CONTRIBUTION PRENDRE #2 – TADEUSZ KANTOR

L’armoire m’explose à la figure, soufflée par un cri : ma femme s’est enfermée dans le réduit d’un petit bar quelque part sur l’île de Miyako et hurle, hurle, elle porte son viol sur le dos, moi spectateur impuissant de l’enfance assassinée, voir cela et ne rien pouvoir faire, impossible de monter sur cette scène, ce qui jaillit du réduit nous dépasse infiniment et nous écrase, une approximation du mal, cri signe organique, les idéogrammes sont ténébreux et nous expulsent de la langue des hommes, seuls les corps parlent, le barman compatissant saisit-il la situation ? il me tend un verre d’alcool fort, devant nos corps sémaphores de la plus abjecte angoisse, des plus vils agissements humains, la folie se hurle, elle se danse aussi en plein hall d’aéroport de Miyako, c’est un flamenco noir et histrionique, rien du derviche, hall-scène improvisée, je suis saisi par son corps en danse qui retourne comme un gant la réalité, je ne peux dire aux spectateurs-voyageurs de quoi il retourne vraiment : elle danse pour me montrer ce qu’elle pense être sa laideur, sa noirceur, l’oeil allumé d’une flamme mauvaise, elle me regarde moi, soudain complice d’une horreur qui m’échappe, mais protégé encore par la grâce même de la danseuse, par ce fil ténu qui la retient de sombrer totalement, à moins qu’elle n’ait déjà sombré ? drugs ? me demande un flic, pointant d’un coup de menton le spectacle qu’elle donne, bizarrement hilare, comment dit-on « folle, ma femme est folle » en japonais ? Je vis au Lapon Japon et pratique le butô, quand un jour la sourcilleuse police tokyoïte vient nous déloger fermement, les autres danseurs et moi, de la galerie commerciale que nous avons investie d’une lente, patiente et inquiétante occupation, conscients de notre gravité, boules d’espace concentrées, corps en fusion-fission, faisant disparaitre la galerie, comme dans le studio des senseï à Yokohama, je danse (et c’est) l’éblouissement d’une présence inouïe, Fleur de l’univers, je danse l’eau, je danse le charbon de ma ville natale, je descends sous terre et renais en scorie nouvelle du Pays Noir, je suis bambou 竹, je suis l’énergie de mille soleils entre les mains et deviens quelques secondes le centre d’un univers, c’est bien assez pour vivre dix ans de plus, cela va rhizomer jusqu’à aujourd’hui, j’étais voisin d’une bambouseraie, je ne veux pas faire admirer ma danse, seulement la trouver, ma façon de vivre poétiquement, de sortir de la cave que j’occupais enfant à assembler des maquettes militaires, pour les mettre en scène de la façon la plus réaliste possible, Pantagruel jouant de bois, de plâtre, de liège et de lichen pour donner un monde à de petits bonshommes figés dans une posture martiale, minuscules démiurgies naissant de mes doigts, éclairés par le froid soleil d’un néon zénithal, plus tard des tableaux faits de clous reliés entre eux par du fil de coton pour re-présenter un voilier ou une abstraction à la George Mathieu, tout pour faire signe au père taiseux, qui s’amuse pourtant avec nous à faire naître un monde ferroviaire au 1/87è à coups de tunnels, de gares et de signaux sonores ou lumineux, le modélisme semble être un atavisme, le grand-père, le père, le fils, le fils petit homme qui dessine, qui peine encore à restituer les proportions exactes de ce qu’il copie, mais qui cadastre les étendues blanches et les repeuple, impressionné par une reproduction de Lucky Luke faite par son père sur une feuille punaisée à l’étagère en bois divisant l’espace de la chambre, peut-être dessiner c’est être avec lui, le taiseux, répéter les gestes de l’aruspice dans un ciel de papier, le signe est dans le sang, tracer les périmètres d’un monde simple où les aspérités de l’extérieur sont délicatement ébarbées dans l’humble office du copiste et de l’enlumineur, je voulais toujours lui faire admirer mes œuvres.