24 & 25 déc 21

24

358. Entendu aujourd’hui, un mot que je note sur mon carnet, j’y reviens maintenant : « arsenal ». Pourquoi ce mot résonne-t-il autant ? Quelques recherches sur Wikipedia :

Dans le sens premier du terme, un arsenal est un établissement militaire, qui peut être « royal » ou « national », un lieu où l’on construit, entretient, répare et préserve les navires de guerre et où leurs équipements et avitaillements sont assurés1. Dans un sens moderne datant du xviie siècle, en dehors de toute référence exclusive au monde maritime, l’arsenal désigne un lieu de fabrication des armes et des munitions. Il indique par extension au siècle suivant un dépôt de matériel militaire et d’armes, ou, de façon triviale, une grande quantité d’armes.

Le rapport est enfantin : armée/navire/militaire/Cherbourg/Toulon → une part de l’histoire paternelle.

Etymologie fascinante (dār as-sinā’a ou dar’as san’a signifie dans le monde arabo-musulman du ixe siècle une « maison de commerce » ou « maison de fabrication », en particulier navale.

Ce terme se diffuse au xie siècle, probablement avec les rudiments des techniques navales, dans l’espace français atlantique et le long des rivages catalans de la Méditerranée. Parmi ses héritages, notons la darse qui désigne à l’origine le bassin de réparation.)

Jusqu’au mot amiral (provient directement du superlatif de l’émir ou chef de l’arsenal, soit emir’al, c’est-à-dire le très grand chef).

Encore un nouage : l’histoire de mon père, l’Algérie.

359. Nul doute que certains mots (« Algérie », « arsenal », etc.) manifestent, par leur charge émotionnelle propre, une propension à attirer l’écriture, par un effet de pointe (comme la pointe d’un paratonnerre attire la foudre). Toute notre vie régie par des causes et des effets…de langage, et de logique.

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Monchoachi, la parole sovaj (France TVpro)

360. Emma Corde cite le poète et essayiste martiniquais Monchoachi (André Pierre-Louis) : quelle claque.

Entre deux enfantements,

Géographie imaginaire, chronique de rêve,

Choses fabuleuses désapparues après que fut

La mystérieuse lettre volée à l’étranger :

Caractères, mesure, balance

Cadran solaire et division du jour

Moulins et navires à la mer

Pourtant restent la terre noire qui porte vivants et morts

porte le jeu, s’ouvre, déploie sa mélodie,

les mots, de quelque lointain mêlés,

Et les choses à présent si proches.

Reste la parole, souveraine orgie

le doigt la « dame au collier » dans la beve,

jouant en son corps

elle-même en elle-même entrelacée

petite bête lichant nichant

bichonnant son corps avec la langue

elle-même en elle-même

veines closes, lèvre à lèvre

ramée sur ramée,

verso sous versant,

léchant et purlichant

glisse lice reluise

cé bèl ça, cé bon, cé bèl-é-bon

Monchoachi / Fugue vs Fug – Lémisté 3 (extrait)

Je visionne l’interview du poète-essayiste :

«  Mon œuvre de réflexion intervient dans mon œuvre poétique, constamment » (Interview https://www.youtube.com/watch?v=g4gxUE5gfWQ 56 questions pour « Ile en île »

3 phases de création : a) Il est parti de poèmes écrits en créole, où le rythme est souverain (sonorités des mots/tambours) vers b) leur interprétation en français puis c) il écrit en français avec un respect du rythme créole → perte de repères pour le lecteur francophone (ruptures, dues à l’absence de conjonctions…) ; pas de construction de langue rationnelle, conceptuelle, mais sensible, au contact de la chose qu’elle nomme, comme dans poésie chinoise ancienne (les choses sont les unes à côté des autres → pas de conjonction), langage de l’enfant ; volonté de ne pas rendre texte illisible ou rébarbatif, mais restituer une vision du monde qui ne repose pas sur relation objet/sujet, ou construite par le sujet. Interrogation critique sur l’homme, marquée par un certain espoir ; aujourd’hui (2011) le champ est déplacé, l’H n’est plus au centre mais au revers ; il veut regarder l’homme à partir de ce qu’il en a fait et de ce qu’il aurait pu en faire. Monde façonné par monothéisme. Que serait devenu un monde laissé dans les mains des païens ? La vision du monde est plus respectueuse du monde (monothéisme : monde appartient à l’H). Influence de l’œuvre de Saint-John Perse qui lui rappelle le conteur créole (mvt narratif). Bcp tourné vers mythes anciens. Insularité : vécu faillible, précarité, tjs au bord de qqch, « les îles dansent au-dessus des failles ». Présence aiguë de la précarité du monde. Pas le côté massif du continent, bien campé. Passer d’un pied sur l’autre.

中文 (zhongwén, le chinois)

361. Nouvelle piste pour nourrir le fantasme de l’avant-langue (à défaut, pour l’heure, de hors-langue) : le créole et sa similitude avec le chinois dans sa vision du monde (au moins pour ce qu’en dit Monchoachi, il me faut aller y voir de plus près), non intellectualisée et structurée par des relations logiques (cause-conséquence, subordination…) mais par juxtaposition (et ce qu’on appelle la parataxe ou absence de lien logique). Le français est une langue hypotactique, le créole est paratactique. Le chinois ? En effet, je jette un œil dans Le chinois pour tous de Bescherelle, qui confirme la tendance à la juxtaposition, à la parataxe, particulièrement dans la poésie. Phrase marquée par la prééminence du thème (le verbe est invariable en chinois, le sujet est souvent sous-entendu. Construit sur le schéma thème/commentaire : l’information essentielle est délivrée à la fin). Il faudrait comparer avec le créole martiniquais.

362. Quasi terminé le livre de Jauffret, une étude historique exhaustive, une vraie mine, qui apprend beaucoup sur le quotidien des appelés, et qui m’a aidé à me représenter ce que signifiait être en guerre en Algérie. Beaucoup de grain à moudre. Des liens s’établissent malgré moi (?) entre tous ces poinçons. Comment dire un monde inconnu avec une langue connue ?

21 & 23 déc 21

356. Sortie du 4è volet de Matrix des Wachowski, tétralogie inquiétante pour certains, mais pas pour les zélateurs de la dématérialisation : lu dans Le Monde / Pixels :

« Merry Christmas » : le premier SMS de l’histoire mis aux enchères sous forme de NFT

Ce message a été envoyé le 3 décembre 1992 par l’ingénieur informatique britannique Neil Papworth à son collègue Richard Jarvis, via le réseau de Vodafone.

Quasi inconnus il y a encore un an, les NFT se présentent comme un certificat d’authenticité pour un objet, virtuel ou réel, fondé sur la technologie de la blockchain, un système inviolable qui authentifie aussi les transactions d’échanges de cryptomonnaies.

Un NFT est unique et ne peut pas être échangé contre un équivalent, d’où son nom : non-fungible token (« jeton non fongible »).

Et ceci :

Une œuvre numérique se vend 69,3 millions de dollars chez Christie’s, le marché de l’art chamboulé

La vente d’« Everydays : the First 5 000 Days », œuvre réalisée par l’artiste américain Beeple, témoigne de la révolution en cours sur ce marché longtemps confidentiel.

Le Monde avec AFP


Nouvelle manne, nouvelle monnaie (le NFT est une cryptomonnaie, à l’égale du Bitcoin ou de l’Ethereum, mais c’est un actif numérique non fongible, i.e. unique et non reproductible, ce qui le différencie des autres cryptomonnaies. On peut acheter des NFT grâce à de l’argent « véritable » – mais cet argent-ci est déjà dématérialisé : en achetant des NFT, on dématérialise une seconde fois. Véritable hystérie de l’offre et de la demande, de valeurs artificiellement gonflées en bulles spéculatives, ainsi de l’œuvre de Beeple – après Apple, Beeple – achetée 70 millions de dollars. Rien ne semble plus rien vouloir dire, sinon la volonté de continuer cette chaîne signifiante du toujours plus, que rien ne borne. A quand Ceeple, Deeple, etc. ? Non pas besoin mais désir).

357. Relecture d’Une saison chez Lacan de Pierre Rey (1989). L’ai relu à la lumière de ma propre expérience d’analyse (mon analyste m’a dit, tout à la fin, qu’il avait été analysé par Lacan : je ne cesse de redécouvrir la force du signifiant, particulièrement de celui de Lacan, pour moi : discours du Maître?)

Relevé :

« La culture est continuité. La création, son contraire, est rupture.

Durée-plaisir | intensité – jouissance ; moins on jouit, plus on explique

La création ne vient jamais d’un bonheur. Elle résulte d’un manque. Contrepoids d’une angoisse, elle s’inscrit dans le vide à combler d’un désir dont on attend jouissance et de l’échec de son aboutissement. Autant dire qu’elle ne peut naître que d’un ratage, le manque à jouir.

Littérature, rature de la lettre.

L’habituel poinçon de l’interdit qui fait cortège au fantasme.

« Stress » (ou autres mots) appelés «  fièvre » avant, pour désigner maladie inconnue : désignation perverse consistant soit à jouer avec les signes qui révèlent le manque, soit à se débarrasser de ce qu’on refoule en rebaptisant ce qui pourrait le désigner.

« Je ne parle pas pour les idiots. » (Lacan)

L’aiguille dans La Dentellière de Vermeer est invisible / Lacan jouant le rôle de l’aiguille dans le texte de Rey (quoique omniprésent, il ne se trouve pas là où il est, mais plutôt au lieu où il a l’air de ne pas être, le corps même de la lettre.)

Plan de carrière accepté : peur de l’inconnue du désir / aspiration à mourir par peur de vivre

Tout acte manqué est un discours réussi.

Ce qui se crée dans l’analyse : l’avènement d’un sujet et, jamais donné mais toujours conquis, l’espace d’une liberté intérieure.

Analogie vocabulaire pictural et anal.

C’est au degré d’émotion dégagé par une œuvre que se jauge son intensité. (…) Le chef-d’œuvre, c’est ce qui irradie de l’énergie.

La peinture elle-même, qui semble pourtant ne pas se payer de mots, n’est, sitôt qu’un sujet parlant s’avise de la commenter ou de décrire l’état de sensation qu’elle provoque, qu’un effet de langage.

« Il n’y a de maître que le signifiant ». « Le signifiant est ce qui représente un sujet pour un autre signifiant ». (L)

« Le propre du capitalisme, c’est d’avoir mis le sexe au rancart ». (L)

On n’aime que le mot qui représente la chose qui représente quelqu’un / chacun s’élide en tant que sujet pour devenir signe / certes on baise, et il y a du sexe, mais sa pratique n’implique nullement entre les partenaires qui s’y adonnent le moindre rapport dit « sexuel ». Du latin sectus. Càd coupé, tranché, le mot à lui seul impliquant la faille, la division, le chacun pour soi : le non-rapport.

Grandes similitudes entre analyse et écriture. Mobilisent 24/24 énergie qui instaure état d’indisponibilité à tout ce qui leur est étranger (i.e tout le reste) ; impliquent un dédoublement entre celui qui les pratique et le monde extérieur, une cloche de verre ouatant les rumeurs de la vie.

Le créateur créera dans un champ défriché par la trouée du langage, qui se féconde du délire (cf. De lira ! Hors du sillon !) »

(crédit iconographique « Lacan »par coal dubya est sous licence CC BY-NC-SA 2.0)

20 déc 21

353. Bonheur d’enfin lire dans le livre de Jauffret ce que j’attendais : le quotidien des soldats, dans les moindres détails. Lecture qui a fait bouger quelques lignes, au propre comme au figuré : réorganiser la division de chapitres, aller dans une nouvelle direction. Ce que j’ai abordé dans le chapitre « Fumer », qui ressortit au corps, va s’en trouver enrichi, selon des angles effleurés jusque-là (l’idée du pharmakon là-bas, sur le terrain – drôle comme ce là-bas actualise le projet, comme s’il s’agissait simplement d’un autre espace, mais dans la même temporalité). Bref, ce qui était en germination va pouvoir croître. Dialectique du lu et de l’écrit, s’investissant l’un l’autre.

354. Commencé La face nord de Juliau, dix-sept et dix-huit de Nicolas Pesquès. Densité de la parole poétique qui se réfléchit elle-même – la fulgurance poétique sous nos yeux – en même temps qu’elle se pense, à l’éclat aussi de pensées autres (Pesquès cite ses lectures). Notes du 11.06.13

« C’est le langage qui m’a fait ça* »

ça : ce que les mots font aux corps, aux choses, et ce que les choses leur font.

[*renvoi vers la note suivante : Bernard Vouilloux, Figures de la pensée, Hermann, 2015]

355. Achevé le recueil de nouvelles de Nathalie Holt, Ils tombaient, suivi de Figures (2021). L’épigraphe d’En attendant Godot donne le ton :

Estragon. – J’ai fait un rêve.

Vladimir. – Ne le raconte pas !

Et fait écho à la première partie du recueil, les 12 nouvelles de Ils tombaient (et me reviennent les personnages cloués au sol de Beckett : Vladimir et Estragon bien sûr, Hamm (le très théâtral personnage) et Clov de Fin de partie, de Winnie enterrée dans Oh les beaux jours. Tous, tombés-cloués dans un présent qui se répète selon d’infinies variations (les arbres, les objets..), ce que je retrouve dans les décors différents des quatre abribus A, B, C et D de la nouvelle. Une nouvelle de la 1ere partie s’intitule «La chute », texte très bref et saisissant, lié tant à la chute physique du personnage dans une rame de métro qu’à une discrète dimension lazaréenne (« gare Saint-Lazare – Lazare, il aime ce nom », p. 60, gare Saint-Lazare que l’on retrouve p. 74 dans la très belle nouvelle «  Moune », où la voie ferrée, dans la chute du texte, acquiert une dimension brutale, concrète, qui vient peser de tout son poids sur la révélation finale. Moune est un personnage totalement lazaréen). Une de mes nouvelles préférées.

Un recueil profondément marqué par une mise en scène textuelle de la lettre alphabétique. La femme de « L’abribus » réside dans un immeuble, bâtiment B. Le narrateur suit soudain un homme vêtu de costumes de théâtre, « Arlequin échappé à la nuit d’un Picasso », suite à la fermeture du théâtre municipal, dans une ville où un fléau a frappé. L’abribus qu’affectionne le narrateur est un « poste d’observatoire idéal pour des recherches littéraires », alors même que la narrateur ne lit ni n’écrit plus depuis longtemps. Celui qui n’écrit plus, le personnage symbolisant la faillite des mots, erre d’abribus en abribus, désignés de lettres de l’alphabet : A, B, C, D, chaque lettre renvoyant non à l’arbitraire de l’ordre alphabétique, mais à la dilection du narrateur-errant, capable «  de mémoire de dessiner les façades des immeubles ». L’alphabet se réarrime à une réalité architecturale, vivante, animée, de ce qu’autrement il ne saurait plus désigner. (Souvenir de la Trilogie new-yorkaise de Paul Auster, et du clochard qui erre dans la ville en dessinant un motif par ses déplacements). Les bus sont « souvent vides » : le fléau a fait dérailler le temps capitaliste, soumis à la circulation de flux (bus, passagers). C’est le temps de l’observation, du lieu rendu à sa fixité et à la description (le récit court, c’est encore un flux ; la description fait pause, recense, dans une temporalité qui se déroule sans les balises habituelles (le narrateur reste dans les abribus «  du matin jusqu’au soir », p. 12). Le personnage que suit le narrateur s’évanouira, l’envers de son manteau est « noir du noir des draperies de théâtre » : Nathalie Holt joue la comédie des signes qui s’évanouissent, c’est vaguement inquiétant, cela crée un malaise, né de cette réalité dystopique mais si familière ; la langue vacille dans ses lettres qui forment des mots qui disent l’évanouissement : inquiétante étrangeté qui rappelle que raconter les rêves, c’est ouvrir une dimension noire, l’envers de notre « réalité » qui en devient, le temps de la conter, l’endroit peu reluisant.

Les lettres de l’alphabet, donc, présentes concrètement dans la nouvelle « Roman », où le jeune Anton « écrit » un roman à l’aide de lettres découpées (motif récurrent du recueil) : « Des A et des O en majuscules noires et blanches […] un T rouge, un K vert wagon… » Ici, les lettres renvoient, comme dans « L’abribus », à une réalité sensible, rimbaldienne (« A, noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu…. ») La première ligne du « roman » est celle d’une langue poétique, «  OK gréDau altorni Té va Osti A ni a etel O pia SAD… », qui dit le monde intérieur du jeune Anton, affranchi de notre langue. Anton, c’est l’opérateur nouveau (comme la lettre A) d’une langue nouvelle – même si ma rage de comprendre détecte, dans cette ligne folle, des mots que je comprends. Mais peu importe : la langue s’échappe, c’est là l’essentiel.

Dans la 2e partie, Figures, la nouvelle « Michel Hamlet » me retient dans son utilisation des lettres M et H. Pas d’équivoque semble-t-il : Nathalie Holt encode ces grammes dès le départ ; M pour Michel, le personnage qui voulait devenir acteur (comme le personnage de « La chute » qui voulait se retrouver sur la scène d’un théâtre). Mais l’affaire n’est pas si simple, car la réduction de deux personnages (l’un réel, Michel, l’autre fictif, Hamlet) à une simple lettre va permettre un jeu de miroir déroutant, qui questionne la relation de l’acteur au personnage qu’il incarne, et celle du lecteur au personnage auquel il s’identifie (on n’est pas loin de Pirandello et de Genet, ici). Outre une analyse saisissante du personnage de Hamlet, l’autrice fait se refléter avec humour le monde de Michel dans le monde de Shakespeare. Le père de Michel souffrait d’acouphènes, le vieil Hamlet meurt empoisonné, on le sait, par son frère Claudius qui lui verse du poison dans l’oreille.

Tout cela ressortit à la figure du double qui court dans le recueil. Le « père italien, bouquiniste itinérant qui écrivait des nouvelles », double de l’autrice dans « Bougies » où le français le dispute à l’italien, où la protagoniste Léa s’approche d’une porte vitrée et voit surgir son double, la Léa italienne : « – Te voilà revenue ? – Se solo ! Le halo du visage dédoublé par le verre se fondait aux ombres du jardin. – Va-t’en. Je ne peux rien pour toi. – Dopo di te ! » Congédier son double spectral, tâche impossible, puisqu’il s’agit de sa propre image inversée dans un miroir, d’un côté la « réalité » française, de l’autre, « l’image » italienne : avers et revers de la même pièce de monnaie, de la langue qui se fait signe dans une autre langue. Le bilinguisme, le plus-d’une-langue prend corps dans cette hésitation fantastique du visage et de son image reflétée qui soudain s’anime. « Comédie des astres » (re)met en scène deux étoiles du music-hall américain, sans les nommer (force du texte que de suggérer), et en nous faisant découvrir l’envers du décor, ce que le clin d’œil ironique du titre laisse entrevoir. Figure double encore, unie sur scène, mais pas à la ville. Complicité des coulisses… Le chiffre 2 se décline dans les textes « Jumeaux », puis « Marguerite et Marie-Louise » : fraternité et sororité mises à la question du texte, exploration d’un roman familial peut-être. Le double est aussi homophonique : les textes « Max » et « Mars » se répondent du début à la fin de la 1ere partie, dans un glissement consonantique que l’autrice décline aussi sur le mode tragi-comique avec le personnage de Marcel, faux-nom (faux-nez) d’André, titre éponyme de la nouvelle. Max/Mars/Marcel, figures solitaires mais réunies dans la chaîne signifiante. Les trois disparaissent selon des modalités différentes : Max se pend (il réussit ce que Vladimir et Estragon ne parviennent pas à réaliser) ; Mars est bien la planète rouge, qui entre en résonance fantastique avec un fossoyeur qui tombe en poussière (thème lovecraftien que celui de la communication interdimensionnelle, d’ailleurs) ; André se voit dépossédé de son prénom pour le prénom d’un autre, André-Marcel l’avaleur de livre, comme on est avaleur de sabre, attraction foraine (un anti-champion du jeûne de Kafka, ce Marcel-André) qui prend à la lettre l’expression avaler un livre.

18 et 19 déc 21

350. Je relis le remarquable essai Capsules de temps, Vers une archéologie du futur, de Xavier Boissel (2018), dont je n’avais plus qu’un souvenir vague. Le poinçon 348 avait éveillé des échos indistincts que je voulais préciser. Xavier évoque le chercheur suédois Andreas Malm, qui propose de remplacer anthropocène par capitalocène : « ce n’est pas l’activité humaine en soi qui menace de détruire notre planète, mais bien l’activité humaine telle que mise en forme par le mode de production capitaliste » (note p. 87 du chapitre « Zoodystopie » de Capsules de temps). Dans le chapitre « Toute la mémoire du monde », X. rappelle l’analyse de Bernard Stiegler sur les supports de mémoire – je fais le lien avec la photographie de valeur testimoniale, archivistique, etc. : «  les hypomnêmata sont les objets engendrés par l’hypomnesis, c’est-à-dire par l’artificialisation et l’extériorisation technique de la mémoire. » Toute hypomnèse serait une capsule de temps.

351. Symptôme capitaliste que celui de la spatialisation du temps : ici, oubli, mise au rebut d’artéfacts (décharges/friches), cachés par le retour de la nature (Jonk), l’érosion ou l’exploitation de la terre (mines, chez Didier Vivien), sortis de l’amnésie ou de l’invisibilité (ARN) par le recours à la photographie, au travail d’enquêteur et d’historien, pour réinvestir la mémoire intérieure, psychique (anamnèse, selon Stiegler) de l’artiste et de son public, et de l’histoire culturelle. La logique encyclopédique (La vie sur terre, Archéologie de la mine, Didier Vivien | l’ Atlas des Régions Naturelles de Eric Tabuchi et Nelly Monnier, etc.) est une manière de se tenir « face au temps » (X.B.), dans une optique de sauvegarde archivistique et patrimoniale, le temps que durera le support papier et le système logique (langue, etc.) qui en permet le déchiffrage. Autant de projets qui pourraient constituer à eux seuls des capsules pour le futur.

352. Dans l’orbe de mes préoccupations que cette valeur testimoniale de la photographie. Le chapitre des Capsules de temps intitulé « Le dernier banquet » (p. 89) analyse l’expérience que Daniel Spoerri, artiste affilié au Nouveau Réalisme et au mouvement Fluxus, réalise en avril 83 dans le parc du château Montcel à Jouy-en-Josas : enterrer dans une gigantesque tranchée une tablée avec vaisselle, objets personnels des invités (César, Arman, Soulages…), pour créer Le déjeuner sous l’herbe… S’ensuivent plusieurs campagnes de fouille, pour déterrer puis réenterrer afin que l’œuvre échappe au marché de l’art. Ce qui m’a saisi, outre les questions que pose cette démarche sur la nature même de l’entreprise archéologique, c’est la chose suivante : l’assassinat par balle du père de Daniel Spoerri, juif roumain, par les nazis, le long d’une tranchée semblable à celle qui a recueilli le déjeuner. X.B. analyse ici la dimension spectrale du retour du père, et l’œuvre-happening du fils pourrait être vue comme une offrande au père. Ici encore, des échos en moi à écouter et à rendre intelligibles. Hamlet et ses fantômes (car ils sont plusieurs) rôdent autour de moi.

18 déc 21

Naturalia I (https://www.jonk-photography.com)

347. Happé par les photos de Jonk (Jonathan Jimenez), Naturalia, Chronique des ruines contemporaines, après l’avoir entendu présenter son travail à la radio. Où quand les artéfacts deviennent, par leur abandon même, à nouveau dignes d’être vus. Le capitalisme signifie la disparition, l’invisibilisation des choses, parce qu’il les multiplie à l’infini. Le paradoxe n’est qu’apparent, car la disparition des choses est liée à notre désir pour elles. Qu’elles redeviennent uniques dans leur sortie du circuit capitaliste, par leur mise en lumière (ici le travail de Jonk), et elles réapparaissent.

Les photos visibles sur le site du photographe me captivent, me fascinent : temps volé par l’objectif sur la réapparition-disparition annoncée, photos faire-part, nécrologie et figement, em-beau-mement, car pour moi le parti-pris esthétique de Jonk nous en remontre, du beau. Il avait déjà frappé fort avec Wasteland, l’art des friches (2018), ou Spomeniks (monuments).

Wasteland (https://www.jonk-photography.com)

Et bien sûr, Jonk a documenté Tchernobyl (https://www.jonk-photography.com/chernobyl-tours-fr/)

Enorme pierre d’attente encore. Travail déjà entamé avec quelques textes. Je note sur ma carte mentale de K infini les photos de Jonk, à côté de l’Atlas des villes qui n’existent pas d’Arnaud Maïsetti et du Sarcophage d’Enki Bilal.

348. Et je retrouve la rhizome qui m’a amené à tout ça : je retrouve dans ces photos le sentiment que j’ai éprouvé à déambuler le long de vieilles voies ferrées pour le livre des Archéologies ferroviaires. Photographier l’endroit qui sans nul doute me survivra, là où je n’y serai plus. Le pronom Y renvoie à cet impossible lieu, dont je me demande encore dans quelle mesure il existe vraiment, pris dans un flux de perceptions contradictoires, de feuils de signes (mots et photos). Y est le lieu de tous les lieux qui disent (m)a disparition (Tchernobyl étant le lieu paroxystique, la métonymie de tous les lieux où la Technique humaine a involontairement fait place nette). Dans une ruse à laquelle il fallait s’attendre (l’hybris, toujours, évoquée par Günther Anders à de nombreuses reprises), documenter un tel lieu se retourne contre le documentariste (écrivain, philosophe, photographe, etc.), en ce qu’il montre du doigt l’objet promis à la disparition, dans une mise à l’index redoutable. Pour reprendre un mot d’Anders, cette documentation archéologique n’est jamais que le signe de notre obsolescence, quand l’homme capitaliste oublie que la production n’est que le miroir de sa propre fin.

349. De fil en aiguille, ou de rhizome en rhizome, je découvre la dette de Jonk envers le Paris d’Eugène Atget (s’effacer pour ne pas interférer entre le spectateur et l’objet photographié), du travail photographique de Bernd et Hilla Becher (http://www.artnet.fr/artistes/bernd-and-hilla-becher/) sur le paysage industriel allemand, de celui de Chris Killip (https://www.moma.org/artists/3094) .

Capsules de temps, esthétique de la disparition.

Disparition du photographe devant son médium.

Disparition des sujets (la technique, les gens).

Envie de retourner sur quelques lieux photographiés par Atget dans Paris.

Je pense aussi à l’ARN (Atlas des Régions Naturelles de Eric Tabuchi et Nelly Monnier, https://www.archive-arn.fr/), travail titanesque, qui participe de la même démarche. Sur le site :

« HISTORIQUE DE L’ATLAS


Au moment d’entreprendre ce travail, cela faisait déjà un moment que nous nous demandions comment documenter l’architecture vernaculaire française et, plus largement, comment représenter un territoire dans toutes ses nuances. 

C’est en cherchant quel outil utiliser, car il fallait d’abord définir une trame, une échelle de représentation, que nous avons découvert sur internet la carte des régions naturelles. Bien qu’inutilisable car dépourvue de tout repère, celle-ci a attiré notre attention. 

En approfondissant, nous nous sommes procurés les deux tomes du Guide des Pays de France de Frédéric Ziegerman (éd. Fayard) qui contenaient des cartes détaillées. Très vite nous avons commencé le récolement puis la superposition de ces documents à nos cartes routières pour aboutir à ce qui allait devenir notre géographie de référence. »

17 déc 21

341. Sur le condensat (question c : Le condensat est-il vraiment le moyen de toucher à l’avant-langue ?)

… on pourrait prendre un sujet, épuiser les sources, en faire bien l’analyse, puis le condenser dans une narration, qui serait comme un raccourci des choses, reflétant la vérité tout entière. Flaubert, Bouvard et Pécuchet

Le mot allemand « Verdichtung » : compression, tassage, condensation, compactage, densification. Beauté de l’allemand : Dichtung signifie « joint d’étanchéité », mais aussi « poésie »…

Je trouve un article qui vient enrichir ma réflexion sur Dichtung :

Le mot allemand Dichtung ne possède pas à proprement parler d’équivalent dans les autres langues européennes, à l’exception des langues scandinaves qui le lui ont emprunté. Pour le traduire, le français et l’anglais doivent recourir aux mots littérature ( literature), poésie ( poetry) ou, plus vaguement, fiction ( fiction), qui s’approchent certes du substantif germanique, mais n’en épuisent nullement les multiples virtualités sémantiques (invention, affabulation, poésie). La langue allemande connaît d’ailleurs, elle aussi, les termes Literatur, Poesie, Fiktion — et Dichtung, tout en participant de chacun d’eux, les englobe et les dépasse.

Cette spécificité germanique confère à Dichtung une densité particulière, une sorte de clôture qui a été amplement exploitée dans la réflexion allemande sur la langue, depuis Herder, qui joue sciemment de la spécificité germanique du mot, jusqu’à Heidegger. En 1973 encore, la germaniste allemande K. Hamburger souligne que le concept est « supérieur à ce que propose la terminologie des autres langues et en premier lieu au concept même de littérature [Literatur] » (p. 35). 

Par Dichtung, la langue allemande tend ainsi à définir pour elle-même une opération spécifique de la pensée et du langage. La proximité de Dichtung et de dicht (dense, étanche) ne serait donc pas le fait d’une pure contingence homophonique. Dichtung laisse apparaître une superposition si dense de strates significatives que ce mot en devient de fait étanche aux autres langues.

(source : https://vep.lerobert.com/Pages_HTML/DICHTUNG.HTM)

La suite de l’article explicite étymologie et connotations. Quel mot extraordinaire que Dichtung : ce qu’il signifie ( inventer, imaginer, créer / concevoir un poème ou plus généralement un texte afin qu’il soit rédigé et lu ), associé à son dérivé Verdichtung (densification, etc.) est en lui-même un exemple de condensation de signifiants.

Je poursuis la lecture de l’article :

Dans son essai de 1770 sur l’origine du langage, Herder recourt à ce mot jusqu’alors inusité pour désigner la faculté d’invention poétique qui présida à la première langue de l’humanité, cette langue originelle et naturelle qui précéda la prose. […] . Dès sa naissance, donc, la notion de Dichtung se trouve investie d’une triple connotation. Elle est poétique, originelle et naturelle, qualités auxquelles s’ajoute un ultime attribut : elle est authentique. Une idée, en effet, sous-tend constamment l’usage herdérien du terme : l’univers fictif auquel renvoie Dichtung n’est pas moins vrai que la réalité elle-même. Il n’est pas l’opposé du monde sensible, mais bien plutôt son « condensé » — un principe souterrainement étayé par la proximité homophonique fortuite de ce terme avec les mots Dichte et dicht (densité, dense). L’idée sera développée sur un mode philosophique quelque temps plus tard par Kant (Kritik der Urteilskraft, 1790, § 53), puis par Schlegel.

La langue, condensé du monde sensible : « poétique, originelle et naturelle, qualités auxquelles s’ajoute un ultime attribut : elle est authentique ». Ce n’est pas l’avant-langue, mais l’étape qui suit…

342. Anecdotiquement, je fais remplacer une climatisation. Vocabulaire technique : « pousser à l’azote » (injecter dans le circuit fermé de la clim de l’azote sous pression pour en vérifier l’étanchéité – plus de 30 bars), et, délices, « tirer au vide », aspirer ensuite tout le gaz pour évacuer toute humidité. La clim produit aussi un condensat. Synchronicité.

http://indexgrafik.fr/variations-formelles-de-lesperluette/

343. Condensation de strates de signifiants, nouage : j’ai utilisé l’esperluette pour représenter ce nouage (« & » symbolisait le nœud fermant le paquet expédié par le rail au XIXe siècle). Nœud sur un paquet d’une douzaine de feuillets en souffrance. Je compte en faire quelque chose. « & » est-elle un gramme derridien ?

344. Raid à la librairie Sauramps de Montpellier. Foule fourmillante, brownienne, vague sapin cubique et laid sur la place de la Comédie, un marché de Noël avec ses dégoulinades de rouge, de vert, de petits chalets vaguement montagnards, le tout clos de barrières dûment gardées par des vérificateurs de QR code : il faut montrer ses inoculations intimes pour pénétrer dans ce Xmas Park où je m’attends à entendre Maria Carey infliger une énième scie toute en guimauve, en clochettes dorées et en chairs siliconées – en fait je n’entends rien, je fuis à toutes jambes, l’œil accroché néanmoins par une mini-piste gonflable aux couleurs blanche et bleue, qui évoque une pente de ski – j’ignore la fonction exacte du machin, je retrouve la foule pressée de la librairie, j’entreprends une responsable du rayon littérature pour la sortie de mes Archéologies, j’ai peu de réponse, la faute au Covid, je repars avec le mail du responsable du secteur littéraire et non du rayon. Rayon, secteur, ensuite ? Département, zone ? Je trouve La face nord de Juliau, dix-sept et dix-huit de Nicolas Pesquès, pour qui j’étais venu. Je découvre au passage que le génial Jacques Roubaud a obtenu le Goncourt de la poésie 2021, je ne sais ce qu’il en pense, je prends Quelque chose noir, avec un bandeau rouge Goncourt de la poésie 2021, il n’y a donc que moi pour ne pas l’avoir vu. Le marketing criard de Gallimard me sauve de l’ignorance. Je découvre et emporte Furigraphie du poète touareg Hawad, parce que j’en aime le titre – je survole – conquis. Et Folio propose un Petit éloge de la poésie par Jean-Pierre Siméon, à deux euros, je craque. Vais pouvoir m’encoquiller, m’embouquiner davantage, jouer la Ralentie de Michaux. Avec tous ces auteurs, je vais pouvoir traverser l’hiver. J’attends C. dehors, observant les flux de gens, je m’en sens extrêmement loin, je n’ai qu’une idée : fuir la foule.

345. Jacques Roubaud a obtenu (je vérifie) le Goncourt le 4 mai 2021. Complètement passé à côté. Peu importe. Ce qui véritablement importe, c’est de le lire et de parler de lui. Premiers mots de Quelque chose noir (1986) :

« Méditation du 12/5/85

Je me trouvai devant ce silence inarticulé … »

346. Je ne lie ou continue de lire que ce qui en moi déplie quelque chose, dérange, bouscule, me point d’une manière ou d’une autre. Me tombent des mains les livres futiles, creux, bien-pensants. Non du mépris (au nom de quoi ? ), mais de l’indifférence.