19 juin 22 | figure(r), ou la 1ère épigraphe de Dâh | 15

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499.

« Prends ma figure et donne-moi la tienne

prends ma figure, ma figure malheureuse

donne-moi ta figure

avec laquelle tu reviens

quand tu meurs. »

(Prière à la lune, chant bushman)

C’est ce que découvre le lecteur de Dâh, la page du titre et du sous-titre tournée. Cette prière est d’autant plus importante qu’elle occupe une situation de surplomb par rapport au 108 pièces du texte. J’ai déjà évoqué la deuxième épigraphe (poinçon 497) et de tous ses enjeux. Je relis cette prière liminaire. Sur le seuil de Dâh, quoi ?

Un déport de voix, une instance hors-pouvoir et anonyme.

Nous sommes au seuil de l’œuvre : c’est un passage entre le titre/sous-titre et la première pièce. Là y retentissent deux voix : celle d’un bushman, celle de l’historien Amédée Gréhan. Une voix sapientale, une voix historiale ; toutes deux ayant partie liée à nuit, à la mort.

Le sous-titre Dans la nuit khmère annonce un espace-temps particulier (la nuit et sa durée, le Cambodge), pose un signifiant majeur du texte (« nuit »). Le chant bushman évoque la lune, mais déplace le lieu : non plus le Cambodge, mais le désert et l’errance (stricto sensu, le bushman appartient à une tribu errante du désert de Kalahari, entre la Namibie et le Botswana). Principe de dislocution, qui disjoint et déplace la parole et son lieu d’énonciation.

La prière à la lune, magicienne, demande exaucement : celui de donner au malheureux orant un nouveau visage, celui ou celle de qui est revenu(e) de la mort. La figure du malheur est insoutenable et exige cet échange magique.

Et si le bushman porte la voix de l’auteur, on saisit que le vœu exaucé permettra à l’auteur d’adopter une nouvelle figure, que l’on comprendra comme forme : a) apparence extérieure, b) représentation de cette forme, c) combinaison d’éléments divers dessinant une forme, s’organisant en motif.

a) apparence extérieure : la mobilité des personnages protéiformes (Avine, Varman-Rosée, Archibald, Lu, Lulute, etc.)

b) représentations de cette forme : les diverses descriptions des personnages (Avine le grand échalas roux aux yeux bleus, etc.)

c) combinaison d’éléments divers dessinant une forme : la lune comme leitmotiv fondateur, disséminé dans les textes, en figure géométrique, en signifiants (LU, LULU, LULUTE) ; Luna est l’équivalent syncrétique de Séléné, la lune grecque. Séléné représente la pleine lune. Rappel de Luna Western et Desde Luna Western, du schéma de la queue d’aronde (queue d’ronde) déjà évoqués ; Séléné eut pour amant Endymion, le rêveur (et avatar possible de l’homme amoureux dans Dâh). On retrouve la dualité fondatrice unifiée imaginairement dans la figure de l’écrivain astré Macquet/lune, disséminé en : bushman/lune, assemblage de deux pièces de bois, etc. Même travail de la langue : dualité (ou binarité) du -RE, de la répétition, du clivage imaginaire (« une amibe clivée-clignotante », p. 60, Dâh), ou (« Instinctivement, elle s’arrangeait toujours pour que la barre la coupe en deux. Deux parties égales. » in « 35. Queue-d’aronde – Lille-sud, 1994, Dâh, p. 130). Je reviendrai sur le clivage tel que Lacan le définit, comme ce qui barre le sujet.

L’écriture de C. Macquet est en perpétuelle interrogation sur la forme (interrogation liminaire dans Desde Luna Western : « mais il y a le problème de la forme, voyez-vous / », page 11) que peut adopter – ou que doit adopter, en vertu d’un impératif poïétique – le texte. De fait, la forme se décline en « les formes » adoptées [y revenir : dyades texte/photo, texte/schéma, texte en français/texte en langue étrangère, poème versifié ou en vers libres, toast, note, monologue, document, citation, chanson, etc.]

A l’œuvre ici, une transfiguration, non pas chrétienne, mais spirituelle par l’art, de la réalité, interrogeant les conditions de sa représentabilité formelle, et les incidences de la forme retenue sur le propos : que se passe-t-il pour l’écrivain quand des formes hétérogènes entrent en contact ? Il faut là mener une enquête tribologique. Que se passe-t-il pour le lecteur dans ce processus de signifiance (quels sens émergent ? Et quels sens émergent quand la signifiance logique est mise en procès par les trébuchements de la syntaxe ?)

Note : un exemple de trébuchement (de perte d’équilibre sans chute, ou de pesée au trébuchet, ou d’utilisation du trébuchet médiéval qui catapulte des pierres pour démolir des murailles) – le trébuchet obsidional en action :

(« 4. On ne se quittera jamais », Dâh, p.17)

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