10 juillet 22 | enfoncer le clou | 28

©C. Macquet

564. Poussée du rhizome 1 du poinçon précédent.

La troublante photographie du fœtus rejeté, inscrite dans la chaîne iconique du clouage violent par crochetage, du sein évidé (photographie d’un crochet métallique, photographie d’un buste féminin de statue khmère dont le sein gauche est abîmé), trouve son équivalent textuel dans une autre pièce, la 41 : « cette forme rejetée par la mer, cette mammichose lavée, blanchie, entortillée, cet ongulé bébé avec des dents de rongeur adulte, j’avoue que je n’en sais rien moi-même, « assis au gouvernail, dans une nef percée ».

J’écoute le texte : « forme » rejetée par la « mer » s’entend aussi comme « forme » que rejette la « mère ». C’est bien ce qu’inscrit le deuxième épigraphe du livre, « Il y avait à bord cent huit femmes. » (Amédée Gréhan, Naufrage de L’Amphitrite, le 31 août 1833) », installant l’imaginaire de la noyade (poinçon 552) et de la figure d’un sauveur (poinçon 487) focalisé sur une figure féminine, qui prendra la forme de la petite fille morte dans la chanson « L’Hirondelle du faubourg » de Louis Bénech et Ernest Dumont,

/RHIZOME Dumont : homonyme du réalisateur Bruno Dumont, nordiste, auteur de plusieurs films dont La Vie de Jésus, Flandres, Ma Loute, ou la mini-série P’tit Quinquin, œuvres qui résonnent fortement dans Dâh, en bonne et mauvaise part – Varman-Rosée dé-Boulonne « Dudu », l’exile hors du Boulonnais pour trahison de la cause des « exilés du logos » :

« Varman-Rosée (l’écume aux lèvres et les joues rosies par le feu de la colère) : Dudu, Dumont, appel au meurtre, l’ex-Tarkovski du Nord-Pas-de-Calais qui s’est mis à faire des claquettes, je m’étrangle, je veux l’étrangler, à cause de l’étymologie, vallée de la Slack, en khmer, c’est l’étranglement […], mais en vieux germanique, c’est la vallée desserrée, peu profonde, la vallée fangeuse avec un petit fleuve côtier qui ondule tranquillement dans son marécage, avec des sables mouvants, où Dumont pose le pied, où Dumont, je vais l’étrangler, il avait toujours été inégal, prof de philo, problème avec les fins, trop dans l’idée, mais on lui pardonnait parce qu’il avait des moyens de pauvre, qu’il semblait séparé, malhabile comme un simple, comme un stigmatisé, Dudu, qu’il était capable de miracles quand il quittait l’esprit, quand il rentrait dans les visages et les paysages, ses gueules cassées, ses balafrés, ses exilés du logos, qui semblaient toucher l’être, sont devenus des monstres de foire, maintenant Dudu les fait chanter, les fait danser, leur fait faire des claquettes, maintenant Dudu fait rire à leurs dépens, mâchoires coincées, jambes raides, blockhaus abandonnés, syntaxe du Nord-Pas-de-Calais, dans la vallée de la Slack, je m’étrangle, je veux l’étrangler, il faut qu’il arrête de jouer au docteur Frankenstein sur ma côte, dans mon Nord maritime, il faut qu’il arrête de faire danser les Francky, les couturés, les sans-rive et les sans-budget, serait-ce l’arrière-arrière-petit-fils de ce Dumont, représentant du Peuple, qui, le 28 décembre 1793, fit brûler la statue de Notre-Dame de Boulogne sur la place Godefroy de Bouillon, en face de l’hôtel de Ville (la main droite, paraît-il, fut sauvée) ? et puis, comme par un fait exprès, faire venir l’autre pédant sentencieux dans les Hauts-de-Rance, l’autre coiffeur réac à la diction poudrée, fatwas contre ceux qui ne savent pas parler, Luchini » dans la pièce « 69. Varman-Rosée, un jour je vais l’étrangler »).

Dâh est la voix des « orphelins troués », des « pauvres de signes », des chiens et des oiseaux. Dâh est leur prête-nom : sans nom, ils ne sont pas ; nommés, ils sont./

de « la fillette à peu brune » (pièce 4), de « la petite malheureuse à peu brune » ; mais aussi de l’antiforme : la mer rejette le cadavre d’un fœtus. Ambivalence du signifiant /mεr/, noyante de la forme – noyée du naufrage. Ce qui n’a pas, n’a plus de forme, est nommé « mammichose » et non « mammifère ». La forme noyée-rejetée n’est plus sein maternel, mais « chose-mamelle », inquiétant «  ongulé bébé avec des dents de rongeur adulte ». Attributs d’une chimère phylogénique, à la fois nouveau-né et adulte, résumant à elle seule toute l’évolution de l’espèce. La mention des dents me rappelle les quatre dents du tétraodon toxique, imité par Archibald pour une parade nuptiale (poinçon 544). C’est ici parade fatale, la chose est morte. Son sauvetage se fait moins avec les mots (« chose » est imprécis, c’est un aveu d’impuissance : «  j’avoue que je n’en sais rien moi-même ») qu’avec l’image photographique réinjectée sur l’écran de l’ordinateur et rephotographiée et imprimée sur la page du livre. Face à la chose morte, seule l’image triplement médiatisée, trois fois distanciée, peut faire pièce à la langue qui loupe toujours son objet. La prétérition « je dis que je ne peux pas dire » est détournement ; le vide du langage est comblé un temps par le plein de l’image faisant incessamment retour.

565. Il s’agit ici d’une autre guirlande que celle déjà déployée partout ailleurs dans Dâh. Autre dans le sens où saille l’impossibilité de dire la mort, entrelacée avec une chaîne iconique (les photographies du crochet et du sein évidé de la statue). Cette pièce « 29. Avine a perdu toutes ses feuilles » est celle de l’homme nu, dénudé par dépouillement du langage. Les « feuilles » sont aussi celles de Dâh, de l’impossible inscription sur le papier de ce qui se joue : «  je me sens nu comme jamais » est l’absolue nudité de l’être parlant, du noyé que les mots ne peuvent sauver, du fils qui sauve l’absence de sa mère dans l’absence des mots. L’image poétique du marin avant le naufrage renoue avec le condensat initial /Amphitrite-cent huit femmes-naufrage-Boulogne/, ajoutant, avec l’alexandrin coupé à l’hémistiche « « assis au gouvernail, dans une nef percée » [RYTHME PAIR], celui du fils-barreur et de l’auteur écrivant en nautonier, le marin poétique. Le nautonier Charon faisait traverser, dit-on, l’Achéron aux morts. La chose échouée et morte fait retour dans la pièce 41 : «  Rossinante enclouée, ma super Kub, ma nautonière, sirène échouée, abandonnée dans l’oblivion, vallée de la Lou(p)e » (p. 142) et noue le condensat précédent avec celui de Rossinante/clou/nautonière/sirène échouée/abandon/oubli/loup/loupe. « To sink into oblivion », c’est « sombrer dans l’oubli » : une noyade de plus.

566. L’image de la « nef percée » évoque celle de la nef des fous, nous sommes toujours dans cette cruciale pièce 29 : «  Nuit de beuverie sur le cargo, c’est la nef des psychos » (p. 90), allusion à la population bigarrée du cargo que l’auteur a pris pour traverser l’Atlantique. « Percée » par le clou, qui entrave tout moyen de transport : la nef, la moto, l’écriture.

567. « Rossinante » est le nom de la moto de l’auteur. Emprunt à Cervantès, possibles biographèmes : «  quarante-sept ans, sans peur du ridicule / j’ai pris ma moto Kub, ma Rossinante / les flics peuvent m’arrêter à tout moment / le chien-hyène du parking à motos m’attaque », pièce 5 ; «  et Rossinante, j’adore » (p. 257), comme la fin de la pièce 95 : «  Nuit / accident / aucun souvenir / Rossinante amochée / roue avant pliée / pédale d’embrayage enfoncée / jean déchiré / sandale coupée / je me réveille à quatre heures de l’après-midi » (p. 305) La filiation avec le chevalier errant ne fait aucun doute. Qu’on se souvienne du début du Don Quijote de la Mancha : « Finalement, ayant perdu l’esprit sans ressource, il vint à donner dans la plus étrange pensée dont jamais fou se fût avisé dans le monde. Il lui parut convenable et nécessaire, aussi bien pour l’éclat de sa gloire que pour le service de son pays, de se faire chevalier errant, de s’en aller par le monde, avec son cheval et ses armes, chercher les aventures, et de pratiquer tout ce qu’il avait lu que pratiquaient les chevaliers errants, redressant toutes sortes de torts, et s’exposant à tant de rencontres, à tant de périls, qu’il acquît, en les surmontant, une éternelle renommée. Il s’imaginait déjà, le pauvre rêveur, voir couronner la valeur de son bras au moins par l’empire de Trébizonde. » (Traduction et notes de Louis Viardot). Avine-Don Quijote est dans la pièce « 97. Chansons » : «  Avine est un […] sémaphore délabré devant Trébizonde » (p. 308). Le sémaphore fait circuler les signes (ceux que Don Quijote ne sait pas déchiffrer) ; Avine est en panne de signe et l’empire de Trébizonde n’aura pas couronné sa valeur.

568. Le signifiant /rosinãt/ est nouveau condensat. Revenons sur le baptême de la monture de Don Quijote :

« Cela fait, il alla visiter sa monture ; et quoique l’animal eût plus de tares que de membres, et plus triste apparence que le cheval de Gonéla, qui tantum pellis et ossa fuit , il lui sembla que ni le Bucéphale d’Alexandre, ni le Babiéca du Cid, ne lui étaient comparables. Quatre jours se passèrent à ruminer dans sa tête quel nom il lui donnerait : « Car, se disait-il, il n’est pas juste que cheval d’aussi fameux chevalier, et si bon par lui-même, reste sans nom connu. » Aussi essayait-il de lui en accommoder un qui désignât ce qu’il avait été avant d’entrer dans la chevalerie errante, et ce qu’il était alors. La raison voulait d’ailleurs que son maître changeant d’état, il changeât aussi de nom, et qu’il en prît un pompeux et éclatant, tel que l’exigeaient le nouvel ordre et la nouvelle profession qu’il embrassait. Ainsi, après une quantité de noms qu’il composa, effaça, rogna, augmenta, défit et refit dans sa mémoire et son imagination, à la fin il vint à l’appeler Rossinante, nom, à son idée, majestueux et sonore, qui signifiait ce qu’il avait été et ce qu’il était devenu, la première de toutes les rosses du monde. »

Une note du traducteur Louis Viardot précise, pour le nom Rossinante : « Ce nom est un composé et un augmentatif de rocín, petit cheval, bidet, haridelle. Cervantès a voulu faire, en outre, un jeu de mots. Le cheval qui était rosse auparavant (rocín-antes) est devenu la première rosse (ante-rocín). » Le jeu onomastique est drôle, parce que Cervantès se moque de ses personnages. L’accès à la condition (folle) de chevalier errant se fait dans un discours fou, c’est-à-dire qui tourne sur lui-même, et qui ne circule pas comme celui des autres (c’est ainsi que Michel Foucault défini le discours du « fou »). Le travail de nomination de l’hidalgo, qui s’auto-adoubera chevalier juste après le baptême de sa rosse, est une laborieuse gésine de signes («  après une quantité de noms qu’il composa, effaça, rogna, augmenta, défit et refit dans sa mémoire et son imagination »). La rosse ne cesse pas d’être rosse, comme le rappelle incessamment «  rocín-antes » : rosse-avant. Le nom propre outré, «  majestueux et sonore » pour l’hidalgo, reste cloué dans l’avant-baptême, signe aussi que le discours du « fou » ne prend pas tout à fait. L’auteur a baptisé sa moto Rossinante : pied de nez à l’esprit de sérieux teinté de donquichottisme.

569. Rossinante laisse aussi entendre /ros/, que j’associe à la couleur rousse des cheveux d’Avine : «  naissance d’Avine, fermentation, mauvais, roussi », pièce 81, p. 242. Couleur rousse : entre blond fauve et auburn. Associée à la fermentation alcoolique, déjà présente dans la pièce 1 : «  Il rêvait comme un roux et fumait comme une roue / il pensait comme un trou et respirait comme un pou / il buvait glou-glou-glou (dans la mangrove). » (p. 9) Le roux est couleur de l’excès : excès de rêve (Avine en Don Quijote), excès d’alcool (« comme un trou », « glou-glou-glou »), excès de tabac (« fumait »), excès de cuisson (« un fournier roux piétant dans les vieilles armoises », image qui suit « assis au gouvernail, dans une nef percée », ou encore « Napper avec du beurre roux. », pièce 51).  Dissémination du son /u/, au cœur de « cloune » et de « clou ». Mystique grinçante dans la citation de Ghelderode : «  / « on dit que le Roux est mon Fils » (Ghelderode) / ». Le Roux fils de roi, de Dieu ? Le Roux comme intercesseur entre le divin et l’humain ? L’irrévérence reste de mise : «  ascèse à la muerte, à la bite dressée de Jésus cloué sur la Cruz », p. 94, lorsque le voyageur découvre Buenos Aires. J’entends « le clou/la Cruz », prononcée « crouz ».

570. Débauche de couleurs dans la pièce « 87. Toast à Manu », quand le « rousse » devient « russe » : «  Camion russe, pas de piste, vingt et un litres au cent, moteur à l’intérieur, du couple mais très lent, tape-cul incroyable, du roux, du jaune-vert », couleur possible du toast (couleur du pain toasté). Couleur de la mort violente («  Il accomplit une série d’actions extrêmement rapides, dévaler, déraper, glisser, éviter, virer, sauter, puis il ralentit brusquement et s’écroule sur une fourmilière, foudroyé par une crise cardiaque ou le venin d’une vipère à col roux (ce qui revient au même). » (pièce « 94. Une île fluviale »).

571. Je ne quitte pas le loup, je m’en rends compte, en suivant le roux. La piste me mène à la pièce « 106. L’un saoul, l’autre linceul ». Je suis au cœur de Dâh (s’il en est un seul, ce qui est faux, sans doute même n’y a-t-il pas de cœur, ou bien encore, je m’arrête là de mes suppositions : toutes les pièces de Dâh sont chacune un cœur, toutes forment un cœur). Archibald enquête sur les « langues-couleur, langues de voyous, de prostituées, de maquisards et d’écumeurs de rizières », dont il démonte les mécanismes linguistiques, parce qu’Archibald-Macquet est dans les marges, dans les langues des marges. Il est une langue secrète (langue dans la langue) qui est le « lou » :

Archibald le linguiste déplace cette science vers la langue française :

Dans une spéculation digne de Jean-Pierre Brisset, un nouveau lexique naît de mots français auxquels un principe cryptique khmer est appliqué. Du lou naissent « loup, pou, roux » pour dire « peureux ». Ce nouveau nouage fait réapparaitre trois variations dont le cœur est « ou », dont le « roux » que je suis à la trace.

572. Pour circonscrire la dynamique du clouage, je reviens à une figure féminine de la pièce 10, « Blasonnée-clouée sur le quai » : laissée derrière soi peut-être. Dans le départ qui cloue l’autre devenu blason, abstrait en représentation du départ. Le clouage est condamnation à l’immobilité des choses (« Rossinante enclouée », p.142) et des êtres, clouage volontaire («  En solitaire encore, cette traversée de plusieurs mois, ces bus, ces trains, ces levers avant l’aube, la poubelle sur le lit me sert de crachoir et de cendrier, femme de marin, Ariana (Ari), Buenos Aires, clouée, télé, vissée », p. 85) ou subi (« Hôtel pourri d´une ville amazonienne pourrie, première douche après avoir été cloué au lit plusieurs jours par la dengue », p. 50 ; « cloué au plafond de cette ville moyenne », p. 145). Il s’agit toujours, en définitive, d’enfoncer le clou :

avant que le clou ne l’éventre :  «  il remue encore, fouraille dans son dhoti avec sa main libre, a-t-il planqué dans son cul une lame de rasoir, un clou, un surin (mot d’origine gitane) pour éventrer mon sac ou me saigner en traître par simple atavisme ? » (p.357).

Le clou est coup de poinçon. Dans ses avatars sémantiques (loup, loupe, clown, cloune, clone, mais aussi garou, roux, lou…), il est signifiant flottant, réinformé à chaque nouvelle expérience de l’auteur. Le clouage s’inscrit dans le X, trace du trésor sur la carte, du lieu impossible qui contient tout (l’aleph). Dâh est aussi la relation (au sens ancien de « récit », au sens actuel de « lien ») de tous les lieux désirés, visités puis délaissés au profit d’autres plus prometteurs.

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