12 juin 22 | Burton sur la lune | 12

Borges et Estela Canto, Coll. Helft

491.

b.7.) Une autre chaîne signifiante, qui recoupe le non-fictionnel et le fictionnel, permet d’aller plus loin. Borges a dédicacé sa nouvelle « L’Aleph » à Estela Canto : c’était, selon elle, une relation « d’amour feutré » entre eux. La relation amoureuse « feutrée » (masquée, adoucie, presque imperceptible), mais bien réelle, devient un motif de la nouvelle sur le mode de la scissiparité. « Borges » se scinde en « Carlos Argentino Daneri », en « je » narrateur ; « (Carlos Argentino) Daneri » se scinde en « Dante Alighieri », associé à « Beatriz Viterbo » par le cousinage. La relation amoureuse réelle Borges-Estela Canto a pour pendant fictionnel celle du narrateur et de Beatriz Viterbo, désormais morte, ce qui évoque la relation amoureuse de Dante et Beatrice di Folco Portinari, relatée dans Vita nuova, poème de la passion amoureuse et mystique. Ces relations amoureuses sont le reflet (traduit de l’espagnol vers le khmer) des relations amoureuses d’Avine et de ses avatars. Les glissements incessants des chaîne signifiantes entre référents tantôt réels, tantôt fictionnels, sont feutrés.

« L’Arundell des faubourgs » (D., p.179) est un calembour-carrefour, à la croisée, on l’a vu, de la chanson populaire « L’Hirondelle du faubourg », d’un avatar de la lettre A, du couple formé par Isabel Arundell et de Richard Francis Burton, et de l’assemblage en queue d’aronde (voir poinçon 487).

Je relève le glissement du singulier « du faubourg » au pluriel « des faubourgs » : « fors le bourg », si je suis l’étymologie, désigne un éloignement du centre. Je pense aux faubourgs de Buenos Aires, à l’essai de Jorge Luis Borges (publié en 1930) sur un poète argentin qui chanta les faubourgs de la ville, Evaristo Carriego.

Evaristo Carriego

Au-delà, « les faubourgs » seraient tous les lieux explorés par C. Macquet hors des villes, des capitales, dans une volonté farouche de décentration, en accord avec sa vision politique de la littérature : une utopie de langage, selon la formule de Barthes, qui appelle le « Changer la langue » mallarméen ; utopie qui requiert pour Macquet de s’enraciner/se déraciner continûment, pour éprouver la langue (il faudrait d’ailleurs dire les langues qu’il apprend) en déshérence. Hors les bourgs pour chercher le lieu propice à une écriture débarrassée de tout pouvoir : le lieu « hors-pouvoir », autrement dit, an-archique. Le faubourg contre la Capitale ; l’Orient contre l’Occident ; le khmer contre le français. L’antagonisme n’est cependant pas érigé en règle absolue ; ou encore, il est à voir comme un système de forces momentanément à l’équilibre. Ainsi, l’apprentissage et la maîtrise de langues « étrangères », leurs apparitions dans les textes de l’auteur (on a cité l’espagnol, le khmer, l’anglais, il faut rajouter l’allemand, l’arménien…), ressortit davantage à une économie politique des signes. L’an-archie passe par le désossement, la réincarnation, la traduction, l’invention même d’une langue nouvelle (celle de Dâh), en vertu de la vérité du désir : à chaque désir sa langue, à chaque langue son désir. Dâh est aussi l’histoire d’un sujet constamment traversé de signes, à la recherche du lieu assez an-archique pour en permettre l’expression littéraire.

Chaque lieu a sa langue ; Macquet en hérite quand il s’y installe (dans la langue et dans le pays : le zeugme est ici l’expression d’une consubstantialité), il la perd bientôt au profit d’une autre, il déshérite (ainsi de la poésie argentine) et devient hoir ; fiction et non-fiction s’abolissent (« Leurs expressions deviennent proverbes, leurs personnages fictifs se changent en personnages réels, lesquels ont hoir et lignée » (Chateaubr., Mém., t. 1, 1848, p. 504, CNRTL). L’auteur porte d’ailleurs un « toast à Mallarmé » (pièce 37 de Dâh), qui relate aussi un coït avec A-lys, une voisine, mais à coup sûr « sein de la nuit de la poussée du chant de l’Incomparable ». A-lys, c’est aussi l’absente de tout bouquet, l’absence de lys tué par le mot qui le dit ; A-lys, c’est aussi la langue « aux signes incompréhensibles » qu’un « mec là-haut sur son échafaudage » lui adresse. Toast-coït-tombeau de la langue, parce qu’il n’en peut être autrement. Coït présenté comme la conséquence d’un « raptus » par Archibald interrogé. La faute à la poitrine offerte : trop de beauté d’un coup, syndrome de Stendhal.

Isabell Arundell-Burton

492. Je disais tantôt que Richard Francis Burton épousa Isabel Arundell, rencontrée en 1849 à Boulogne-sur-Mer. Burton laissera sa femme le temps d’une mission de consul en Guinée équatoriale. Ils sont à nouveau réunis en 1865 quand Burton est muté au Brésil, dans la ville portuaire de Santos. Buenos Aires, Santos et Boulogne-sur-Mer sont toutes trois des villes portuaires : tropisme maritime, l’appel du voyage. Borges, dans « L’Aleph », mentionne cette mission diplomatique de Burton :

« Vers 1867, le capitaine Burton exerça au Brésil les fonctions de consul britannique » (p. 665, op.cit.)

Borges mentionne ensuite le personnage de Pedro Henriquez Ureña (qui a bel et bien existé, c’était une connaissance de Borges), qui découvre les manuscrits de Burton dans une bibliothèque de Santos. Burton y évoque des « artifices » tels que miroirs, cristal, autant d’avatars possibles de l’Aleph. Burton est lui-même un avatar possible de l’auteur Macquet (tous deux, on se souvient, traducteurs, écrivains, voyageurs, polyglottes, liés affectivement à Boulogne-sur-Mer).

Burton-Macquet est lié à Arundell-Aronde, lié à Lune/Avine depuis Luna Western (poinçon 486). Autre accroche : « Christal » est l’un des avatars de l’auteur « Christophe » dans Dâh : « grand-frère Christal » (p. 31), « il faut que vous m’étrenniez Bâng Christal » (p. 142). « Grand-frère » et « petite-sœur » : ainsi se désignent les amoureux khmers entre eux. « Bâng Christal » est le nom de traducteur adopté par Christophe Macquet. L’une des raisons en est que les Khmers ne peuvent prononcer « Christophe », et disent « Christal » : comme le cristal ou miroir de Lucien de Samosate sur la lune (cité par Borges dans la liste des artéfacts du manuscrit Burton, ce qui renvoie le lecteur au tout début de Luna Western :

Un jour, un de mes neveux m’a dit qu’il était allé dans la lune. Je lui ai demandé ce qu’il avait vu. Il m’a répondu qu’

X (Luna Western, p.8)

Samosate était une ville florissante de l’actuelle Syrie. On y parlait beaucoup de langues. Lucien connaissait l’araméen, le grec, sans doute le latin. Il était rhéteur itinérant, visita Antioche, Athènes, mourut probablement à Alexandrie. On notera la discrète prolifération des A.) Le voyage dans la lune du neveu du narrateur dans LW, Lucien de Samosate l’aurait fait, selon Borges. Ce que reprend Macquet. X est aussi l’Aleph sur la lune.)

« Christophe/Bâng Christal » : le miroir que les Khmers tendent à l’auteur occidental orienté, son propre nom (son nom propre) transformé par la langue khmère, pas exactement en une image spéculaire inversée, mais en un nom imaginaire qui s’apparente à un artifice borgésien, l’Aleph. L’Aleph recherché, qui ne cesse de se dérober, existe et n’existe pas.

493. Le choix de « L’Aleph » est donc à mettre au compte d’un tropisme argentin pour C. Macquet, qui y vécut plusieurs années. Mais ce rapport de garde et de don à Borges est à remettre dans une perspective plus large : la littérature, argentine certes, mais aussi la française, la khmère, la mondiale, aussi bien. Ce que j’ai appelé sa « logophagie », le désossement de la langue, s’accompagne d’une œuvre de réincarnation/traduction. « L’Aleph » devient ainsi partie prenante de la littérature khmère : elle y est « passée », comme on le dit d’une personne décédée. Et au « passage », cette nouvelle entre en résonance avec l’imaginaire du traducteur-auteur, dans une dynamique qui mêle Argentine/France/ Cambodge, espagnol/français/khmer. La postface de la traduction en khmer de « L’Aleph », de la main de C. Macquet, est (bien sûr) en khmer, et donc inaccessible au commun des lecteurs français (et de moi-même). C’est la face sombre de la lune.

494.

« XVI. Parce que Luna Western convertit rapidement le dehors en dedans / » (LW, p. 68)

Retournement, invagination. Le motif de la lune est très dense. Il est l’avers littéral du revers graphique, le schéma de la queue d’aronde. Et inversement, selon l’un des principes poïétiques de l’auteur.

Lune, queue d’aronde, vision transposée d’un encastrement des principes mâle et femelle, non pas opposés mais complémentaires. Lune qui sert d’écriture photographique dans les « Sélénogrammes de la solitude Avine » (2013, livre muet paru en Arménie), qui réapparaît dans la pièce 32 éponyme. Lune contenant les principes de la dualité unifiée : le noir, le Yin, la lune, le principe féminin (le thème du noir est omniprésent : le blog disparu Anoche hubo una tormenta, le sous-titre de Dâh, dans la nuit khmère, le site Obscures de l’auteur, etc.), complétant et s’opposant au blanc, au Yang, principe masculin. Lune des amoureux. Lune d’« on ne se quittera jamais » : ce qui précède les corps et leur survit, c’est toujours la langue, dans le serment (j’avais aussi écrit serre-ment) qui nous lie à elle avant notre naissance (c’est le nom-du-père, c’est le nom-de-la-mère), et qui nous lie aux êtres disparus par le serment, tacite ou non, de continuer à prononcer leurs noms : ils reviennent comme des spectres aimés, et la littérature est charme magique, incantatoire. Inéluctable lune surplombant toutes nos nuits.

bandeau du site Obscures, ©C. Macquet

495. Dâh est le passage de la surface à la profondeur : il s’agit bien d’un voyage dans la lune, et non sur la lune. « Un jour, un de mes neveux m’a dit qu’il était allé dans la lune. » La préposition est lourde d’un sens ontologique. C’est le « dans » de l’étant ; le « dans » de l’après-pénétration de la surface des choses, de la chair du monde. L’auteur est « dans » la lune comme il est « dans » la langue (entendue comme toutes les langues connues et à connaître : le labeur est infini, comme l’Aleph).

L’orient est le désarroi du sujet occidental (et du « moi » toujours conçu comme une instance stable, éternelle, siège de la raison, extérieure à la nature, conception rationaliste pourtant combattue, justement, par la littérature du XXe siècle, par la psychanalyse, la philosophie derridienne, etc.). L’Asie est chez Macquet le lieu de la dépose du moi logocentré, occidental, abandonné symboliquement par son avatar Avine dans Tchoôl lors de son arrivée au Cambodge :

« Avine fait quelques étirements de hanche, se dirige (tout guilleret) vers la cabane en tôle qui fait office de toilettes et lâche dans l’étang son dernier colombin français » (p. 33)

Les fèces françaises, ce reste de matières, sont absorbables par l’organisme. Séparation et don à la langue-mère (le français) de ce qu’il avait gardé ; boudin de mots lâchés dans l’étant.

496. Et même mort, on est parlé : les langues continuent leur travail (« entrer/sortir », « sortir/entrer », in pièce 5 « Outre l’oralité » ; avaler la langue / la déféquer en mots). Les langues sont les spectres, à la fois medium et fin, de la trace à inscrire pour l’écrivain : ce qui fut, et cela inclut lui-même. Écrire n’est jamais que dire que l’on fut.

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