5 juillet 22 | les noms de la rose, 2 | 23

point zéro de Santiago du Chili

532. Un éclair, venu de Ronsard. « Afin que vif et mort, ton corps ne soit que roses. »

533. Je poursuis la rose.

3. i) Je reviens une fois encore à la pièce « 29. Avine a perdu toutes ses feuilles ». Avine en rose séchée. C’est une pièce pourtant où les roses abondent. Avine perd ses feuilles et respire le « parfum d’eau de rose », la « pommerose » et la « Pommerose », les noms commun et propre. P/pomme-rose : un nouveau condensat, la chose, la femme, la pomme pentagonale, Vika, sa fraîcheur fidjienne.

3. j) Le rose est l’une des couleurs que l’auteur relève le plus, celle à laquelle son regard paraît le plus sensible : « on baigne tous ensemble dans le crépuscule rose. » (p. 97) ; «  Avine allait partir, la brune à pommettes clignotantes, devant la cathédrale de Strasbourg (grès rose), derrière le camion Primus bleu, à côté du marché, ce géranium posé sur une pompe à essence, Rose Lacroix à Boulogne-sur-Mer » (p. 101) ; le flux de l’écriture restitue le rose, la rose, la Rose. Quelques couleurs encore : «  le bel espace caraïbe où j’ai vécu en couleurs, le rose, le jaune, le vert, le mauve » (p. 101).

3. k) Le rose est le point zéro d’une géographie intime. Ce point zéro n’est pas celui, central, que la topographie assigne à une ville particulière. C’est un point zéro imaginaire, dont le référent est chaque lieu visité, habité par l’auteur, réinvesti par l’écriture, et circulant dans le corpus sous la forme du signifiant rose.

Je reprends les poinçons 531 et 532, pour glisser sous la barre du signifiant rose tous les signifiés que j’ai relevés. Je ne les répèterai pas. Je voudrais dresser une manière de carte, sans rose des vents qui indique le nord, puisqu’aussi bien le Nord est toujours présent. Je souligne les points zéro.

A Boulogne-sur-Mer, Rose Lacroix : «  Rose, Christophe, quid de Rose ? tu as oublié tes nuits blanches avec Rose ? non, j’y pense, lui répond Varman-Rosée […] Rose Lacroix à Boulogne-sur-Mer » (p. 101). Datée et localisée, l’émotion ressentie «  le 3 septembre 2013, à dix heures du matin, sur la digue de Wimereux, la mer est rose, le ciel, le sable, les falaises, la baie, la mer est d’une beauté bouleversante ». Dans la maison familiale, « mon père me raconte l’histoire du papillon de nuit qui mourut sur mon étagère à livres, et puis qui renaquit, et puis qui mourut à nouveau, et puis qui renaquit, et ainsi de suite, pendant presque deux semaines, tu as oublié ce papillon de nuit rose, Archie ? »

L’émotion liée au rose appelle, dans la phrase qui suit immédiatement, «  les biscuits de Reims, ces biscuits roses qu’elle avait achetés sans savoir qu’on irait à Reims, après sa disparition ». Dans l’Est, «  devant la cathédrale de Strasbourg (grès rose) », le même qu’au Cambodge : «  puis la poitrine patinée des Apsaras de Banteay Srey (grès rose) » [ROSE ET SEIN]. Cette couleur revient dans les îles Fidji : « les incroyables mangues roses que m’offrit Sérou le jour où Avine entra dans le village de Marou ». Puis Brooklyn : « le Cranford Rose Garden de Brooklyn (j’y passai deux heures, les yeux clos) », étroitement relié à la roseraie de Buenos Aires : «  le Rosedal de Palermo (j’y passai deux heures, les yeux clos) ». Expérience plus olfactive que visuelle, quand le regard se soustrait du monde. Un haïku de Masaoka Shiki : « après la maladie / regardant les roses / mes yeux fatigués » emmène au Japon, autant qu’il associe la rose au repos des yeux, à la fatigue de regarder, à la rose du recueillement et de l’hommage rendu à la mère disparue. Ce semblant de carte répertorie ainsi des points zéro disséminés dans le monde entier. Manière de gommer la distance géographique qui les sépare, au profit de la proxémie.

L’allusion ludique au poème d’Apollinaire « Voyage à Paris » (« Ah ! la charmante chose / Quitter un pays morose / Pour Paris / Paris joli / Qu’un jour / Dut créer l’Amour ») retourne le fade topos poétique du « Paris ville de l’amour » pour dire le point de départ vers un ailleurs : «  « Ah ! la charmante chose / quitter un Paris gris / pour un pays de roses ! » (?) » Géographie renversée, réinformation de l’adjectif « morose » en « roses ». « Sortir de la chrysalide française » , voilà le voyage : « il faut oser la rose et traquer Bill-ta-rouille » (« 39. Fond d’fût »). L’anagramme révèle le fond des choses ; la contrepèterie engage à traquer l’oxydation de qui reste sur place, et de ne pas amasser mousse en Rouletabille.

Je réalise la densité de cette rose : couleur synesthésique du grès de la poitrine des Apsaras, de la fleur des roseraies, de la contemplation de la mer, du goût du biscuit de Reims.

534. La rose, fleur de l’absente.

535. Les roses jetées par Je, Avine et Archibald dans les eaux du monde. Pour rejoindre les cendres de l’absente. «  2011 (3 juin) – incinération au crématorium du Béthunois, de 15 h 30 à 17 h 30, ses cendres sont dispersées à Sainte-Valéry, dans l’estuaire de la Somme. » (p. 283)

536. Pièce « 89. Généalogies » : «  – D’accord, petit. Mais ce sera ta dernière question, je fatigue. Oui, après, ce fut la peinture, les aquarelles, la lecture et les roses. Oui, à la fin, Sainte-Valéry représentait le Sud pour elle. Elle ne pouvait descendre plus bas, à cause des dialyses, de l’épuisement. Le Sud. Elle regardait l’horizon, les yeux fermés, son fils, au loin, les cendres, là-bas. Parce que l’eau voyage, petit, tout se touche, quand on a consumé sa vie pour que tout se touche. Des courants d’amour infini parcourent les rivières, les fleuves et les océans. J’ai compris ça bien avant mon séjour à Bénarès. Tu comprendras peut-être, toi aussi, le jour où tu sortiras de ta chrysalide française, de ton journal, de tes airs de réel. »

537. Je tente, le plus délicatement possible, de déplier l’origami de Dâh. Dâh est la rose que l’auteur offre à sa mère, « parce que la rose, la vraie, c’est le filet, c’est le plus beau cadeau » .

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