29 sept 21

153. Aujourd’hui, c’est la Saint-Michel. Pensée pour mon père. Saint-Michel, archange majeur & sauroctone. Quels dragons a-t-il terrassés ?

154. Question qui me traverse, celle des sentiments et de l’intensité nécessaire à leur pérennité. Penser droit, penser contre soi : se retrouver en pleine guerre pour avoir quitté un père autoritaire, une mère qui ne s’est sans doute pas assez opposée ? Comment réagir face à cela, une fois qu’on est dans la merde et dans le sang ? Années 50, avant le changement de paradigme de la décennie suivante, qui verra la remise en cause de cette autorité paternelle.

28 sept 21

L’épée de Jean Bart est aussi poinçon

146. Déchiré entre haillons de souvenirs, indigence d’informations relatives à mon père, et désir de tout dire. Irrésoluble empan. Il me faut sortir de cette aporie paralysante. Je reprends aujourd’hui l’écriture de A. Je réalise soudain que ce mot, paralysant, couve comme un feu depuis tôt ce matin. Il est relié au mot analgésie, tous les pharmakon que l’on s’autoadministre pour soulager la douleur. Je me souviens, par association d’idées, que mon père prenait (peu ? Souvent ? ) des anxiolytiques. J’ai quelques feuillets sur «  fumer », comme autre pharmakon. Il faudrait ajouter l’alcool, à l’armée, et de retour à la vie civile. Renvoi brutal à ma propre pratique des toxiques, de ce qu’elle modifie de notre rapport à la réalité, à notre corps. Piste à suivre. Je rajoute ce thème au chantier.

147. Une ancienne amie, Elsa, a repris contact grâce au site L’Œil a faim. Elle a connu mon père. Intéressée par mon projet, elle me rappelle Le ravissement de Lol V Stein, de Duras, et Histoire des grands-parents que je n’ai pas connus d’Ivan Jablonka. Je n’ai lu aucun des deux, qui ont à voir sur le dispositif mémoriel et littéraire que les écrivains mettent en place pour écrire sur les absents. Je suis stupéfait des boucles de l’existence qui offrent ces retours de personnes que l’on n’a pas oubliées, mais qui devenaient souvenirs toujours plus lointains. Ou tout est affaire de rendez-vous manqués ou réussis. Ou a à voir avec la noosphère de Theilard de Chardin. Cette théorie d’une interconnexion des psychismes humains me plaît beaucoup.

148. Assez désespéré par la quasi absence de progrès dans ce projet, j’en ai ouvert un autre, au risque de la dispersion (mais la thématique est très proche ; peut-être n’écrit-on finalement toujours qu’un seul et même livre-Protée). J’en ai en tout cas écrit l’arc narratif, puisqu’il s’agit de prose, et l’ensemble est maintenant assez défini. Titre trouvé. Mais squelette décharné. Qui me sert donc de pharmakon.

149. Hier, Zoom avec la grande équipe du Tiers-Livre, où l’on a brassé, comme toujours, de nombreux thèmes, entre autres celui de l’unification du site actuel du TL et du nouveau site sur la plateforme Patreon. Question aussi d’une revue littéraire mensuelle/trimestrielle. Projet excitant.

150. A ne pas écrire, le gouffre s’ouvre.

151. Envoi de mail au Service historique de la Défense de Cherbourg et de Toulon, afin de savoir s’ils détiennent des informations.

152. Commence à trouver une cohérence pour la structure de A., avec 7 premiers blocs ou fragments. Pour l’heure, fragments. Le fragmentaire, plus que l’instabilité (la non-fixation), promet le désarroi, le désarrangement. (Blanchot, L’Ecriture du désastre). Le désarroi : dérouter, mettre en désordre.

26 sept 21

143. Parti dans des chemins de traverse fictionnels, idées folles, exorcismes aussi. Je fais miel de tout. Le hic étant de ne pas m’éparpiller. Ce projet A est rétif, me glisse entre les mains. De là les échappées ailleurs, qui ne sont qu’un pis-aller. Lu le récit des 44 premiers rêves de Georges Perec dans sa Boutique obscure (1973), Alvéoles Ouest de Florence Jou (2019), et le premier des sept chants du Tombeau pour cinq cent mille soldats de Pierre Guyotat (1967), lecture difficile : chant épique, âpre, extrêmement violent, des corps qui s’opposent dans la guerre et dans le sexe.

144. Relu L’Arrêt de mort de Blanchot (1948). Livre d’abord énigmatique, que l’on saisit mieux à la lumière de L’instant de ma mort (1994, parmi les derniers textes). Durablement marqué par cette proximité avec l’impensable de la mort, Blanchot évoque, dans L’Arrêt de mort, le combat d’une jeune femme, J., avec une maladie incurable. J. meurt. Blanchot écrit : Je me penchai sur elle, je l’appelai à haute voix, d’une voix forte, par son prénom ; et aussitôt – je puis le dire, il n’y eut pas une seconde d’intervalle – une sorte de souffle sortit de sa bouche encore serrée, un soupir qui peu à peu devint un léger, un faible cri ; presque en même temps – de cela aussi je suis sûr – ses bras bougèrent, essayèrent de se lever. Voilà qui éclaire en partie le titre, à lire au sens premier comme dans l’expression «  signer son arrêt de mort », mais aussi, et surtout, comme un arrêt de la mort, comme quelque chose de terrible dont je ne parlerai pas, écrit Blanchot, décrivant le regard de J. ressuscitée. Sans aucun doute faut-il lire ici un écho de cette expérience vécue par Blanchot en 1944. Qu’y a-t-il de plus terrible, de plus digne de terreur, que la mort ? Ce terrible est à lire dans le ressassement des signes qui disent justement l’arrêt de mort, soit tout le texte (j’hésite entre récit et roman), né de l’expérience de l’effraction du réel que tout homme peut vivre à l’instant de sa mort. Je vois aussi, dans la résurrection de J. à la voix du narrateur, une allégorie de l’écriture elle-même (écrire, c’est faire revenir des fantômes). Et une dimension lazaréenne de celui ou celle qui en revient (de la mort, des camps de concentration), et ce terrible est aussi l’indicible du rescapé (indicible qui peut devenir de l’ordre du dicible, comme en témoigne toute la littérature lazaréenne : Antelme, Levi, Semprun, Cayrol, Rousset, Veil, Delbo, et tant d’autres). Mais il est indéniable que tout récit de cette expérience est d’abord confrontation au silence, celui que les rescapé/es gardent, dont ils se libèrent ou non. Cette effraction du réel est ce que le texte interroge, ressasse, questionne.

145. L’expérience de Maurice Blanchot, je la convoque en lieu et place de celle de mon père. Je sais, parce que c’est un des souvenirs qu’il a évoqués, qu’il a échappé à la mort à plusieurs reprises. Souvenir qu’il n’a évoqué qu’une ou deux fois (c’est ce dont je me souviens), il est notable que c’est ce souvenir-là qu’il rapporte. J’ignore ce qu’il avait pensé, ressenti à ce moment-là : très jeune, j’écoutais cette évocation comme un fait de guerre, et me contentai de cela.

23 sept 21

141. Mon père aurait eu 83 ans aujourd’hui. Ecrire ce livre est aussi une façon d’être avec lui. Ecrire pourrait être un ressassement plus ou moins consenti, mais qui un jour s’impose pour être dit, parce que rien d’autre ne peut mieux le faire que dans ce dire. Subrepticement, j’en viens à rouvrir L’instant de ma mort de Maurice Blanchot (1994, Fata Morgana). Le poinçon 138, sur l’exécution brutale de mon arrière-grand-père, m’a influencé. Dans ce très court texte de Blanchot, le narrateur échappe de justesse à une exécution sommaire par les Allemands. Demeurait cependant, au moment où la fusillade n’était plus qu’en attente, le sentiment de légèreté que je ne saurais traduire : libéré de la vie? l’infini qui s’ouvre ? Ni bonheur, ni malheur. Ni l’absence de crainte et peut-être déjà le pas au-delà. (p.15-16) Approche de l’instant, qui ne peut être que rêvé, que fantasmé par l’autre. Qu’a pensé mon arrière-grand-père à cet instant-là ? Qu’a pensé mon père au moment d’acquiescer à la sédation profonde ?

Histoire familiale trouée. J’ignore même comment mes grands-parents s’appelaient.

Malone meurt de Beckett, La mort d’Artemio Cruz de Fuentes. Textes qui, à l’instar de Blanchot, tentent une impossible circonscription de ce qui échappe, du passage à l’absence au monde, de l’instant même insaisissable par les mots, du pas au-delà.

142. Fin hallucinante de Sympathy for the devil, dionysiaque, folle. Me reviennent en tête des images d’Apocalypse now, de Platoon, de Hamburger Hill, de Full metal jacket, aux oreilles les riffs de « l’acid rock » de Hendrix. Le crâne chauve de Marlon Brando, l’eau qu’il y fait couler, Au cœur des ténèbres de Conrad. Tout cela se percute en une noire nébuleuse, pas si éloignée de l’instant de la mort. Anderson la dit à sa manière brutale, crue, en homme d’action au cuir tanné, mais jamais tout à fait sans affect, quand ses deux camarades meurent fauchés par des balles amies. Absurdité de l’erreur humaine, comme elle se manifeste dans toutes les guerres. Approche plus pragmatique, celle du constat de la mort et de la douleur qu’elle engendre. Au-delà de toute morale, le fait brut, têtu, de la mort de l’autre, qui peut faire sombrer les vivants dans la révolte (réaction saine) ou le nihilisme (une première mort, symbolique, dans un monde en guerre devenu anomique). Référence à Conrad : la morale, le mal. Approche axiologique chez Conrad, nihiliste et dionysiaque chez Anderson.

Poinçon du 22 sept 21

138. Après avoir lu un des poinçons, ma cousine L. rectifie une erreur biographique, c’est glaçant : les parents de ma grand-mère paternelle, Simone Tourtois, mariée à Aristide Lecat, ai-je écrit, avaient été fusillés par les Allemands : de fait, le père est sorti de chez lui, il vêtait une chemise rouge, un Allemand l’a abattu. Je me demande dans quelle mesure la couleur de la chemise est responsable du tir mortel, était-ce politique, le soldat allemand a-t-il vu en mon arrière grand-père un militant communiste ? Mon arrière grand-mère est morte d’une hémorragie alors qu’elle était enceinte. Ainsi ma grand-mère Simone est-elle devenue très jeune pupille de la nation. J’ignore tout à fait comment Simone a vu son fils Michel s’engager dans la marine, puis être envoyé en Algérie. Je ne peux que supposer une accumulation de douleurs.

139. Sur le point d’achever l’un des romans sur la guerre le plus juste, poignant, terrible que j’ai lus. Hanson, double fictionnel de l’auteur, s’engage dans les Forces spéciales (les Bérets verts) au Vietnam, et va découvrir qu’il aime tuer, que la guerre est son élément ; en permission chez lui, il est incapable de s’adapter à la vie civile et souffre de crises aiguës de paranoïa. Retour « chez lui », au Vietnam, liens de camaraderie très forts, réflexions sur l’absurdité de cette guerre, sur l’impéritie des cadres militaires et de Nixon. Personnage ambigu, troublant. Un roman dérangeant. Du grain à moudre pour tenter de saisir ce que peut ressentir un militaire en action, les scènes de combat sont d’une extrême cruauté et d’un grand réalisme. Mais on touche là à une expérience des limites, au-delà de la morale, en ce qui concerne l’ennemi du moins. Monde en noir et blanc, manichéen, simple à comprendre : tuer ou être tué, l’ennemi est vietnamien. Pas d’autre vérité que cela.

140. Je commence (ou continue) à saturer… j’équilibre en travaillant à d’autres projets moins éprouvants (textes de présentation d’Archéologies ferroviaires pour la revue en ligne D-Fiction, exercices photographiques, propositions du Tiers-Livre, textes en cours, idée de micro-lectures audio.)

17 sept 21

136. Terminé lecture de Guerre d’Algérie, Le silence des appelés, de Claude Juin (2021). Lecture rendue agaçante par un emploi parcimonieux de la ponctuation, et une relecture du manuscrit défaillante. A cela près, le bouquin est intéressant, malgré des digressions autobiographiques un peu vaines, malgré un traitement du thème plutôt rapide. Il ne faut pas s’attendre à une étude sociologique, mais à un récit autobiographique, traversé d’analyses pertinentes. Me reste à reprendre les passages repérés qui intéressent mon propos. L’auteur est attachant dans sa fidélité à un idéal humaniste, respectueux des Algériens. Accueil hostile de son livre par les partisans nostalgiques de la France coloniale, évidemment.

137. Reçu Sous le feu, la mort comme hypothèse de travail, de l’ancien militaire et historien Michel Goya (2015). Titre percutant, dans une étude récente de la vie du soldat près de la mort, individuellement et collectivement.