53 | Caput mortuum, 1

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Une lumière intense fixée trop longtemps détériore les bâtonnets de la rétine et génère, par persistance rétinienne négative, des taches sombres, paupières fermées. On découvre, sur la « nux noctis » de la pièce 38, trois taches noires :


détail de la page 136 de Dâh



symbole alchimique du Caput mortuum

Cette noix de coco est troublante à plus d’un titre. Elle rappelle le symbole alchimique du Caput mortuum, « tête morte », qui désigne les résidus dont on ne peut plus rien extraire : cette « tête morte – noix de nuit » est donc le reste absolu de toutes les opérations de Dâh, ajoutant au leitmotiv du rond la valeur zéro. C’est ici la noix vide, dont l’esprit s’est séparé. Le choix typographique de l’inversion du noir et blanc – encre blanche sur fond noir – répète l’opération de réinjection de la photo. Ce renversement établit en outre une correspondance entre encre blanche et noix de coco blanche, entre encre noire, cadre noir de la réinjection et cartouche noir de la phrase, qui elle-même joue du signifiant « noir » imprimé en blanc. Débordement simultané du noir dans le blanc, du blanc dans le noir, qui ne sont plus des opposés mais des complémentaires naviguant d’un cadre l’autre en vertu de cette circulation des flux de sens qui caractérise Dâh.

La phrase «  La Vierge noire au fond de la crypte » réfère à la Vierge de la cathédrale de Boulogne-sur-Mer, « Vierge nautonière », aussi appelée « Notre-Dame de Boulogne » ou « Notre-Dame du Grand Retour ». La mariophanie que j’ai évoquée (poinçon 114), superposant Vierge Noire, Vierge Marie et image de la mère, s’enrichit ici d’une image négative : noix de coco trouée, Caput mortuum. On la voit sur la photo entourée d’écume, roulant dans les vagues, telle une « pauvre tête perdue » d’« Oceano Nox ». L’écorce brisée bée sur du noir. L’écriture blanche, écume mousseuse baignant la noix, veut cerner un cerneau disparu. Le cadre noir de la réinjection amorce le siphon qui attire l’oeil vers le fond de la noix, symbole du fond de la crypte boulonnaise. Par le détour du symbolisme alchimique et de la photographie, on voit ici les yeux morts, brûlés d’avoir voulu regarder le soleil (ou la mort) en face.

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« Where have they been » de Ian Curtis appelle… François Villon. Dans le « Fond d’fût » de la pièce 39, l’auteur cite « Archipiades ne Thaïs », « Berte au grant pié, Bietris, Alis » : ce sont les femmes de la « Ballade des dames du temps jadis » :

« Dites-moi où, n en quel pays

Est Flora la belle Romaine,

Archipaides ne Thaïs

Qui fut sa cousine germaine,

Echo, parlant quand bruit on mène

Dessus rivière ou sur étang,

Qui beauté ot trop plus qu’humaine ?

Mais où sont les neiges d’antan ? 

[…]

La roine Blanche comme un lis

Qui chantoit à voix de seraine,

Berthe au plat pied, Bietrix, Aliz,

Haramburgis qui tint le Maine,

Et Jeanne, la bonne Lorraine

Qu’Anglois brûlèrent à Rouen,

Où sont-ils, où, Vierge souvraine ?

Mais où sont les neiges d’antan ?

[…] » (Edition Jean Dufournet, Poésie Gallimard, 1973)

C’est A-lys, la femme khmère, sœur phonématique de Bietrix, Alis et Thaïs, de la reine Blanche comme un lis – que l’on peut aussi écrire « lys ». A-lys, diminutif de Malys, évoquée dans la pièce « 77. Réinjection faite à Malys ». Titre parodiant L’Annonce fait à Marie de Claudel : Marie, la « Vierge souvraine », fait retour, comme elle le fait souventes fois dans Dâh. Malys la femme -fleur :

(69/209).

A-lys, femme-fleur & guirlande khmère :

« A-lys / hélice

double torsion de Neang Kong-hing (buste et chevelure). » (75/231)

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https://www.meisterdrucke.fr/fine-art-prints/Claude-Monet/61318/Nymph%C3%A9as-%C3%A0-Giverny,-1917.html

La pièce 103 de Dâh est le jardin maternel qui s’écrit en tresse : la police romaine du premier texte : droite, en tuteur ; autour de lui le texte volubile qui s’enroule en italique : c’est le jardin planté de fleurs majuscules, soixante variétés florales elles-mêmes tressées de souvenirs autour de la diagonale, dont beaucoup dessinent le portrait par touches successives de la femme délicate, souriante et discrète qu’elle fut. Herbier du verbe, verbier, déploiement en mouvement (« /une mère, ça bouge, c’est kinésique / », C. Macquet déploie en peintre verbal le bassin aux nymphéas :

Le jardin s’ouvre sur l’ALOÈS, évoque en dernière fleur le JASMIN. « Jasmin » dont on sait qu’il traduit à peu près le khmer MALYS, diminué en A-LYS. Cette fleur représente la femme khmère aimée, A-Lys, au pouvoir disséminant : double torsion de la guirlande, dissémination du signifiant en ALOÈS (première fleur), en LYS DU NATAL et JASMIN (dernière fleur citée), fin qui n’en est pas une, puisque le corps fleuri est éternel : « / point ne se transit un corps maternel / ». Le LYS DU NATAL fait renaître un corps que le texte ne cesse de revivifier grâce à la rime interne [is] : «  ALYSSE (CORBEILLE D’ARGENT) »« IRIS », « BUISSON ARDENT », « ÉCHINOPSIS », « NARCISSE », , « LYS DU PÉROU », ou renversée en [si] :  « FUCHSIA », « COGNACIER », « AUBRÉCIA », « FORSYTHIA », « HORTENSIA », « CINÉRAIRE MARITIME », « CYTISE ».

Ce pouvoir de dissémination fait naître les sonorités en fleurs profuses, jusqu’à évoquer un lieu étranger signifiant « fleurs » : « dans un bar de Flores » (en fait, un barrio de Buenos Aires).

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Thaïs, courtisane égyptienne, appelée par le même son [is], a inspiré Jules Massenet pour son opéra éponyme. « La Méditation de Thaïs » accompagne les funérailles de la défunte :

(103/162).

Dâh est synesthésique.

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Dans la pièce « 93. Rimes », c’est Massenet qui génère la rime avec « disait » :

On peut supposer que le pronom « elle » renvoie à celle qui aimait Massenet et sa « grande musique ». Ce qualificatif maternel est rapporté entre guillemets, au discours direct, comme les « beaux mots »– ceux du livret de l’opéra, ceux de la littérature. Echo de dits passés, mis en rime, poétisés, rappelés avec émotion. Et la machine aspirante n’est pas loin, la bonde-siphon, la cuvette-siphon : « l’aspiration vers le hon. », qui dissout la rime attendue de « fond » en « hon ». Le f de « Fond d’fût ». Quant à « nuique », j’entends la « nique » et le début de la « nuit kh-mère ».

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Ainsi, le dit maternel, verbe réincarné dans le corps imaginaire de Dâh, est ce qui aurait pu disparaître dans l’oubli, mais qui revient dans ces rimes drolatiques où une consonne f s’évapore au profit d’un h, où la « nuit » rime en « musique », mais c’est la nuit khmère de Dâh. Son auteur revient sur cette Méditation de Thaïs dans la pièce « 105. Reste » :

Le parallèle avec le signifiant Dâh est explicite, dans l’évaporation finale de la note ultime.

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Le morceau de Massenet va prêter son titre à un livre muet d’abord intitulé Entre. Je découvre ce livre sur le site Youtube. Le générique final précise seulement : « 2011-2015 ». Au rythme de l’exécution des musiciens Shigeo Neriki et Ivry Gitlis, je découvre les trente-six cartouches verticaux de trois photographies ( soit 108 photographies au total !) – j’en (re)connais certaines, j’en découvre d’autres.

(78/237)

L’obscurité des images trouve sa correspondance dans le texte en lettres blanches sur fond noir de la pièce 105. Le même dispositif que celui de la Caput mortuum évoqué plus haut, que l’on retrouve dans toutes les photographies sur fond noir : réinjections dans DâhRéinjections Tandil, Sélénogrammes de la Solitude Avine, et sur le site de l’auteur. On peut ainsi relier « l’obscurité des images » au fond noir qui fait écrin au texte de la « Méditation de Thaïs », renvoyant, grâce à la rime [is], aux femmes de la ballade de François Villon, aux « Where have they been » de Ian Curtis, à la noix de coco / « Vierge Noire au fond de la crypte » – discrètement rappelée dans l’extrait ci-dessus par le « bol noir (une demi-noix de coco )». Noix de coco travaillée, « curé[e] », « poncé[e] », « enfoui[e] plusieurs jours dans les vasières noires de Marou ». Œuvre au noir du bol où le narrateur et la Coréenne boivent de l’alcool. Noix-bol, noix-crypte, noix-reste. Car il s’agit encore et toujours du RESTE : réponse – ou tentative de réponse – à la question que posait Villon : où est passé « le temps » vécu ?

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La nux noctis, noix de la nuit, caput mortuum, est autant le reste imaginaire, le risque permanent de l’aspiration vers le « hon » (qui peut s’entendre indifféremment ici comme « fond » ou comme « rond ») et de « l’annulation de l’être », que la circonscription par l’écriture et la photographie de cette nuit. Annulation – réduction à zéro – et fondation de l’œuvre. Je pense au poème « Je suis né troué », de Henri Michaux : « Je me suis bâti sur une colonne absente » (Ecuador). Zéro, c’est le grand siphonnage, l’évacuation vers l’inconnu, à travers un tube que l’on devine. Zéros comme les deux O de ALCOOL. Le RESTE, c’est ici le livre muet sur YouTube, puis celui, en papier, que je retrouve sur le site de l’auteur :

De ce livre, dix exemplaires. Je m’arrête sur les précisions apportées par leur auteur : mai 2018, « 108 photographies | Argentine, Arménie, Cambodge, Canada, Chili, Ethiopie, Fidji, France, Inde, Iran, Népal, USA | 2011-2015 ». Tous ces lieux foulés, égrenés comme les noms des fleurs du jardin maternel. Noms de pays cueillis, botanique visuelle des signifiants errants – car saura-t-on où chaque photo a été prise ? Disjonction encore de la photo et du territoire, mais les paires « photographie/lieu de la photographie » n’importent guère. C’est une collecte amoureuse de noms et d’images, pour qu’elle(s) reste(nt).