30 & 31 déc 21

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370. Tout est à voir, question rhétorique en un sens. J’ai maintenant un portulan pour naviguer. Des îlots sont bien là ; en surgissent d’autres, nés d’une sourde activité souterraine qui m’échappe en grande partie. Ainsi, bien que je n’aie aucune photo de nuit, m’est venue l’idée du ciel étoilé nocturne dans le désert. Quelle nuit faisait-il le 1er octobre 61 à Aïn Sefra ?

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371. Sylvain M. me laisse hier un message : un enregistrement vocal de message téléphonique que je lui avais laissé vers 1994 ? Je ne reconnais pas ma voix, ce n’est qu’à la mention d’un prénom féminin que je me remets dans ce message. Je suis troublé par ce double spectral, comme par la voix et l’image de La Stilla qui soudain apparaissent dans le château hanté de Rodolphe de Gortz, dans le Château des Carpathes. Point de hantise mais de la technique… Ou plutôt point topologique de hantise qui fait retour par le biais de la technique, et de la pulsion d’archive d’un ami. J’aurais aimé pouvoir retrouver ces spectres pour le projet A. L’inventeur maudit de Jules Verne, Orfanik, vient du roumain orfan, orphelin. Par un repli sur lui-même comme le temps en a l’habitude, la lecture d’enfance vient se superposer à ce très vieux message téléphonique oublié et soudain réapparu, en une conjuration du temps qui passe (maintenant je suis orfan) et qui ne passe pas, puisque les deux points n’en font plus qu’un. S. accompagne son message de la photo de mon mémoire de maîtrise, Effondrement-Effondement, à côté du volume Quarto de la Recherche : tout était déjà là. Ce double mouvement.

372. Il s’agit donc, grâce à l’écriture d’A., de faire se superposer les points, comme en une courbure de l’espace-temps. Algérie devient donc un nouvel objet constitué de feuillets où les points se superposent pour ne faire qu’un, des « archipels », comme je les appelle. Pierre d’attente encore, finir Métaphysique quantique d’Ortoli et Pharabod pour affiner cette histoire de courbure de l’espace-temps.

373. Les trois poinçons précédents sont intimement liés.

374. Je vérifie l’étymologie du mot archipel : du grec arkhein, « commander », et gr. biz. *α ̓ ρ χ ι π ε ́ λ α γ ο ς « mer principale », croisement de Α ι ̓ γ α ι ̃ ο ν π ε ́ λ α γ ο ς « mer Égée » avec α ̓ ρ χ ι- (archi-*), bref, « Mer Égée des Anciens, parsemée d’un grand nombre d’îles », et « P. ext., cour. Ensemble d’îles disposées en groupe ». Et P. anal. [Avec gén. un compl. de nom prép. de] Groupement irrégulier de choses (concrètes ou abstraites) identiques ou semblables. Merci au CNRTL, inépuisable et incollable.

28 déc 21

369. Plus d’autres photographies donc, plus de dispositives qui éclaireraient ces contrées d’ombre. Je voulais plus de lumière, cela ne sera pas. Pas de Mehr Licht ! Ces absences circonscrivent ce que sous la main je peux examiner. L’enquête biographique arrive à ses limites. Conjecturer avec le plus de sagacité possible.

La diapositive est la version moderne (quoique déjà dépassée, aujourd’hui) de la lanterne magique (17è s.!), si reliée au conte (Voltaire et Mme du Châtelet, Florian, Caran d’Ache, Balzac, Proust). Conte de la silhouette dessinée. Dia, à travers le positif, inverse d’un film négatif. Fiction de lumière, inatteignable au-delà de l’objectif. Images sans légende (sauf trois photographies, toutes datées du 1er octobre 1961, devant le barrage électrifié ; deux avec le chien de la section). Sans la légende, rappelle W. Benjamin dans sa Petite histoire de la photographie, « toute construction photographique ne peut rester que dans l’approximatif ». Le « ce qui doit être lu » du latin legenda manque ; je lui substitue « ce que je pourrais lire ». Effet de langage arrimé à la condition du manque. Dans Eros énergumène, Denis Roche cite Blanchot :

« Il ne voyait rien et, loin d’en être accablé, il faisait de cette absence de vision le point culminant de son regard ».

Je vois bien que j’essaie de trouver un certain réconfort dans cette citation de seconde main. Mon obsession des images, scopophilie éprouvante. Qu’y a-t-il donc à voir ?

26 & 27 déc 21

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363. Achevé enfin le livre de Jauffret. Ai commencé Chiens de la nuit de Kent Anderson, James Crumley (Préface) Jean Esch (Traduction), qui reprend le personnage de Hanson, vétéran des Forces spéciales, devenu flic à son retour du Vietnam (j’avais lu Sympathy for the devil, un sacré choc). Le nom du personnage porte deux syllabes sur trois du nom de l’auteur.

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364. Relire à présent le Jauffret, en nourrir A. de tout ce qui m’échappait : c’est toujours ça qui n’est pas tout à fait perdu.

365. J’écris A. en archipels, où je débarque riche des autres archipels mais naufragé (marooned).

366. Travail aujourd’hui sur le livret individuel de mon père. L’horizon s’éclaircit, notamment avec le cœur du livret : « Relevé des services militaires ».

J’avance millimétriquement et par bonds (Mc Arthur dans le Pacifique). Je découvre a) qu’il était basé au QG Santon à Mers-El-Kebir, port d’Oran- b) du 17 juillet 61 au 11 juillet 62 (ça, je le savais déjà). Soit 11 mois et 24 jours à terre. Mon père a rajouté de sa main DMBEO, pour Détachement marine du barrage électrifié de l’ouest. Indice précieux ! Donc une partie des photos et diapos pourrait être de l’ouest oranais. Je me souviens qu’il évoquait aussi Aïn Sefra, beaucoup plus au sud, près de la frontière marocaine. Je ne trouve pas grand-chose sur le Fort Santon de Mers-El-Kebir.

367. Cruelle déception : je devrai me contenter des 28 poses de la petite boîte jaune « Algérie ». Vraie vague de tristesse, comme s’il s’était éloigné davantage encore. (Je retrouve dans les autres diapositives, une pose où l’on apparaît à deux : je dois avoir 4 ou 5 ans, sur une plage ; soit en 71 ou 72.) Et d’autre part, 14 photos en NB, dont 2 en double. C’est donc bien moins que ce que j’espérais.

368. Lu dans 4. Le structuralisme en psychanalyse de Moustafa Safouan (dont j’ai entendu parler à Rabat), Points Seuil 47 : M. S. revient au texte de Freud (Esquisse d’une psychologie scientifique) où ce dernier « essaie de formuler pour la 1ere fois sa vision de l’inconscient ». Freud évoque les processus primaires, censés être soumis au principe de plaisir, processus qui  « visent à une identité de perception, c’est-à-dire non seulement au retour de ce qui a été perçu une première fois, mais à son retour avec le poinçon de cette fois-là. »