31 oct 21

233. Pas de côtés (sic) dans ce journal. Est poinçon tout ce qui me point.

234. Tropisme nucléaire : vais lire Réacteur 3 [Fukushima] de Ludovic Bernhardt (éd. Landskine). Il me signale Journal des jours tremblants : Après Fukushima, précédé de Trois leçons de poétique de Yoko Tawada, et William Vollmann, Fukushima dans la zone interdite. Bonne occasion pour lire tous ces auteurs, et découvrir enfin le monument Vollmann. Je lui parle du livre de Michaël Ferrier, Fukushima. Et, sur Tchernobyl, un roman que j’avais beaucoup apprécié, Le cycliste de Tchernobyl de Javier Sebastián.

235. Tropisme mexicain : désirant relancer les éditeurs pour ma traduction du recueil de José Emilio Pacheco La Sangre de Medusa, en souffrance dans un tiroir, je tombe sur la page FB dédiée à l’écrivain – une mine de textes et de photos, tenue par Jesús Quintero, « Textos a la deriva », et lis ceci :

(source : france-troc.com)

Contre le Kodak, de José Emilio Pacheco

Terrible chose que la photographie.
Penser que dans ces objets à quatre angles
Gît un instant de 1959.
Visages aujourd’hui disparus,
Air qui n’est plus.
Parce que le temps se venge
de ceux qui brisent l’ordre naturel en l’arrêtant,
les photos se fendillent et jaunissent.
Elles ne sont pas la musique du passé :
elles sont le fracas
des ruines du dedans qui s’effondrent.
Elles ne sont pas le vers mais le craquement
de notre irrémédiable cacophonie.

(trad. personnelle)

Ce poème est tiré du recueil Irás y no volverás / Tu partiras sans retour (1969-1972), que je n’ai pas ; j’en ai des extraits dans l’anthologie La fábula del tiempo / La fable du temps (2005). L’interrogation constante sur le temps, découverte dans Batailles dans le désert (1981), La lune décapitée (1963-1969), et le génial Tu mourras ailleurs (1967), tous trois traduits en français, réapparaît dans ce court poème : le temps s’en prend aux visages, à l’air, à la matière qui craquèle et jaunit ; la photographie est effondrement de déjà-ruines, dysharmonique et rageur. Voilà qui me donne envie de traduire cette anthologie…qui restera lettre morte peut-être.

236. Par association d’idées, de la « déchirure oblique » des cartes d’ André-Pierre Arnal (poinçon du 30 oct 21) au fendillement de la photographie évoqué par Pacheco. Geste de séparation, dans la carte (coupée du territoire qu’elle représente, parce qu’elle en est le symbole imparfait) comme dans la photographie (à jamais coupée dans le temps et l’espace du sujet dont elle est une représentation forcément spectrale). Dans les deux, déchirure (souvenir du film La déchirure de Roland Joffé, 1984, au moment de la prise de Phnom Penh par les Khmers rouges. Quatre reporters tentent de quitter la ville ; j’ai en mémoire la scène où l’un d’eux fait l’impossible pour révéler une photo d’identité qui permettrait d’utiliser un document officiel – il me semble que c’est leur assistant cambodgien Dith Pran qu’ils essaient de sauver ?)

30 oct 21

musée Fabre; Montpellier

229. Aujourd’hui au musée Fabre de Montpellier, avant-dernier jour de l’expo temporaire United States of Abstraction, artistes américains en France, 1946-1964. La visite me réserve des surprises inattendues, et plus proches de ces poinçons que je ne l’aurais imaginé. Je passe sur l’abstraction géométrique qui ne me parle pas du tout. Mais : découverte de quelques peintres, revisite d’autres, émotions intenses. Plus d’inconnus que de connus…Mon œil est attiré par Georges Mathieu et son Hommage à Louis XI (1950).

Je tombe presque à la renverse en découvrant une gouache de Henri Michaux, prêtée par la fondation genevoise Gandur, elle date de 48-49. Michaux n’est pas américain, mais je me félicite qu’il soit présent, invité en ami du critique/artiste/éditeur Michel Tapié, qui se lie avec de nombreux artistes de l’époque (Dubuffet, Fautrier, Dalí, Picabia, Ernst, Mathieu, Arp, Hartung…).

Henri Michaux

Découverte de David Budd (Anse Saint Roch, 1961), de Jean-Paul Riopelle (Crépusculaire, 1953), de Mark Tobey (White space, 1955), des Blue Balls de Sam Francis : coups de cœur.

Je découvre un tableau de Wols, que je connaissais, lui : La Turquoise de 1949. Après l’émotion violente à la vue d’un Michaux, une autre à découvrir un grand format de Joan Mitchell, Composition de 1962, et d’autres d’elle. Happé par sa dynamique, aplats et coulures, frénésie d’essors en gouttelettes…quel plaisir.

Je découvre encore Ralph Coburn, j’aime beaucoup ses compositions Aux Bermudes ou Marseille n°2. Saisi aussi par les sculptures de l’Américain Shinkichi Taijiri, Samouraï et Prisoner. Du fer de rebut soudé, c’est sa série Junk qui évoque les cruautés de la guerre (parents japonais, grand-père maternel descendant d’une lignée de samouraïs, Shinkichi Taijiri combattra pendant le seconde guerre mondiale).

Prisoner, Shinkichi Taijiri

Au passage devant une salle, je capte La mort de Charles IX de Monvoisin (1834) et l’œil (encore ! ) exorbité du roi mourant refusant de donner à sa mère Catherine de Médicis l’acte de régence (1574). Œil rouge, visage cireux.

Un Vieira Da Silva et un Nicolas de Staël me ravissent.

Et je retourne voir les salles Soulages, découvertes il y a longtemps (2007, 2008 ?), tout plein encore des échos du musée Soulages de Rodez. Un polyptyque vertical de 3,81 m sur 1,81 me fascine : des entailles rectangulaires raclées dans la masse noire de la peinture, comme autant de traces gardées des mouvements rythmiques du peintre. A entrer dans le tableau, je suis gagné par sa cadence propre, allumée des reflets de lumière. Soulages dit : Outrenoir : un champ mental autre que celui du simple noir (Écrits et propos).

230. Poinçon du noir, donc. Soulages réactive, grâce à sa mythologie personnelle du noir et du blanc, une part de mon imaginaire familial et littéraire. Nord de la France et des mines, ville minière d’Anzin, déclinaisons du noir dans Germinal, plus tard, et sans rapport autre que la couleur, chez Michaux (le fond noir qui fait advenir les visages, etc.). Je ne peux contempler les tableaux de Soulages sans penser immédiatement au geste qui les a créés (Soulages rapporte qu’il a été fortement marqué, en arrivant à Paris, par du goudron appliqué à la brosse sur une verrière de la gare de Lyon : réparation maladroite et gauche, qui l’a bouleversé : et je crois qu’inconsciemment mes premières peintures au brou de noix ont été marquées par ces émotions, par cette peinture involontaire et anonyme (entretien avec Bernard Ceysson).

231. Entailles, taille de l’ingénierie minière, taille-douce de la gravure, noir charbon et noir goudron, outrenoirs, outre-tombe : mes gemmes.

232. Appréhender les cartes et les territoires comme l’artiste nîmois André-Pierre Arnal. Geste de la « déchirure oblique » (l’expression me fascine) et exploration des cartes routières qu’il collectionne : Du sang sur le monde, 2006, collage sur cartes routières et sur toile libre. Le geste de la déchirure d’abord fortuit, puis exploité comme principe créateur qui dynamise la composition, lui donne une cadence, 5 x 5 carrés, 25 déchirures qui disent aussi la géographie actuelle tourmentée.

28 oct 21

au musée Fenaille de Rodez, oct 21

225. Et le choc, le ravissement des outrenoirs de Soulages à Rodez. Bouleversé devant un tableau du 5 juillet 1966 mêlant noir et rouge dans une composition massive, où le noir l’emporte sur un rouge sombre, où le noir semble vouloir tout opacifier, laissant pourtant la respiration de la toile blanche ici et là, où le noir tranche par coulures et coups de brosses sur une vibration qui semble s’éteindre. Calme bloc noir s’imposant en quiétude, exsurgence du rouge qui n’abdique pas.

226. Les outrenoirs aux saisissants reliefs mobiles, accrochant la lumière que l’œil en déplacement tente de suivre, donnent une leçon de ténèbres joyeuse. Strates en aplats vibratiles, vagues de noirs qui semblent de métal, comme ces plaques métallurgiques matrices de gravures. Encre, peinture, métal, verre, brou de noix. Soulages a inventé la grammaire du noir. Soulages a corollairement inventé une grammaire du rouge. Captivé par les détails d’un tableau (14 avril 1956), au rouge de lave volcanique, aux noirs brillants de roche en fusion. Le tableau cliquète, tel un torrent de lave magmatique, incandescente en son cœur, bruissante de son épiderme en refroidissement.


227. Primo Levi, Le système périodique, « Nickel », suite (8)

Inutile victoire économique de l’enrichissement du nickel à 6 % : on avait découvert en Albanie des gisements […] devant lesquels le nôtre pouvait aller se cacher… La véritable richesse est d’ordre imaginaire : la nouvelle qu’une énorme richesse gît dans cette vallée, sous forme de déchets accessibles à tous, enflamme encore les imaginations. Il écrit aussi : les entrailles de la terre grouillent de gnomes, kobolds (cobalt !), Nicolas (nickel!)…Volonté omniprésente d’inscrire la chimie dans un cadre culturel plus vaste, mythique et linguistique, car chaque mot ne naît pas de rien, se justifie par son étymologie. Cette mine aussi avait sa magie […] Dans une colline trapue et nue, rien que rochers et broussailles, s’enfonçait un gouffre conique cyclopéen, un cratère artificiel de quatre cents mètres de diamètre ; il ressemblait tout à fait aux représentations schématiques de l’Enfer dans les tableaux synoptiques de la Divine Comédie. Dante Alighieri, bien sûr. Chant quatrième, de mon édition illustrée par Gustave Doré, traduite par Louis Ratisbonne :

J’étais au bord du gouffre : il était si profond,

Si chargé de vapeurs et d’épaisses ténèbres,

Que mes regards plongés dans ses cercles funèbres

S’y perdaient sans pouvoir en distinguer le fond.

(source https://www.librairiemaxime.com/photos/2014/Gustave-Dore/r/43_2.jpg)

Voilà qui ravive ma lecture de Se questo è un uomo, Si c’est un homme (1958). Le chapitre X narre comment Primo Levi va passer un « examen de chimie » pour tenter d’échapper à la « sélection » fatale. Le chapitre XI, intitulé «  Le chant d’Ulysse », raconte comme le narrateur-protagoniste veut remercier un compagnon, le Pikolo (livreur-commis aux écritures) Jean, de l’avoir choisi pour la corvée de soupe, qui signifie une heure de trajet et de tranquillité. Pour remercier Jean, étudiant alsacien et le plus jeune membre du Kommando de Chimie, Primo Levi tente de lui expliquer La Divine Comédie, la structure de l’enfer, le contrappasso ». Dans un violent effort de remémoration, Levi retrouve des fragments du texte, et on vit alors un instant qui touche au sublime :

« Considerate la vostra semenza

Fatti non foste a viver come bruti

Ma per seguir virtute e conoscenza. »

(Considérez quelle est votre origine : Vous n’avez pas été faits pour vivre comme brutes, Mais pour ensuivre et science et vertu)

Et c’est comme si moi aussi j’entendais ces paroles pour la première fois : comme une sonnerie de trompettes, comme la voix de Dieu. L’espace d’un instant, j’ai oublié qui je suis et où je suis.

Ce passage éclaire le rapport de Levi à la science, et la place qu’occupe Dante (représentant de la culture antique : Virgile héros de L’Enéide, de la culture chrétienne médiévale dans l’allusion à L’Apocalypse de Paul). Dante rappelle, du fond du XIVe siècle, la dignité de l’être humain nourri d’étude et d’éthique. L’enfer se retourne et fait oublier, le temps d’un ravissement extatique, l’enfer du camp.

Ce chapitre de Si c’est un homme m’a particulièrement bouleversé, je sens l’urgence de Levi de tenter de tout dire à Jean, qu’il comprenne […] avant qu’il ne soit trop tard ; demain lui ou moi nous pouvons être morts. Dante est celui qui revit en Primo Levi, l’obscurité et la mort reculent le temps de cette corvée de soupe.


228. Reçu Soldats en Algérie, 1954-1962 de Jean-Charles Jauffret, collection L’atelier d’histoire, 2011, découvert par un extrait de Google Book (qui a de bons côtés), qui m’avait vivement intéressé (notamment un passage sur l’usage des mines en Algérie). Jauffret est prof à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, titulaire de la chaire « Histoire militaire, défense et sécurité ».

Et un courrier du Service historique de la défense, sis à Pau, qui m’informe que ma demande concernant mon père ne relève pas de ses attributions, il transmet au BCRM de Toulon (qui m’a déjà répondu).

27 oct 21

220. Primo Levi, Le système périodique, suite (7)

§ 6, « Nickel ». C’était donc un document ambigu, mi- glorieux et mi- méprisant, mi- absolution et mi- condamnation. L’écrivain évoque ici son titre de doctorat en chimie, octroyé avec félicitations, à Primo Levi, de race juive. Il évoque à nouveau le contexte historique (invasion de la Pologne, de la Norvège, de la Hollande, de la France, de la Yougoslavie, et entrée en Russie des troupes allemandes), et la visite d’un lieutenant de l’armée italienne royale, que Levi voit comme Mercure, en ange annonciateur […] porteur du message céleste qui va changer votre vie. Double référence antique et biblique (cf. « Zinc », Aristote/Plotin/Hermès Trismégiste : Antiquité et hermétisme, Job dans « Potassium »). Le « messager » Mercure, le dieu romain du commerce, anticipe le huitième chapitre, «  Mercure ». Mais il s’agit ici de nickel, présent en très faible quantité dans des résidus stériles, eux-mêmes extraits en secret dans une mine secrète. Le lieutenant propose à Levi de travailler dans cette mine comme chimiste, à condition de taire sa condition de juif et de n’en souffler mot à personne. C’est une manière d’enterrement…(Je pense au philosophe juif allemand Günther Anders/Stern : il a changé de patronyme pour signer ses articles de journaliste. Anders signifie autrement en allemand.) Nous sommes le 7 décembre 41, Pearl Harbor est attaqué par le Japon. Dans les premiers temps, Levi doit faire des analyses quantitatives sur des échantillons de roche : l’échantillon à analyser n’était plus une poudre anonyme manufacturée […] c’était un morceau de roche, un morceau des viscères de la terre, arraché à la terre à coups de mine. Levi se réconcilie avec la chimie, il établit avec les échantillons un lien charnel (comme Sandro avec le fer) et va jusqu’à personnifier la terre (je n’étais pas habitué à un tel débordement lyrique, si l’on peut dire). Levi reprend ici l’une des croyances de la mythologie lithique : les pierres sont engendrées et mûrissent dans les entrailles de la Terre. Croyance héritée de l’antiquité gréco-romaine (cf. Mircea Eliade, chap. « Terra Mater, pietra genitrix », in Forgerons et alchimistes, 1977). Allusion qui reste très discrète, là n’est pas l’essentiel. Levi achoppe sur une difficulté : comment enrichir les 0,2 % de nickel présents dans la roche ? Il va parvenir à l’enrichir à 6 % : Enfin, je croyais avoir pris une revanche non ignoble sur ceux qui m’avaient déclaré biologiquement inférieur. Vraie victoire technique, mais surtout victoire symbolique, sur le terrain de la Nature : lui, le juif « inférieur », prouve par l’exemple, scientifiquement, que le discours fasciste (produit de « l’Esprit ») est fallacieux. Lui, chimiste, devient métaphoriquement un alchimiste capable d’enrichir un métal issu de la terre.

221. Curieuse synchronicité : alors que je feuillette le livre de Mircea Eliade, je tombe sur ceci : Eliade fait allusion au Bergbüchlein, premier livre allemand sur les traditions métallurgiques et alchimistes, imprimé à Augsburg en 1505. Eliade précise : Dans la préface de son De re metallica(1530), Agricola attribue le Bergbüchlein à Colbus Fribergius, médecin distingué – non ignobilis medicus – qui vivait à Freiburg, parmi les mineurs dont il expose les croyances et les pratiques qu’il interprète à la lumière de l’alchimie. Et voici cette synchronicité : Levi évoque une victoire non ignoble, ce qui en italien doit se traduire par no ignobile, et je retrouve la périphrase latine non ignobilis medicus, traduite par médecin distingué. L’étymologie latine irrigue le français et l’italien dans cette rencontre étonnante. La traduction de la phrase italienne par André Maugé m’étonne tout d’abord. Une revanche «  non ignoble » se justifie bien sûr lorsqu’on met en regard, comme le fait Levi, l’expérience chimique victorieuse sur le nickel et son titre de docteur ès chimie accordé de façon ambigüe par la Faculté italienne à un chimiste «  de race juive » ; mais à la réflexion, la tournure négative est un choix judicieux : ignoble est d’abord l’antonyme de noble : est ignoble au XIVe siècle la personne roturière, de basse extraction (c’est le sens latin de non ignobilis medicus) ; puis l’adjectif prend au XVIIe le sens moral de celui qui se conduit comme un roturier. La victoire non ignoble de Levi peut s’entendre comme remarquable, distinguée, et dément les thèses raciales fascistes, sous-entendues « ignobles ». Le non ignoble du titre de dottore contrecarre la thèse des êtres biologiquement inférieurs, exprimée à travers l’utilisation que font les idéologues nazis du mot Untermensch, «sous-homme ».

222. Primo Levi évoque en fin de chapitre le sort tourmenté de deux histoires de minéraux, qui ont, comme leur auteur, connu les bombardements et les fuites. Je n’ai pas voulu les abandonner, continue-t-il, le lecteur les trouvera aux pages suivantes, insérées, comme le rêve d’évasion d’un prisonnier, parmi ces histoires de chimie militante. Ces deux textes sont « Plomb » et « Mercure ». Admirable comparaison de ces textes à un rêve d’évasion de celui qui fut déporté. Les deux derniers mots, chimie militante, précisent explicitement la lecture que l’on peut faire de son utilisation du système périodique de Mendeleïev, incarnée tant dans l’activité de chimiste (son doctorat, sa survie à Auschwitz) que dans la production littéraire.

223. Deux textes de fiction revendiquée : voir les différences avec les autres chapitres, en dehors de la seule distinction fiction/non-fiction : statut de rêve d’évasion d’un prisonnier ? L’utilisation de la fiction apporte-t-elle quelque chose d’autre ? Quoi ? Histoire fictionnalisée ? Fiction historicisée ? (voir Ricœur, Temps et récit).

224. Mine, pierres, je ne cesse de hanter ces espaces minéraux. Les Archéologies ferroviaires font la part belle à la mine de charbon, à la carrière à ciel ouvert, au carreau, à l’exploration poétique d’un inframonde. J’avais lu le magnifique LEcriture des pierres de Roger Caillois (1970), indépassable à mon goût. Caillois évoque sa fréquentation de certaines pierres. Je cherche à comprendre ce qui ici s’agite…Un rêve utérin ? Terra matrix ? Régression fœtale ? Oui, sans doute. Mais pas seulement. Fascination du silence pétré. Beauté minérale.

« Je suis belle, ô mortels ! Comme un rêve de pierre,
Et mon sein, où chacun s’est meurtri tour à tour,
Est fait pour inspirer au poète un amour
Éternel et muet ainsi que la matière ».

Silence, intemporalité, indifférence à l’agitation humaine, temps géologique, chtonien, failles, perfection, chaleur et figement, saisissement par le froid, catabase, magma.

Je viens de me procurer, pour tenir compagnie à un joli morceau de shungite, une hématite (Maroc), une malachite piquetée d’azurite (Maroc), une petite rose des sables (Sahara). Rien de fortuit dans ces achats. Shungite et hématite sont des échos lointains du noir travaillé en atelier de gravure (eau-forte Stratigraphie visible dans Archéologies ferroviaires), du noir visité lors d’une danse butô à Yokohama, du noir des terrils et de la mine de charbon à Anzin, du noir comme ma couleur fétiche (avec le rouge) pendant de nombreuses années. La rose des sables : un élément du projet Algérie. Toujours en gésine tellurique.

25 oct 21

219. Je reviens à la structure du bestiaire médiéval : le monde est un livre où Dieu a écrit ; l’homme peut en déchiffrer les correspondances. Le bestiaire est souvent orné de miniatures. Il comportait des animaux réels et fantastiques. J’avais eu l’idée, il y a longtemps, de faire un bestiaire du mal, en l’hybridant avec un abécédaire. Resté à l’état de croquis dans un carnet.

Le système périodique est à sa façon le livre des correspondances. Voir du côté du I-Ching (tenté pour les Archéologies ferroviaires, et abandonné). Correspondances matérialistes, quand Levi oppose à l’Hylê, l’Esprit. Correspondances moins explicites aussi (argon/gaz inefficace/gaz utilisé pour réduire les Juifs au silence ; zinc et impureté chimique/raciale, etc.)

En 1966, Levi publie Histoires naturelles (Storie naturali) : je pense à l’encyclopédique Histoire naturelle de Buffon en 36 volumes. Levi s’appuie sans doute (il me faudra lire le livre), d’une façon ou d’une autre, à ce cadre préexistant, encore en rapport avec la matérialité du monde, en phase avec l’esprit des Lumières, la Raison, la Science. Voir ce qu’est le « naturalisme » de Primo Levi.

24 oct 21

image futura-science.com

216. Primo Levi, Le système périodique, suite (5)

§ « Fer » est le 4e élément abordé. Premier paragraphe de contextualisation historique (Munich, Hitler à Prague, Franco à Barcelone, Italie fasciste a occupé l’Albanie). 1/Image de la rouille : la prémonition de la catastrophe imminente se condensait comme une rouille gluante dans les maisons et le long des rues, dans les propos prudents et les consciences assoupies. Image baroque que celle de « rouille gluante », rouille qui oxyde le fer / glu du fascisme-nazisme.2/Sandro, dans le laboratoire, reprend l’annonce du « habemus papam » (mars 39 / Eugenio Pacelli) et déclare « habemus ferrum », l’élément fer remplace le pape- 3/ Levi dit à Sandro que le Système périodique de Mendeleïev […] était une poésie, plus haute et plus solennelle que toutes les poésies digérées au lycée. Il ajoute ensuite que la chimie et la physique […] étaient l’antidote du fascisme. 4/ Levi fait de longues courses spartiates en montagne avec Sandro, qui paraissait de fer […] lié au fer par une parenté ancienne : les pères de ses pères […] avaient été chaudronniers (magnin) et forgerons (fré). Je note la similitude linguistique pointée par Levi : fer/fré. Sandro, lorsqu’il voyait la veine rouge du fer dans la roche, il lui semblait retrouver un ami. Sandro parle très peu, il ne disait que le noyau des choses. On voit donc l’équation symbolique fer = nouvelle transcendance = généalogie de Sandro = ami = antifascisme. 5/ Sandro, dans ses escalades en montagne, éprouvait le besoin de se préparer […] pour un avenir de fer, de mois en mois, plus rapproché. « Fer » désigne ici la guerre.


wikipedia.org

217. Primo Levi, Le système périodique, suite (6).

§ « Potassium », 5e chapitre. Premier paragraphe : rappel historique, janvier 41, le sort des Juifs est connu ; image de Job : Moi seul ai réchappé pour le raconter, fait dire Levi aux réfugiés polonais et français en Italie. Job-Levi, le rescapé (Les naufragés et les rescapés, 1986, testament un an avant la mort de Primo Levi). Cela induit un bouleversement chez l’écrivain : La chimie, pour moi, avait cessé d’[être source de certitude]. Elle conduisait au cœur de la Matière, et la Matière était justement notre alliée parce que l’Esprit, cher au fascisme, était notre ennemi. Levi refuse les vérités révélées de la doctrine fasciste. Il se tourne maintenant vers la physique : Je deviendrai physicien. Il devient le collaborateur officieux de l’assistant du cours de 4e année, qui va le charger de purifier du benzène. Eloge de la distillation. Il faudrait du sodium pour poursuivre la distillation, il n’y en pas : Levi utilise son jumeau, le potassium. L’expérience tourne mal, il nettoie à l’eau un ballon qu’il croyait vide : une explosion met le feu aux rideaux et crée un début d’incendie. Pourquoi ? Un minuscule fragment de potassium a réagi à l’eau et a enflammé les vapeurs de benzène. Le dernier paragraphe est un apologue : il fait se défier du presque pareil […], du pratiquement identique, de l’à-peu-près, de tous les succédanés et de tous les rapetassages. Les différences, même petites, peuvent mener à des conséquences radicalement différentes, comme les leviers des aiguillages ; le métier de chimiste consiste pour une bonne part à prendre garde à ces différences, à les connaître de près, à en prévoir les effets. Et pas seulement le métier de chimiste. Cette ouverture finale reste un peu mystérieuse ; mais il ressort de cette fin de chapitre qu’en toutes choses, il faut savoir faire le départ entre l’Un et l’Autre, le Même et l’Analogue. L’allusion au levier de l’aiguillage suggère aussi les trains des déportés. Se méprendre sur un élément du système (ici périodique, mais le glissement à tout autre pensée systémique est suggéré à la fin) peut avoir des conséquences funestes : idéologie fasciste « révélée », toutes les vérités révélées, jusqu’à remettre en cause le ciel, au-dessus de nous, […] silencieux et vide ; il laissait exterminer les ghettos polonais.

La cosmogonie personnelle de Primo Levi se vide soudainement de toute transcendance divine, de toute « vérité révélée » par Dieu ou par les hommes. Elle devient praxis pure.

218. J’ai à ce jour quatorze chapitres, ou blocs, ou plateformes, écrits entièrement ou en partie. Très peu sont achevés (aucun, en fait). Quatre autres sont prévus à coup sûr ; d’autres sont pressentis : ce ne sont que des titres, des textes en puissance. Je vois des liens qui se tissent entre chaque bloc.

23 oct 21

213. Primo Levi, Le système périodique, suite (4).

§ « Zinc » est le 3e chapitre. Primo Levi évoque ses cours de chimie avec le professeur P., vieil homme sceptique et ironique, ennemi de toutes les rhétoriques (pour cela, et seulement pour cela, il était aussi antifasciste). Lors de travaux pratiques, Levi est amené à travailler sur le zinc, métal ennuyeux. Plusieurs remarques : Levi décline cet élément de façon linguistique (comme dans « Argon ») : Zinc, zinco, Zink. Soit en français, en italien en allemand. Le lien antifascisme-chimie-zinc est établi. Le jeune chimiste, devant la manipulation à accomplir, se sent un peu drôle, embarrassé et vaguement embêté, comme lorsqu’on a treize ans et qu’on doit aller à la synagogue réciter en hébreu devant le rabbin la prière de la Bar-Mitzva. Levi ajoute ici la dimension sacrée d’une prière juive initiatique, l’entrée dans la majorité religieuse – Levi précise bien « à 13 ans « . Il continue ainsi : L’heure du rendez-vous avec la Matière avait sonné, avec le grand antagoniste de l’Esprit : l’Hylê, qui, curieusement, se trouve embaumée dans les désinences des radicaux alchyle : méthyle, éthyle, etc. Dimension philosophique ici (Aristote, Plotin), voire hermétique : c’est la « matière du monde » selon Hermès Trismégiste. Ainsi, le chimiste manipule la matière primordiale dans sa matérialité physique et, à nouveau, linguistique (désinences). Dernière étape du chapitre : Levi tombe sur un détail dans un cours polycopié. Le zinc réagit différemment aux acides selon son degré de pureté. Et là, Levi opère un glissement du concret à l’abstrait, en faisant l’éloge de l’impureté qui ouvre la voie aux métamorphoses, c’est-à-dire à la vie […] Il faut le désaccord, le différent, le grain de sel et de séné : le fascisme n’en veut pas […] il nous veut tous pareils. Et le droit à la différence s’incarne dans la fin du chapitre (Levi revient à son récit autobiographique) où il évoque son attirance pour la jeune Rita qui, elle aussi, travaille sur le zinc. Le zinc est ainsi une passerelle […] étroite mais praticable entre les deux jeunes gens. Lui est juif, pas elle ; Levi est aussi l’impureté qui fait réagir le zinc. Il s’assimile complètement à cet élément jugé d’abord ennuyeux, mais qui devient, par une transmutation magique (Hermès n’est pas loin), ce qui lui confère son originalité. L’écrivain évoque la publication de La Défense de la Race [journal italien raciste et antisémite publié de 38 à 43, juste après la légalisation des lois raciales contre les Juifs], et souligne sa naissance juive à laquelle il s’éveille. La fin du chapitre dit comment le jeune Levi parvient à raccompagner Rita en lui prenant le bras, il me semblait avoir remporté une bataille, petite mais décisive, contre l’obscurité, le vide, et les années hostiles qui survenaient. Peu à peu, Levi construit donc son propre « système » : antifascisme, judéité et fierté, chimie et Table des Lois, cosmogonie personnelle. Voir La Psychanalyse du feu de Bachelard, complexe d’Empédocle, rêverie amplifiante, « le feu suggère le désir de changer », complexe de Novalis, « besoin de pénétrer, d’aller à l’« intérieur des choses », lien entre microcosme et macrocosme, etc.

214. Achevé lecture de l’article «  Un versant de la guerre d’Algérie : la bataille des frontières (1956-1962) », de Charles-Robert Ageron (1999, Paris-XII, Revue d’histoire moderne et contemporaine). Une analyse précise des affrontements de cette guerre des frontières entre Algérie, Maroc et Tunisie, « pour empêcher l’entrée en Algérie par voie de terre des soldats […] et armes et munitions destinées à l’A.L.N ». Mon père était à la frontière algéro-tunisienne, en poste dans un fortin pour garder la frontière. C’est en tout cas le souvenir que j’en ai. Il me semble vrai. A vérifier cependant. Enfin des détails concrets, que je ne trouvais pas ailleurs. Je me souviens qu’il racontait combien le passage du barrage était facile aux indépendantistes. Pourtant, les études historiques disent le contraire : ce dispositif s’est révélé d’une efficacité incontestable. Distorsion normale entre le fait vécu localement, que je ne remets pas en cause, et la vision d’ensemble franco-algérienne des études historiques. Souvenir raconté : les fellagas faisaient disjoncter les barbelés électrifiés au moyen de chaînes métalliques. Passaient-ils ? Je ne sais plus.

215. Relancé le Bureau des matricules de Toulon pour pouvoir décoder les acronymes de la fiche qu’ils m’ont envoyée.

22 oct 21

210. Primo Levi, Le système périodique, suite (3).

§ « Hydrogène » est le deuxième épisode. Primo Levi a seize ans. Avec un ami, Enrico, ils bricolent dans un petit laboratoire de chimie. Levi veut devenir chimiste :

pour moi, la chimie représentait une nuée infinie de puissances futures déchirées de lueurs de feu, une nuée semblable à celle qui cachait le mont Sinaï. Comme Moïse, j’en attendais ma loi, l’ordre en moi, autour de moi et dans le monde.

Idiosyncrasie de Levi : son équation personnelle, imaginaire, fantasmatique, son roman intérieur. Chimie = ordre, loi, révélation des secrets du monde. A la fin du chapitre, après avoir enflammé l’hydrogène né d’une électrolyse de l’eau, il fait exploser la verrine contenant le gaz, et écrit : C’était donc bien de l’hydrogène : ce même hydrogène qui brûle dans le soleil et dans les étoiles, et de la condensation duquel se forment, dans un éternel silence, les univers.

La chimie est pour lui le lien direct avec les éléments primordiaux, la clé de sa cosmogonie, autant scientifique que religieuse. Le tableau périodique renvoie aussi à la Table des Lois, transmise par Dieu à Moïse sur le Sinaï.

211. Courrier reçu hier de la Direction du personnel militaire de la marine, bureau maritime des matricules de Toulon. En pièce jointe une copie de la fiche matricule récapitulant les services effectués par mon père. Heureux d’avancer un peu dans cette enquête… Il va me falloir déchiffrer les acronymes militaires. Le courrier précise que le bureau maritime des matricules ne dispose d’aucun autre élément le concernant. J’apprécie la rigueur militaire. J’ignore toujours quand mon père a embarqué sur un sous-marin, où, lequel. D’après Arthur, ancienne élève devenu oreille d’or dans un sous-marin, le « bâtiment noir » (sous-marin, dans le jargon des marins) était de la classe Narval ou Daphné.

21 oct 21

209. Reçu d’autres informations sur la vie dans un sous-marin. A exploiter bientôt. Le chantier Algérie comporte plusieurs fronts (chapitres, achoppements) que je nourris au fur et à mesure. Par concrétions successives, par dépôts nés de souvenirs surgis à la faveur d’une lecture, d’un son, d’une image. Par des détours, des pas de côté. Frictions, frottements, dérives. Rhizomes. Cristallisations. Précipités de mots autour d’un signifiant (son, lettre, graphie). Ecoute & vision flottante du monde, je me laisse traverser, toujours, je relève les traces. Me départir des automatismes littéraires, des références culturelles to the happy few. Je ne suis pas Henri Beyle/Stendhal.