité : vécu faillible, précarité, tjs au bord de qqch, « les îles dansent au-dessus des failles ». Présence aiguë de la précarité du monde. Pas le côté massif du continent, bien campé. Passer d’un pied sur l’autre.

中文 (zhongwén, le chinois)

361. Nouvelle piste pour nourrir le fantasme de l’avant-langue (à défaut, pour l’heure, de hors-langue) : le créole et sa similitude avec le chinois dans sa vision du monde (au moins pour ce qu’en dit Monchoachi, il me faut aller y voir de plus près), non intellectualisée et structurée par des relations logiques (cause-conséquence, subordination…) mais par juxtaposition (et ce qu’on appelle la parataxe ou absence de lien logique). Le français est une langue hypotactique, le créole est paratactique. Le chinois ? En effet, je jette un œil dans Le chinois pour tous de Bescherelle, qui confirme la tendance à la juxtaposition, à la parataxe, particulièrement dans la poésie. Phrase marquée par la prééminence du thème (le verbe est invariable en chinois, le sujet est souvent sous-entendu. Construit sur le schéma thème/commentaire : l’information essentielle est délivrée à la fin). Il faudrait comparer avec le créole martiniquais.

362. Quasi terminé le livre de Jauffret, une étude historique exhaustive, une vraie mine, qui apprend beaucoup sur le quotidien des appelés, et qui m’a aidé à me représenter ce que signifiait être en guerre en Algérie. Beaucoup de grain à moudre. Des liens s’établissent malgré moi (?) entre tous ces poinçons. Comment dire un monde inconnu avec une langue connue ?

26 & 27 déc 21

363. Achevé enfin le livre de Jauffret. Ai commencé Chiens de la nuit de Kent Anderson, James Crumley (Préface) Jean Esch (Traduction), qui reprend le personnage de Hanson, vétéran des Forces spéciales, devenu flic à son retour du Vietnam (j’avais lu Sympathy for the devil, un sacré choc). Le nom du personnage porte deux syllabes sur trois du nom de l’auteur.

27

364. Relire à présent le Jauffret, en nourrir A. de tout ce qui m’échappait : c’est toujours ça qui n’est pas tout à fait perdu.

365. J’écris A. en archipels, où je débarque riche des autres archipels mais naufragé (marooned).

366. Travail aujourd’hui sur le livret individuel de mon père. L’horizon s’éclaircit, notamment avec le cœur du livret : « Relevé des services militaires ».

J’avance millimétriquement et par bonds (Mc Arthur dans le Pacifique). Je découvre a) qu’il était basé au QG Santon à Mers-El-Kebir, port d’Oran- b) du 17 juillet 61 au 11 juillet 62 (ça, je le savais déjà). Soit 11 mois et 24 jours à terre. Mon père a rajouté de sa main DMBEO, pour Détachement marine du barrage électrifié de l’ouest. Indice précieux ! Donc une partie des photos et diapos pourrait être de l’ouest oranais. Je me souviens qu’il évoquait aussi Aïn Sefra, beaucoup plus au sud, près de la frontière marocaine. Je ne trouve pas grand-chose sur le Fort Santon de Mers-El-Kebir.

367. Cruelle déception : je devrai me contenter des 28 poses de la petite boîte jaune « Algérie ». Vraie vague de tristesse, comme s’il s’était éloigné davantage encore. (Je retrouve dans les autres diapositives, une pose où l’on apparaît à deux : je dois avoir 4 ou 5 ans, sur une plage ; soit en 71 ou 72.) Et d’autre part, 14 photos en NB, dont 2 en double. C’est donc bien moins que ce que j’espérais.

368. Lu dans 4. Le structuralisme en psychanalyse de Moustafa Safouan (dont j’ai entendu parler à Rabat), Points Seuil 47 : M. S. revient au texte de Freud (Esquisse d’une psychologie scientifique) où ce dernier « essaie de formuler pour la 1ere fois sa vision de l’inconscient ». Freud évoque les processus primaires, censés être soumis au principe de plaisir, processus qui  « visent à une identité de perception, c’est-à-dire non seulement au retour de ce qui a été perçu une première fois, mais à son retour avec le poinçon de cette fois-là. »

28 déc 21

369. Plus d’autres photographies donc, plus de dispositives qui éclaireraient ces contrées d’ombre. Je voulais plus de lumière, cela ne sera pas. Pas de Mehr Licht ! Ces absences circonscrivent ce que sous la main je peux examiner. L’enquête biographique arrive à ses limites. Conjecturer avec le plus de sagacité possible.

La diapositive est la version moderne (quoique déjà dépassée, aujourd’hui) de la lanterne magique (17è s.!), si reliée au conte (Voltaire et Mme du Châtelet, Florian, Caran d’Ache, Balzac, Proust). Conte de la silhouette dessinée. Dia, à travers le positif, inverse d’un film négatif. Fiction de lumière, inatteignable au-delà de l’objectif. Images sans légende (sauf trois photographies, toutes datées du 1er octobre 1961, devant le barrage électrifié ; deux avec le chien de la section). Sans la légende, rappelle W. Benjamin dans sa Petite histoire de la photographie, « toute construction photographique ne peut rester que dans l’approximatif ». Le « ce qui doit être lu » du latin legenda manque ; je lui substitue « ce que je pourrais lire ». Effet de langage arrimé à la condition du manque. Dans Eros énergumène, Denis Roche cite Blanchot :

« Il ne voyait rien et, loin d’en être accablé, il faisait de cette absence de vision le point culminant de son regard ».

Je vois bien que j’essaie de trouver un certain réconfort dans cette citation de seconde main. Mon obsession des images, scopophilie éprouvante. Qu’y a-t-il donc à voir ?