11 juin 22 | un faux Aleph ? | 11

extrait de la traduction de « L’Aleph » en khmer, ©C. Macquet

490. Dans le « Post-scriptum de 1943 », le narrateur de la nouvelle revient sur le nom de l’Aleph :

« Son application à mon histoire ne paraît pas fortuite. Pour la Cabale, cette lettre signifie le En Soph, la divinité illimitée et pure ; on a dit aussi qu’elle a la forme d’un homme qui montre le ciel et la terre, afin d’indiquer que le monde inférieur est le miroir et la carte du supérieur ; pour la Mengenlehre, c’est le symbole des nombres transfinis, dans lequel le tout n’est pas plus grand que l’une de ses parties. Je voudrais savoir : Carlos Argentino a-t-il choisi ce nom ou l’a-t-il lu, appliqué à un autre point où convergent tous les points, dans l’un des textes innombrables que l’Aleph de sa maison lui révéla ? Pour incroyable que cela paraisse, je crois qu’il y a (ou qu’il y eut) un autre Aleph, je pense que l’Aleph de la rue Garay était un faux Aleph.

Je donne mes raisons. Vers 1867, le capitaine Burton exerça au Brésil les fonctions de consul britannique ; en juillet 1942, Pedro Henriquez Ureña découvrit dans une bibliothèque de Santos un de ses manuscrits qui traitait du miroir que l’Orient attribue à Iskandar Zu al Karnayn, ou Alexandre Bicorne de Macédoine. Sur son cristal se reflétait l’univers entier. Burton mentionne d’autres artifices semblables : la septuple coupe de Kai Josrú, le miroir que Tárik Benzeyad trouva dans une tour (Mille et Une nuits, 272), le miroir que Lucien de Samosate put examiner sur la lune (Histoire véritable, I, 26) (…) », « L’Aleph », Borges, p. 665, op. cit.

Il faut donc lire « L’Aleph » en suivant les indices donnés par Borges, avant de pouvoir considérer la place de la nouvelle sur les scènes imaginaires de C. Macquet. Glissements, déplacements, multiplication des destinataires, alliés à une thématique mystique et mathématique, font de la lecture un jeu de pistes.

Supposer un faux Aleph repose un déplacement géographique : il ne serait pas dans la maison de la rue Garay, mais dans la mosquée de Amr, au Caire, « à l’intérieur d’une des colonnes de pierre qui entourent la cour centrale », colonnes provenant elles-mêmes « d’autres temples de religions pré-islamiques », ce que cautionne « Ibn Khaldoun ». La caution historique du philosophe et historien arabe (14è-15è siècle) est un artifice pour légitimer le fait que cet Aleph, au fond, est u-topique : il se perd dans la nuit des temps, et n’a pas d’endroit en propre, sinon dans le texte borgésien. Un même glissement est à l’œuvre dans les signifiants de la chaîne sémantique fictionnelle « Aleph→ faux Aleph » :

« narrateur → Burton → Pedro Henriquez Ureña → Iskandar Zu al Karnayn, ou Alexandre Bicorne de Macédoine »,

avec en parallèle

« narrateur → Kai Josrú → Tárik Benzeyad → Lucien de Samosate ».

S’ y superpose la chaîne des toponymes :

« rue Garay (Buenos Aires/ Argentine/Amérique du sud) → Brésil, Santos (Amérique du sud) → Orient → mosquée de Amr, au Caire (Egypte/Afrique) »,

et, last but not least,

« lune ».

Enfin, il reste une chaîne signifiante non moins importante, celle de la « Mengenlehre » et « des nombres transfinis », allusion claire au livre Eléments de la théorie des ensembles du mathématicien allemand Felix Hausdorff (1868-1942), qui a publié sous le pseudonyme de Paul Mongré. Ses Eléments sont dédiés au créateur de la théorie des ensembles, Georg Cantor (1845-1918), lui aussi mathématicien allemand, qui propose grâce à sa théorie un fondement aux mathématiques. Cantor postule également l’existence de plusieurs types d’infinis. On retrouve là le substrat qui permet de saisir ce qu’est « l’Aleph » borgésien : métaphore de l’univers, des infinis, du Livre. (Voir aussi le paradoxe de Russell (1901) : « l’ensemble des ensembles n’appartenant pas à eux-mêmes appartient-il à lui-même ? Si on répond oui, alors, comme par définition les membres de cet ensemble n’appartiennent pas à eux-mêmes, il n’appartient pas à lui-même : contradiction. Mais si on répond non, alors il a la propriété requise pour appartenir à lui-même : contradiction à nouveau. On a donc une contradiction dans les deux cas, ce qui rend paradoxale l’existence d’un tel ensemble. » Wikipédia)

Donc, le faux Aleph est-il possible ? L’Aleph contient-il le faux Aleph ? L’hypothèse de Borges est paradoxale, car en logique, A ne peut-être équivalent à non-A. La logique s’efface devant la poétique borgésienne, qui renvoie à une aporie le faux Aleph (ce qui revient à dire que, dans la nouvelle, l’Aleph existe !), et à un non-lieu son emplacement géographique.

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