56 | « Avine en avion » | 1 | les vols de la lettre V

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Je m’intéresse à la fortune du signe typographique V, dont j’ai rêvé une possible origine dans le retournement du A sur son axe et la perte de sa traverse, non sans passer par le quantificateur universel du « symbole pour tout » et par l’Alf phénicien (séq. 55). Ces opérations imaginaires laissent pour moi leur trace dans les deux premières lettres du nom AVine.

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AV est donc pour moi un engramme, cette trace mnémonique, imprimée sur la page et dans mon imaginaire depuis Tchoôl !, dont chaque rencontre dans Dâh va permettre la reviviscence. La pièce « 41. Fond d’fût » évoque cette « empreinte » particulière  (je souligne les retours du V) : « cheval au vent, engramme en elle, la masse incompréhensible de la ville, retrouver les seins, qu’ils remagnétisent, O ! A ! arcanes, averses » (41/141). L’engramme que le narrateur dépose en « elle » est annoncé quelques lignes auparavant, c’est bien la mémoire qui est en jeu : « confusion bruit-vent-mer, confusion illusion-rencontre, très fort, très fort, je la punis de mon oubli, elle me punit de son oubli, on n’arrive pas à s’oublier« , et plus loin : « s’inscrire, la honte, une maison entée sur une autre, picrate, lok-lak, laptop, littétérire, la profondité de le lac » . Engramme laissé dans la mémoire d’une femme aimée, impossible à oublier, le verbe « s’inscrire » et le jeu de mots sur la « maison entée sur une autre » cristallisent hantise de la mémoire et greffe organique [GREFFE] dans un même rapport intense à la profondeur et au sein qu’il faut « retrouver ». Les voyelles en capitale « O ! A ! » sont la reviviscence de l’engramme : le A d’Avine, bien sûr, le O de l’aréole des seins aux propriétés magnétiques, (j’associe à cet engramme du V le v de Breton et Soupault des Champs magnétiques, lorsqu’ils définissent la vitesse de l’écriture automatique). Deux capitales, deux aréoles, qui moquent sérieusement la littérature et la profondeur (« littétérire, la profondité de le lac » ) dans sa mise à distance par le rire : hispanisme amusé de « profondité de le lac » qui traduit « profundidad del lago », et jeu sonore sur la liquide L (lok-lak / laptop / littétérire / la / le / lac) et les voyelles A et O qui ne cessent de se répondre l’une à l’autre (lOk-lAk, lAptOp, prOfondité, lAc). Une profondeur qui n’est plus celle de Lamartine mais celle de Macquet, c’est à dire celle de l’engramme qui remagnétise son lecteur.

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« Avine en avion » est un signifiant séminal : il lance la narration de Tchoôl ! : « Toute la narration de Tchoôl, je m’en souviens très bien, est sortie du premier segment, un simple jeu sur les sonorités : j’ai écrit « Avine en avion » et le reste est venu… » Christophe Macquet, (mail du 16 novembre 2022).

« Avine » est né du prénom de la jeune femme khmère A-Vin, avec qui le narrateur a partagé le passage à l’An 2000. Cette jeune femme n’est pas étrangère à la naissance de Cri & co, qui sera publié huit ans plus tard :« C’est l’An 2000, A-vin descend l’escalier, elle vient de passer une semaine chez moi, je n’avais jamais vu une poitrine aussi belle, je m’allonge sur le toit-terrasse et commence à « rédiger » Cri & co.» (101/339). « Avine » naît, pour ainsi dire, de la langue khmère incarnée dans la jeune femme A-Vin. La disparition du trait d’union entre le A (préfixe hypocoristique, ici) et Vin (dernière syllabe du prénom féminin), l’ajout du E final qui francise le nom propre, donnent naissance au personnage de Cri & co. Le E final d’Avine est la trace de son origine féminine : Avine est un nom emprunté à un prénom. Il en garde la familiarité avec la femme, avec la langue.

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©C. Macquet

« En khmer , écrit C. Macquet au tout début de Tchoôl !, tchoôl signifie « entrer, pénétrer, à l’attaque ». La page précédente montre une photographie des pointes de chaussures, ouvertes en V sur une petite flaque d’eau. La légende indique « photographie de l’auteur, 2005 ». J’imagine que « l’auteur » est subjectif et objectif : il peut se confondre ici avec Avine-Macquet débarquant au Cambodge, qui y fait son entrée. C’est en termes d’ouverture qu’il faut considérer ce V, dont on voit l’ouverture et non la pointe du chevron. Cette entrée, qui pourrait passer pour virile (voire martiale) au regard du mot tchoôl !, est davantage accueil du pays khmer, bras du V ouverts – même si la photographie, prise en plongée zénithale, suggère que les pointes de pied embrassant une petite flaque d’eau sont une médiation : l’objectif ne photographie pas l’espace horizontal (on aurait eu une photographie de paysage documentant un coin de Cambodge) mais bascule à la verticale, s’intéresse aux pieds en station immobile, invitant le lecteur à imaginer le paysage cambodgien médiatisé par la vue du sol et de l’eau.

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©C. Macquet

Cette arrivée indirecte se double déjà d’un départ, si je songe à la photographie qui clôt (en apparence) Tchoôl ! : même format, même noir et blanc, à la suite de la rencontre entre Avine et une paysanne qui lui offre une écharpe et lui dit : « va, va, […], tu es prêt, tu peux continuer ta route » (p. 91). Absence de point final, espace typographique blanc, laissé en suspens, et malicieuse photographie qui suit, sans la refermer, la dernière page du texte : un singe sur des câbles tendus entre deux toits, passant de gauche à droite de l’image. Cette ouverture sur la droite est symbolique : avancée vers le futur, vers un hors champ. Je retrouve, dans les diagonales inscrites par le toit de l’immeuble et le câble supérieur, un V dont la pointe a basculé vers le bord droit. Tchoôl ! s’annonçait comme une entrée guerrière, que la photographie initiale tempérait ; la dernière photographie est ce qui réalise pleinement cette entrée en pays khmer. Avine a changé : « Avine, il se sent libre comme un dauphin souffleur, comme un rat des bambous, libre comme on peut l’être en Asie, tout nu, sur un papier buvard » (chapitre XIV, p. 90). Tchoôl ! est la conquête d’une liberté en terre asienne, où l’humanité – le fait d’être homme – perd de sa force, au profit d’un rapprochement de l’animal. Cette « nudité » du personnage est sans doute celle d’un dépouillement des oripeaux occidentaux, qui va estomper la barrière des espèces. «  [L]ibre comme un dauphin souffleur, comme un rat des bambous », j’ajoute, libre comme un singe qui va s’aventurer en marge. Le singe sort de Tchoôl !, dans le sens de la lecture, tel un signe à l’encre noire sur papier blanc ligné. La terre khmère est « papier buvard » pour Avine, qui absorbe l’excès d’ancre occidentale.

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Le singe-signe court. Avine se remet en mouvement : il quitte l’horizontalité statique du V et du A pour la pointe du chevron >.

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Le maillage de Tchoôl ! à Dâh est spectaculaire. « Alors Avine a continué sa route. », phrase qui ouvre Dâh, reprend les mots de la paysanne«  va, va, me dit-elle en un geste, tu es prêt, tu peux continuer ta route » à la fin de Tchoôl ! L’adverbe « alors » reprend là où Tchoôl ! a laissé son lecteur. L’agraphage des deux livres, séparés dans le temps par une dizaine d’années d’errance, jusqu’au retour de l’auteur au Cambodge en janvier 2016 – de dix-sept ans, si l’on compte jusqu’à la parution de Dâh – , est assuré par l’adverbe « alors ». Grammaticalement, « alors » crée une actualité distincte de celle du narrateur en situant l’action « a continué sa route » dans un passé récent (c’est la valeur, ici, du passé composé). Dans le même temps, « alors » rend simultanées les années d’errance et leur narration. Simultanéité qui fait grande impression visuelle et sonore dans la répétition de la lettre A (Alors/Avine), à l’initiale de mots qui comptent cinq lettres chacun, au rythme pair identique avec la tonique sur la deuxième syllabe. On glisse ainsi d’une relation temporelle à une relation logique, où le «alors » prend un sens consécutif : Avine est mu par les mots de la paysanne, par le Cambodge.

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L’entrée dans Dâh, le retour au Cambodge, se fait d’ailleurs d’une manière troublante pour le lecteur. Et cela tient à la guirlande que C. Macquet y déploie : motif ornemental khmer, la guirlande mêle des variations typographiques variées. Je ne retiendrai ici que le choix de deux fontes : romaine et italique.

La fonte romaine est choisie pour le récit fictionnel d’Avine ; l’italique pour la mise en scène du narrateur écrivant le récit d’Avine. Les deux fontes semblent donc faire une différenciation nette, permettant une alternance visuelle Avine/narrateur. Mais l’auteur brouille très vite cette démarcation :

«  alors Avine a continué sa route, narra narrativement le narrateur, qui stoppa là tout net, se mit à écouter avec une intensité extraordinaire le vent du soir frissonner dans les palmes, puis abandonna son hamac, fit rapidement son sac et s’en fut dix années tout raide et sautillant sa rouquine carcasse de l’autre côté de la terre ».

La fonte romaine, attribuée d’abord au récit fictionnel, est utilisée à la place de l’italique : «  narra narrativement le narrateur ». La démarcation s’efface, les deux instances Avine/narrateur sont coulées dans la même fonte. Ce brouillage prépare le lecteur à un paradoxe pirandellien : le narrateur, d’abord extradiégétique (personnage hors de l’histoire d’Avine) devient intradiégétique : il devient Avine, le personnage dont il narrait l’histoire. Confusion des fontes, confusion des niveaux de fiction, Avine-narrateur est une seule et même entité. Le double pléonasme « narra narrativement », clin d’œil de l’auteur qui s’amuse de lui-même, semble faire un sort, justement, à la fonction de narrateur. Narrer une fiction, c’est aussi la vivre. C’est aussi fictionnaliser le narrateur, en faire un personnage à l’instar d’Avine-Archibald -Varman-Rosée. Avine se narre.

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Le retour de l’italique ne signe donc pas un retour à la norme établie par l’auteur dans les deux premières lignes.

La locution adverbiale « pendant ce temps » est temporelle : placée en tête de phrase, elle reprend le « alors » de la première phrase, le récit fictionnel en romaine, mais au prix d’une torsion de la guirlande : la romaine devient italique. Changement visuel qui ne signifie plus rien, puisque l’instance Avine-narrateur est indifférenciée. Ainsi, l’adverbe « pendant ce temps » mène à une fausse piste : il semble lancer un récit fictionnel parallèle, alors qu’il s’agit du même, momentanément déguisé en autre.

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L’agraphage est aussi assuré visuellement et phonétiquement par la présence du V : disséminé au début et à la fin de Tchoôl !, dans le V des pointes de pied et du V basculé en > des lignes de fuite, dans les chiffres romains des chapitres (IV, V, VI, VII, VIII, XIV), il apparaît thématiquement à la page 55 : « tu naquis du V d’un buffle sauvage foudroyé par l’orage ? ».

Avine né d’une possible catastrophe (un « désastre« , Dâh, 2/11) en pays khmer. Avine dont s’affirme la part animale, « sauvage » : au dauphin, au rat, au singe, s’ajoute le buffle. Le V est la trace écrite d’un foudroiement. Tchoôl ! est contemporain des Sélénogrammes de la solitude Avine : ces deux livres sont nés de coups de foudre, de soleil et de lune. Les cornes d’un buffle foudroyé dressent leur pointe (on appelle « effet de pointe » l’accumulation d’une charge électrique sur une pointe) et déchargent l’atmosphère en créant un éclair. V serait un éclair mallarméen qui court de pointe en pointe.

Je reprends le fil dans la première pièce de Dâh, intitulée « 1. Avine revient – Kampot, juin 2016 ». Et retrouve les pointes du A et du V, chargées maintenant d’une nouvelle électricité : celle du retour. Relisons le début de la première pièce de Dâh, (je souligne les A et les V) :

« Alors Avine a continué sa route.

Le narrateur écoute le vent du soir frissonner dans les palmes.

Vasières

littorale se décomposait

aidé par un indicateur vénal, monsieur Varman-Rosée, sourire-cicatrice et gencive violette

alors Avine a continué sa route […], stupéfait avec de grandes jambes, immobile et déambulant sa fièvre de l’être, dehors, dehors toutes ces années, grandes jambes, grande fièvre, tout anonyme, désespéré, tout raide et gambadant sa violente obscurité […] dans les avions, dans les batteuses, juste à côté, dans les insectes, dans les toisons, dans les éviers, dans les trous sans narrer, dans les crevettes et les pistons qui lui criaient : pauvre Archibald, tu ne feras jamais ta rentrée ! »

Cette dissémination se poursuit tout au long de la première pièce. Le V et le A, que je tiens pour une même lettre qui subirait rotation et effacement de la traverse, maillent une longue chaîne signifiante, liant « Avine » à « revient », « Avine » à « Varman-Rosée », « Avine » au « pauvre Archibald », scellant ainsi une entité tricéphale, qui recouvre trois instances narratives récurrentes (« Avine et Archibald sont des personnages ectoplasmiques récurrents », précise C. Macquet à la fin des Sélénogrammes de la solitude Avine). Varman-Rosée, dont on a déjà parlé (séq. 24 et 25), vient rejoindre le duo d’ectoplasmes, coiffé de ces A et V si féconds.

325 | « dans … »

Ce maillage lie aussi une suite de compléments de lieux, introduits par l’anaphore « dans » : la profondeur. L’errance de l’auteur dix années durant, si elle fut par la force des choses un déplacement géographique à la surface de la terre (son raclement), a été aussi bien une exploration des verticales : imaginaire de l’éboulement de falaise, de la noyade, de la chute, du creux ; de la descente en soi-même au prix d’épreuves douloureuses (solitude, intoxications, ruptures, deuils) et d’une intense jubilation à voyager – Dâh retentit souvent d’un énorme éclat de rire.

La réinjection de la photographie de l’évier, 20ᵉ photographie des Réinjections Tandil, date de décembre 2006 – janvier 2007. Publiées en décembre 2014, ces Réinjections sont antérieures à Dâh (2022). Cette réinjection tend un arc avec la pièce 1 de Dâh : « dans les toisons, dans les éviers, dans les trous sans narrer » (1/9). J’ai abordé plus tôt (séq. 50) ce que le dispositif de l’évier-couteau emportait de sens dans l’imaginaire de mécanique des fluides et de photographie. La marque plurielle, « dans les éviers », démultiplie la réinjection : des fluides liquides, des sens. « [D]ans les toisons » joue de ses nombreux référents : pelage des animaux, chevelures épaisses, toison du pubis féminin, Toison d’or recherchée dans un voyage initiatique (Dâh est traversée de la nuit khmère).

La force de la préposition « dans » est d’exprimer un rapport de pénétration, d’intériorité, d’inclusion dans l’espace, quel qu’il soit (le « dans » fonctionne comme le « en » de l’engramme). L’énumération des espaces, pourtant de tailles et de natures différentes, permet de les unifier : il s’agit toujours de la route d’Avine, aimant des femmes, vivant à la dure, craignant un débondage de son être dans un évier. Route d’Avine en fil d’Ariane (ou de la Vierge), puisqu’elle (la route) est l’un des cœurs thématiques de l’œuvre. En cela, « dans les trous sans narrer » réfère fictionnellement à l’errance d’Avine, nourrie de l’errance de l’auteur, des années passées à vivre sans forcément écrire, à ce trou béant laissé par l’Un, parti ailleurs, toujours absent, dont l’écriture tente de se ressaisir dès lors qu’Avine (et sa théorie d’ectoplasmes) surgit pour lui donner corps, et qu’on en lise le dit, qu’on en consigne le reste.