24 juin 22 | R, RE, RA | 19 | reprises

504. Cette configuration a un impact sur ma lecture et sur ma méthode (puisqu’il faut bien, à un moment, obéir à un ordre du discours, afin d’être entendu). J’ai évoqué une exploration en archipel, d’îlots en îlots, qui suit d’abord une économie du plaisir à lire C. Macquet : picorage, braconnage, tentatives de cadastrage, tel un arpenteur-géomètre qui r-re-ra. Je ne vois, pour l’heure, pas d’autre approche que celle-là. Précisément parce que l’organisation en rhizome décourage toute vision surplombante, centralisatrice ou unifiante. Au mieux, ces archipels découverts un à un tracent-ils une carte, un tracé original (puisque moi seul puis en répondre), aux entrées multiples qui peuvent être le calque du principe d’organisation de l’œuvre : c’est elle qui régit son approche, qui dicte sa propre loi. Il me semble donc suivre ce à quoi enjoint discrètement l’œuvre : s’y engager, s’y laisser mener, en jouir.

Les pierres d’attente de ce chantier exploratoire figureront désormais en majuscules entre crochets.

505. J’évoquais l’intertextualité : elle repose sur le plaisir de la reconnaissance. L’intertextualité s’affiche par des citations d’auteurs, dont on a vu qu’elles sont toujours signalées par les guillemets, à l’exemple d’ auteurs argentins, citant eux-mêmes un autre auteur :

« Isabel Perón abre el ataúd de Raymond Roussel » [O. Lamborghini] » Luna Western, p. 39). « Isabel Perón ouvre le cercueil de Raymond Roussel » (c’est moi qui traduis). La citation littérale de Lamborghini réveille le cadavre (exquis) de Raymond Roussel, et si je pense à ses Impressions d’Afrique (1910), je vois un nouveau jeu de miroir avec Dâh : le naufrage d’un bateau, évoqué dans la seconde épigraphe (les 108 femmes noyées de l’Amphitrite)[RAYMOND ROUSSEL].

En vis-à-vis de la citation à double fond de Lamborghini, la « traduction » qu’en fait l’auteur :

« L’ardeur des raccourcis :

un beau soir mal luné :

un beau soir d’avril 2006 :

entre deux containers :

les docks :

le bassin B :

je cède :

je lui fais bouh :

je n’aurai pas manqué d’audace :

je la retourne :

je lui fais Raymond et sa belle péronnelle rousse. » (Luna Western, page 38).

« Roussel » devient « péronnelle rousse », avatar de la lune rousse qui apparaît au « je » : retournement sexuel, l’entre-deux des containers, du sillon fessier, quand disparaît le visage féminin au profit de ses fesses ; le « je » mal luné s’amuse à faire peur, comme l’ouverture d’un cercueil peut le faire. L’écrivain « RoussEL » évoque IsabEL ouvrant « EL ataúd », ce qui appelle la « belle péronnelle » (réduplication de EL, signifiant dont le référent est féminin et masculin, par contamination) ; « Perón », figure féminine politique de l’Argentine, devient une sotte et bavarde « péronnelle », « Isabel » devient « et sa belle », enfin, « Roussel » se retourne en « elle rousse » : jubilation de l’intertextualité qui se déploie en jeu de miroir interlangue, en personnages qui naissent de ce dépli, en gésine textuelle étourdissante et comique. Le retournement de la compagne sexuelle est retournement des signifiants.

Tombe de Raymond Roussel, cimetière du Père Lachaise

L’auteur est parfois moins explicite, et laisse au lecteur le soin (le jeu) de deviner de qui il s’agit. Je reviens à la pièce 60 de Dâh :

L’auteur fait allusion aux poètes Jules Laforgue (1860-1887), poète franco-uruguayen, et à Arthur Rimbaud (1854-1891), dans Cri & co (2008) : j’écoute les retours du R…

page 37 :

coco cocott’

oh mon bon jul’s

falot falot’

l’or affabul’

page 58 :

pas croyanç’ en contraint’

mais rir’

rir’ (rir’)

partir (départ)

et rœuvœunir

rentrer et rœupartir

rœufair’

rœufair’

(ah les rœutours dœu manivell’)

sans nostalgie

du fair’

(ah les hallucinés les rœu désespérés d’arthur)

506. Je reviendrai sur l’un des enjeux capitaux du recueil Cri & co, dont je me contente de citer la note liminaire :

«  note de l’auteur :

le œu peut désarçonner au premier abord

ce n’est pourtant jamais qu’un e « qui se prononce », mais pas

forcément où l’attend un « naturel » de langue d’oïl, ou d’oc, ou

d’outre-métronome, un lecteur de poésie versifiée ou de textes à

respiration dite libre

on entre à l’intérieur du coco en enfourchant une très vieille et

très jeune monture »

Par l’intervention sur la lettre E (la lettre de la mÈrE de George Perec, disparue dans la nuit de la Shoah, lettre que l’auteur a fait disparaître dans La Disparition, et revenir dans Les Revenentes), C. Macquet la fait se prononcer ailleurs, en une nouvelle respiration affranchie des contraintes poétiques traditionnelles, en un E qui revient insister en Œ là où on ne l’attend pas toujours, ou qui s’élide et disparaît parfois là où on l’attend [ENJEUX DE CRI & CO].

507. Cette note liminaire pose, et le recueil résout, la question du rapport de l’écrivain à la tradition, et de la façon dont il s’en empare : le « co-écrit », poème de Cri & co (page 35). Les citations de Laforgue et Rimbaud permettent de situer la perspective poétique dans laquelle C. Macquet oriente son écriture. « Désarçonner » la langue et les lecteurs ; faire de la citation une répétition voulue, insistante, qui travaille l’imaginaire de l’auteur nourri (entre nombreux autres) de Laforgue-Rimbaud. Absence de majuscule et élision du E pour citer [son] « jul’s » Laforgue ou « arthur » (pas de lettre capitale selon le principe rhizomique de l’an-archie) ; dissémination du R en un rire qui éclate et roule de vers en vers, et dans la dénotation (« mais rir’ / rir’ (rir’)) et dans l’emballement ludique du E remplacé par le OEU, trouant les signes d’un trou dans l’œuf (tuant dans l’œuf le trou des signes) ; mutation du RE en ROEU ; évocation des « roeu désespérés d’arthur » qui trouvera une élucidation dans la pièce 60 de Dâh ; évocation des expériences des retours douloureux (« partir (départ) / et rœuvoeunir / rentrer et rœupartir / rœufair’ / rœufair’ / (ah les rœutours dœu manivell’)), et c’est l’image de l’auteur-voyageur qui se lève, nouée dans l’imaginaire maritime par la citation d’un vers de Laforgue : « que nos bateaux sans fleurs rerâlent vers leurs ciels » .

Reste à explorer cette présence de l’Œuf, troublante [ŒUF]. Reste le [CO-ECRIT].

508. La pièce 56 de Dâh revient sur les RE de Rimbaud :

Les RE d’Arthur : « Oh ! la science, on a tout repris. » ; « Nous rentrons du cimetière » ; « Société, tout est rétabli » ; « Aussitôt que l’idée du Déluge se fut rassise » ; « Reprenons l’étude au bruit de l’œuvre dévorante qui se rassemble et remonte dans les masses » ; « Si mon cœur triste est ravalé » ; « Nous nous reconnaissons toujours ; nous nous dégoûtons » ; « Tu rebois donc la vie effroyable ! » ; « je suis rendu au sol » ; « Avec des déficits assez mal ravaudés ». (p. 182)

La pièce 60 revient sur les RE de Laforgue :

Les RE de Jules : « Et l’histoire va toujours dressant, raturant ses Tables criblées de piteux idem » ; « Recommencer encore ? Ah, lâchons les écluses » ; « Que nos bateaux sans fleurs rerâlent vers leurs ciels » ; « Que non, je n’ai plus peur, je rechois en enfance ». (p. 186)

Citer les RE signifie les répéter, leur déléguer la profération de ce qui chez C. Macquet point. Ainsi du deuil, de la tristesse, de la reconnaissance dégoûtée de soi, du cycle de la répétition, du retour du même, de ses faiblesses, du « comique atroce » (« ralingue répétition comique atroce » », Tchoôl, p. 68). Atroce dans la répétition absurde du retour du même.

Les répéter : contrat signé dans le partage d’une vision identique de la société, dans une vision de soi-même désenchantée et lucide. Citations éclairantes aussi bien sur le rapport de l’auteur à sa poïétique : le RE du ravaudage, du fil qui monte et descend, perce le tissu/la voile, du retour en arrière de l’artiste sur sa toile, de l’écrivain au travail : la rature comme trace de ce qui fut, en reste du correctif, dans la permanence de la chose imprimée :

(Dâh, p. 330)

Ce ravaudage symbolique est couture d’adjectifs, l’effrayant le cède à la beauté du vivier : la transplantation du mot dans le corpus littéraire de Dâh, rappel imaginaire du « beau rein » de « Rimbaud » ( pièce 41. Fond d’fût. de Dâh).[RATURE, COUTURE]

L’image forte du « rerâle » vers le ciel fait écho à la ralingue (cf. Approche 5) comme nouage linguistique dense.

509. Le R présent dans Rimbaud permet la variation « Rimbaud, beau rein », dans la pièce 41. Fond d’fût. La pièce 90. Documents relate l’une des pathologies dont est atteinte la mère de l’auteur : « 1976 -dépistage de l’insuffisance rénale. », « 1994 – rejet du rein greffé, flashs de cortisone. », la « dialyse ». Ainsi, tout au fond du fût, inoublié, revient incessamment cette pathologie qui aura raison d’elle. Le fût, que je lis aussi comme « fut », passé simple du verbe « être ». Dâh est traversé de ce deuil, disséminé en signifiants noués au R, mais aussi à LYS (A-lys, dialyse).[DISSEMINATION DU LYS]

510. Dâh est physique, métaphysique.

511. Dâh m’emporte : dans un abandon de soi au texte, aux lignes, à sa rythmique free.

512. Je n’ai pas assez dit la beauté fulgurante de ce voyage. J’en suis hanté, ça me travaille. Chaque pièce désarçonne. Beauté convulsive, électrique, pèse-nerfs, décharges. Corps transpercé. Corps orné de la guirlande fleurie : la dentelle khmère, insoluble, éphémère.

513. La pêche aux R rimbaldiens dans le Ralingue page 194 :

C’est l’R de Rimbaud que l’auteur va chercher : en manque de, peut-être : de revoyure, de ravissement ; voulant, sans doute : ravauder (comme une voile déchirée, la ralingue y aidera sans doute), reboire [ALCOOL(S)], la mère, sauver de la noyade (ressacs/repêché/reflux/marées).

514. Un écho aux Illuminations de Rimbaud, le « beau rein » :

L’illumination est reçue, l’enluminure est ajoutée au parchemin (par chemin). L’enluminure déploie ce que la langue poétique fait au corps martyrisé de la mère : une guirlande de URE qui transfigure l’URÉE, le REIN et l’URNE de RIEN en pièce musicale, toute de boucles sonores, anagrammes, où s’échangent les signifiants au miroir (« RIEN REIN », « REEL UREE »), en dyades mêlant l’abstraction à la réalité charnelle (réel/rien – urée/rein) : la langue n’est pas si abstraite qu’elle ne puisse se mêler à la chair du corps.

Le UR d’Arthur, glissant dans tous les vers, en phonèmes U et R.

Le LU de la lune (LUna), le LU de LULU, dont Rimbaud fait l’une des dédicataires de son poème « Dévotion », dans les Illuminations :

« À ma sœur Louise Vanaen de Voringhem : – Sa cornette bleue tournée vers la mer du Nord. – Pour les naufragés.
  
À ma sœur Léonie Aubois d’Ashby. Baou – l’herbe d’été bourdonnante et puante. – Pour la fièvre des mères et des enfants.
   
À Lulu. – démon – qui a conservé un goût pour les oratoires du temps des Amies et de son éducation incomplète. (…) »

Le LU dédoublé, obéissant à la loi de réduplication, du démon qui divise. LU répété dans les six occurrences d’« enLUminure ». Le poème appelle sa lecture, sa relecture ; il sera LU, LU.

(crédit photo « Con Dao Islands, 1929 – ARCHIPEL de POULO CONDORE – Quần đảo Poulo Condore » by manhhai is licensed under CC BY-NC 2.0.)« File:Père-Lachaise – Division 89 – Raymond Roussel 01.jpg » is licensed under CC BY-SA 4.0.

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