3 avril 22

462. Cet impensable mur de verre métaphorise de nombreux clivages. Clivage idéologique entre bloc de l’Est et bloc de l’Ouest (le mur de Berlin, donc, érigé par Berlin (RDA) dans la nuit du 12 au 13 août 1961, qui prend d’abord la forme d’une barrière de barbelés, sépare Berlin en deux, pour juguler l’exode est-allemand vers la RFA). Le mur est celui du rideau de fer en contexte de guerre froide.

Clivage dans le rapport de l’Homme à la Technique, que le philosophe Günther Anders a longuement étudié. Le mur que le narratrice ne peut penser évoque le « surliminal » d’Anders : la pensée ne peut appréhender toute la puissance née de l’ingénierie humaine. Clivage entre imagination et monde technicisé à l’extrême (Hiroshima, Nagasaki ; Tchernobyl, Fukushima) par l’industrialisation (génie civil et militaire nucléaire). Ce « décalage prométhéen », car le laboratoire d’essais nucléaires devient « coextensif au globe », induit une utopie inversée selon Anders : on ne peut plus se représenter le monde que l’on a produit. La narratrice se heurte donc à ce « mur invisible » qui est aussi celui de la technique, capable de réifier l’Homme – ce que rappelle la pétrification de toute vie au-delà du mur.

Un autre clivage encore, celui qui sépare hommes et femmes. J’ai évoqué L’histoire du mâle humain  de Haushofer, ainsi que le roman de Robert Merle, Les hommes protégés. La narratrice écrit : L’homme était le seul ennemi que j’avais connu dans mon ancienne vie (p.28). On peut entendre Mensch ou Mann (je n’ai pas le texte allemand pour trancher). Aussi bien, il revient à l’homme (le genre masculin) le triste privilège de l’agressivité médiatisée par les techniques de destruction. Haushofer se contente d’être factuelle, et c’est bien plus efficace ainsi (la leçon de Primo Levi, entre autres). Je reviens à Robert Merle, et à son roman Malevil (1972). On connaît l’argument de départ : une catastrophe, sans doute atomique, va épargner quelques personnes qui se trouvaient dans la cave du château de Malevil. Le roman narre la reconstruction d’un monde, ainsi que les affrontements avec des bandes de pillards, ou des groupes plus structurés. Comme chez Haushofer, le référent est réaliste : les Préalpes autrichiennes pour l’une, le Périgord pour l’autre. Merle interroge à nouveau la question de l’homme (genre masculin). L’onomastique est parlante : Malevil s’entend comme Maleville, dans le double signifié mal et mâle. Parfaitement anglophone (agrégé d’anglais, professeur à l’université de Rennes), Merle fait entendre mal/evil, la traduction du mot français en anglais. Tropisme que cette question du mâle et de la place qu’il occupe dans la catastrophe (voir la place de la guerre : défaite française de Dunkerque, Week-end à Zuydcoote (1949)). Interrogation sur la mal, aussi : La mort est mon métier (1952), sur le commandant d’Auschwitz, Rudolf Höß, etc.).

Chez Haushofer, le traitement de la question du mal est différent, car le rapport de l’héroïne à l’humanité a évolué. Dès le début, elle hérite d’une vache (qu’elle renommera Bella), du chien Lynx, et d’une chatte sans nom. C’est avec ces animaux qu’elle va communiquer, dans un rapport d’affection mutuelle et de codépendance. Au point que la frontière femme-animal va pour elle se brouiller (Cet été-là j’oubliais complètement que Lynx était un chien et pas un homme, p. 309). Elle évolue dans un monde sans mal, sans personne qui porte l’intention de faire le mal (Je ne vivais plus au milieu des hommes, p. 308). Mais un dix septembre, la narratrice rejoint l’alpage où elle avait vécu l’été précédent. Le mal est de retour, incarné par « un homme inconnu », qui a tué Taureau, devenu « un énorme tas d’un brun grisâtre » (p. 317). Il va écraser la tête du chien Lynx. La narratrice va abattre l’inconnu, annoncé par le chien avec d’inhabituels aboiements  « de fureur et de haine ». La narratrice se débarrassera du cadavre au « visage hideux », aux « vêtements sales » en le faisant rouler du haut du point de vue. Elle revient peu après sur l’incident : Je voudrais savoir pourquoi l’homme a tué mes bêtes. Je ne le saurai jamais et peut-être est-ce mieux ainsi. (p. 321) L’insondable question du mal reste irrésolue : il fait irruption, il disparaît. L’arrivée de cet homme ne donne pas lieu à ce que lecteur aurait pu attendre : un couple qui serait les nouveaux Adam et Eve, chargés de croître et multiplier, de refonder la « civilisation ». Non, pas de happy end. Le mâle avait été pressenti comme une menace pour la narratrice, au début du roman (Quelqu’un pourrait se glisser par la fenêtre, quelqu’un qui aurait l’air d’un être humain dissimulant une hache derrière son dos). La menace se réalise à la fin du roman, le malheur arrive sous les traits d’un homme armé d’une hache qui massacre aveuglément et sans raison.

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