30 mai 2022 | approche de Dâh, 3 : T(R)OPIQUES de Luna Western

481. Un pas encore avant d’aborder (et de passer par dessus bord de) Dâh.

Je m’attarde sur les titres retenus par C. Macquet pour désigner Luna Western (LW) et Desde Luna Western (DLW), pour comprendre ce qui se joue ici et mieux éclairer ce qui se jouera dans Tchoôl (Le Grand Os, 2013) et Anoche hubo una tormenta (Antares, 2014), avec Dâh (en ligne de mire).

Luna Western est le titre singulier laissé en espagnol sans traduction française. Pour le lecteur francophone et français, il renvoie à l’imaginaire dépaysant des cultures hispaniques. Pour l’auteur, français, dépaysé en Argentine (mais aussi dans toute l’Amérique latine, on prendra donc l’Argentine comme base arrière), ne parlant pas espagnol, c’est l’occasion (ce qui  tombe à l’ouest) d’expérimenter un illettrisme partiel et de se cogner à une nouvelle langue, fût-elle sœur du français (ou, pourquoi pas, un faux double du français). Prendre un cargo et débarquer à Buenos Aires en avril 2006 (tel un Michaux avant Ecuador), pour ensuite avaler l’espagnol, en lire les poètes, les déglutir, les assimiler et écrire LW : il s’agit d’une logophagie, permise par le glissement vers l’ouest, à travers Atlantique nord et sud, sur fond de conquête et de sécession. L’auteur s’occidente ; il conquiert (et désire) cette culture hispanique, cette nouvelle langue, et fait sécession d’avec la France.

Luna Western relate aussi une histoire personnelle, signalée par un titre mêlant espagnol (« luna ou Luna »), anglais (« western », de l’ouest : c’est le tropisme géographique d’un dépays, le sud du continent américain), où « lalangue » est faite de plusieurs langues et de différentes cultures (l’histoire de l’Argentine et de ses immigrants italiens, pour aller vite). Titre double, alliant deux langues, qu’on traduirait littéralement « La lune de l’ouest », ou bien encore, et à la disparition près du génitif saxon, « le western de Luna », non sans effacer le  » moon  » anglais qui reste flottant. Avec cette dernière traduction se lève l’imaginaire du genre esthétique appelé « western », représentant la période historique qui voit la naissance d’une nation, depuis la conquête de l’ouest, la Guerre de Sécession, les luttes contre les Amérindiens. L’ambiguïté du mot « L/luna » fait hésiter : prénom féminin ? Majuscule nécessaire à un nom commun ? Tout cela, bien sûr. Un titre «  a toujours la structure d’un nom, il induit des effets de nom propre et, à ce titre, il reste d’une manière très singulière étranger à la langue comme au discours, il y introduit un fonctionnement référentiel anormal et une violence, une illégalité qui fonde le droit et la loi », écrit Jacques Derrida (« Titre à préciser », Parages, Galilée).

Luna Western, comme tout titre, suit le nom propre Christophe Macquet. Les deux énoncés fonctionnent comme une dyade, dont j’ai parlé, déjà. On voit alors que le nom propre (qui désigne l’auteur, sans rien signifier) précède, dans l’espace de la couverture, le titre (qui renvoie à plusieurs référents : lune/luna/Luna/ouest/occident/western… comme chaîne signifiante).

La proximité spatiale de deux énoncés en langues différentes anticipe le dispositif à l’œuvre dans le livre : le « miroitement » entre français et espagnol. Mais je délaisse cette métaphore de « miroitement » pour tenter d’éviter, justement, tout glissement trop facile. Je parlerai donc d’espacement entre les énoncés, qui permettent une dislocution, c’est-à-dire une disjonction et un déplacement de la parole et du lieu. Déplacement vers l’ouest, donc ; lieux multiples évoqués dans LW ; lieux d’écriture disjoints des lieux traversés (l’auteur aura forcément, au moins une fois, écrit après-coup) ; langues traversées (autre pierre d’attente posée ici, mais pour mémoire je rappelle : français, espagnol, anglais, khmer en hapax :

). La dislocution, donc, est effectuée au titre, si je suis Derrida, « d’une manière très singulière étranger à la langue comme au discours » : ce titre bilingue vaudrait nom propre (ce qu’il est en partie : Luna), et viendrait redoubler le nom propre de l’auteur. De là le « fonctionnement référentiel anormal » : si j’ai vu que la chaîne signifiante « lune/Luna/luna/ouest/occident/western », en elle-même affectée par une réduplication dans l’autre langue, est situable dans un espace et dans un temps donnés, il n’en va pas tout à fait de même pour le nom propre de l’auteur qui d’une part, désigne quelqu’un (l’auteur) sans le signifier, et d’autre part, ne renvoie qu’à lui-même, en une boucle tautologique. A cela s’ajoute le désir de conquête de l’Argentine par sa poésie. J’ai évoqué l’« infidélité » à l’œuvre dans le principe d’écriture de l’ « expansion-différenciation » : j’y vois la « violence », l’« illégalité qui fonde la droit et la loi »… du conquérant. C’est un drapeau planté sur une terre. Les conquérants espagnols prennent possession par un drapeau planté et un baptême linguistique de la terre dans la langue du conquérant : ils nomment dans leur langue ce qui était déjà nommé avant. Manière de s’inscrire dans une chaîne signifiante, en refusant le legs linguistique de la langue vernaculaire et en en lui substituant un autre.

Ainsi, le titre bilingue institue un nouveau droit et une nouvelle loi ; il condense, dans la langue poétique, les imaginaires de l’auteur ; il est engramme de thèmes majeurs du texte, dont l’une (sic) est précisément

où l’on voit les sèmes se multiplier : lune/Lilith/Sélène (voir aussi les « sélénogrammes »), Louise, loup/morue, lucarne/football. Par expansion, le titre s’emballe dans les feuilles de papier du livre, se laisse emporter comme machine folle, s’admire dans la chaîne des signifiants qui nourrissent l’accrétion du texte. C’est tout cela que fait déflagrer le titre qui suit le nom propre.

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