17 mai 22

478. Codicille au poinçon précédent. Lisant des pages de Ballast de Jacques Dupin, je tombe sur ceci :

Ecrire en se gardant du spéculaire, du simulacre, de la déflagration. du glissement…autour des yeux, au fond de l’œil, hors de portée du regard…(« Fragmes« , in « Echancré »). Voilà : hors de portée du regard, pour empêcher le désastre de la disparition d’Eurydice. Le spectacle de l’organiste jouant ne doit être ni spectaculaire (il est simulé par l’image), ni spéculaire (l’image me renvoie à moi regardant le musicien). Le divertissement menace le ravissement. Et tout cela s’applique à écrire ces lignes (et toutes les autres).

De la littérature comme un art nucléaire : #1|Protocole Gerboises

Mis en ligne le 15 mai 2022 sur D-FICTION

©D-Fiction

Voici le premier texte d’un projet au long cours, accueilli par Caroline Hoctan sur la plateforme D-FICTION.

En voici ma note d’intention :

Le Projet K ∞ vise à explorer des imaginaires littéraires et iconiques nucléaires, sur le modèle d’un réacteur à fission nucléaire.

Au sein d’une plateforme numérique dédiée à la fiction, D-Fiction, il s’agit de parvenir à une masse critique de signes par leur mise en ligne exponentielle touchant à l’∞. La dimension dynamique des liens hypertextes utilisés et la dimension réticulaire du réseau Internet sont retenues comme la meilleure approximation du modèle de la fission nucléaire.

D-Fiction est le réacteur à fission/fiction ; la propagation réticulaire des informations, considérées comme énergie propre à toucher les lecteurs, s’apparente à la réaction en chaîne des isotopes au cœur du réacteur. L’énergie produite est autant la chaleur dégagée par les serveurs, les ordinateurs, les centrales nucléaires qui produisent l’électricité alimentant ce projet, que l’efficace attendue sur les lecteurs par leur exposition à un rayonnement qu’il conviendra d’observer.

La mise en ligne du combustible nucléaire sous forme de noyaux de sens, aussi appelés crayons radioactifs, s’accompagnera de l’élaboration d’un nouveau tableau périodique des éléments à même de rendre compte des découvertes, nourries des données observables disponibles. Ce tableau périodique sera enrichi à chaque étape de l’expérience.

Matériaux combustibles utilisés, puissance du réacteur D-F, éventuels dysfonctionnements, anomalies ou singularités, retours d’expériences des lecteurs exposés, seront consignés.

Il revient au lecteur-spectateur de lancer et d’entretenir la réaction en chaîne par la lecture, le visionnage, les commentaires, la réplication (partage, retweet…), le suivi des hyperliens.

15 mai 22 | point d’image & point d’orgue

477. En l’église Saint-Etienne de Castries, hier soir, récital d’orgue : Alain Bouvet, titulaire du grand orgue de l’abbatiale Saint-Etienne de Caen. Il joue une pièce d’Oliphant Chuckerbutty, de César Franck, d’Alexandre Guilmant, de Charles-Marie Widor, Gabriel Fauré, et enfin Luis Vierne. Je connaissais Franck et Fauré, ignorais tout des autres.

L’orgue : « La construction de cet orgue a commencé dans les ateliers de Courtrai (Belgique) du facteur d’orgue Jean Bruggeman, en 2013.

Un très bel instrument de 37 jeux, 2400 tuyaux, trois claviers et un pédalier. La hauteur du buffet, installé sur la tribune, est de 6,20 m » (Midi Libre du 20/02/2015)

Expérience troublante que ce récital. Sur un écran est projetée l’image d’Alain Bouvet et de son assistante. Je fais l’effort de recoller deux dimensions  : l’une, visuelle, de l’image de l’organiste, tout à son exécution très physique (les trois claviers, les tirants de registre tirés ou repoussés, le pédalier), les pages des partitions tournées…et l’autre, sonore, la musique du grand orgue Bruggeman, puissante, enveloppante. Mon trouble vient de l’artificialité de l’image sur l’écran qui occulte le maître-autel. L’image tressaute parfois quand le signal est rompu. STBY s’incruste en vert à demeure, signant la présence de la technique. Une image en standby : incongru. J’aurais préféré ne pas voir l’écran, ne pas voir l’organiste en plan fixe, pour l’imaginer officier dans l’ombre de son balcon. La rage de tout voir, toujours. Jusqu’à l’agacement d’Alain Bouvet qui à un moment se tourne vers la caméra, en plein morceau, pour témoigner, par ses mimiques, d’un dysfonctionnement d’un clavier – du moins, c’est ainsi que je l’interprète. Qu’y pouvons-nous ? Que gagne-t-on à en savoir, puisqu’aussi bien l’exécution est magistrale et que mon oreille de néophyte n’a rien décelé ? Alors oui, nous entrons dans les coulisses de l’exécution, mais la musique n’y gagne rien, son goût en est adultéré par le spectacle de sa fabrication, médiatisée par une image déportée, faisant pièce au recueillement qui devrait accompagner l’écoute du récital. L’apparition d’Alain Bouvet sur le balcon, à la fin du récital, annoncée par sa disparition à l’image, me réconcilie un peu avec ce dispositif dissociant. L’artiste, visible, vient nous saluer et chasse l’irréalité du spectaculaire. Il nous rappelle aussi que la musique est invisible et s’accommode du noir. Et c’est elle qui l’emporte, nous emportant dans le final de la 1ere symphonie de Louis Vierne, dans le sentiment océanique d’une toute-puissance éolienne canalisée par les tuyaux en montre, déchaînant les bourdons et les flûtes, les quintatons, les salicionals et les gambes. J’en oubliais le spectaculaire pixellisé pour le ravissement entier, total, de l’invisible.

7 et 9 mai 22

475. Avant-hier, expérience du vide, quand je réalise que j’ai perdu la dernière version de mon manuscrit Algérie, suite à d’incompréhensibles problèmes de fichiers propriétaires Scrivener, d’une rupture dans la synchronisation du logiciel vers le cloud. Des heures d’affres. En fin de journée, je parviens à récupérer le dernier état du manuscrit. Pas aussi rocambolesque que les manuscrits de Céline, retrouvés et édités. Mais assez d’angoisse pour mesurer ce que peut être la perte d’un travail d’un an et demi. Les bras m’en étaient tombés de penser à cette perte, qui m’a fragilisé au-delà du raisonnable. Ce texte me travaille constamment, bien sûr. Il s’enrichit imperceptiblement de lignes, voire de paragraphes quand je suis en grâce (rarissimement). J’ai malgré tout fait une impression papier. Bref : tout texte est dépendant de contingences extérieures (Malcolm Lowry a dû réécrire l’intégralité de Au-dessous du volcan, suite à la perte du manuscrit ; les exemples sont légion), qu’il s’agisse de papier ou de fichier numérique. Multiplier les sauvegardes ne m’a pas aidé, car le problème venait du fait que Scrivener, avec ses fichiers propriétaires, ne peut rouvrir un projet existant qu’à la condition de pouvoir suivre le même chemin ; or j’avais déjà rapatrié mes dossiers, dont A. ; j’avais effacé l’appli PC de Hubic (service cloud), qui seule garantissait un fonctionnement normal ; je ne retrouvais plus ladite appli, car Hubic baisse le rideau. Mais grâce à l’hypermnésique Internet, j’ai retrouvé l’appli, réinstallé statu quo ante bellum, pour enfin pouvoir rouvrir, dans un indicible soulagement, le manuscrit « perdu ». Moment idoine pour (re)lire Inhibition, symptôme et angoisse de Freud, sur l’angoisse de séparation et de perte d’objet.

476. Lu le Journal intime d’un marchand de canon de Philippe Vasset. Plongée dans le monde sans glamour des marchands d’armes. Mais surtout, 1/ le rapport du personnage (un narrateur en marchand d’armes vraisemblable, qui gravit peu à peu les échelons) à son propre imaginaire, nourri de romans d’espionnage. Le narrateur vit en constant déphasage entre sa propre réalité, très souvent ennuyeuse, et ce qu’il a fantasmé du « métier » de marchand d’armes. 2/ il forme un projet de livre (qui est peut-être le livre en train de s‘écrire, sans que cela soit posé comme tel) dans lequel il a consigné sa vie rêvée, et attend l’édition de son manuscrit. Il rencontre les éditeurs qui lui proposent une couverture criarde et aguicheuse, à la manière des SAS par exemple. Son livre va devenir une « fiction outrée aux péripéties toc ». Le narrateur-écrivain renonce à se faire publier et s’enferme pour polir son œuvre. Ainsi, la fiction rêvée n’est publiable qu’à la condition d’être récupérée par l’industrie du livre grand public. Il y a donc fiction et fiction. Vasset semble opposer les deux (celle d’un style bas, l’autre d’un style haut) ; le lecteur peut penser que ce qu’il vient de lire est l’une de ces fictions. Je reviens à l’« avertissement » du livre : malgré ce parti pris de véracité, cette série [dont fait partie le Journal] n’est pas une enquête journalistique : celui qui dit « je » dans les pages qui vont suivre, s’il énonce des faits véridiques, n’existe pas. Ses agissements, sa carrière et son emploi du temps, bien que parfaitement vraisemblables, ont été inventés pour ménager un point de vue interne dans un système mondial habituellement appréhendé de l’extérieur. On lit donc bien un roman, bien informé, solidement ancré dans la réalité des coulisses géopolitiques amorales ; une fiction qui entre en friction avec la réalité donc. Voilà qui répond à l ‘intention de Philippe Vasset, au début de son « avertissement » : à l’origine du projet, l’écart sans cesse grandissant entre les fictions dont on nous abreuve ad nauseam et un réel presque invisible, comme relégué à la périphérie du champ de vision. Vasset use donc du dispositif romanesque fictionnel pour sonder l’invisible du « réel globalisé ». Une fiction épurée, réduite finalement au nécessaire artifice du narrateur-personnage, comme un coin qui soulève le feuil des apparences, faites de « la même matière molle, douceâtre, envahissante, [des] romans, (…) sitcoms et [des] blockbusters (…) [qui] ne suscitent plus qu’un désir réflexe, presque inconscient, semblable à celui de la salivation activée par l’odeur des frites et du hamburger encore chaud. » La comparaison de la fiction molle à la junk food est on ne peut plus explicite.

24 et 30 avril 22

471. Recherches vite bouclées sur la pierre de peste. Peu de choses en ligne. Je continue le projet de Géomancies, autre mode d’appréhension de ce qui cogne (le réel). Poursuis aussi le recensement des déformations, variations, inventions faites indépendamment de moi sur mes prénom et nom. En pleine lecture de LTI, Lingua Tertii Imperii du philosophe allemand Viktor Klemperer, qui étudie en philologue la contamination de la langue allemande par le poison nazi.

472. Achevé Un soleil sans espoir de Kent Anderson (Green sun, 2018, traduction d’Elsa Maggion. Grand prix de la littérature policière 2019), dernier livre de la trilogie consacrée au personnage de Hanson, qui, à 38 ans, travaille dans la police d’Oakland, comme Kent Anderson. Nous sommes en 1983.


Article de Macha Séry dans Le Monde du 29/11/18 :

« Unique rescapé d’une unité spécialisée dans les missions d’infiltration en territoire Viêt-Cong, c’est un solitaire porté sur les livres, la tequila et l’observation des oiseaux, un spécimen progressiste au sein d’une police méprisant toujours les Noirs et les pauvres et d’abord préoccupée de statistiques. Quel que soit le motif, Hanson répond aux sollicitations du central : pillages, rixes, violences domestiques, vieillards incapables de se rappeler où est garée leur voiture, forcenés retranchés dans leur cave… Il n’élude aucune confrontation. Pas même dans un cimetière, en compagnie d’un mafieux.

Voilà le singulier pedigree que Kent Anderson a offert à la littérature policière : un îlotier humaniste, conjuguant la placidité du samouraï avec la violence d’un tueur de sang-froid. « Il se fiche de vivre ou de mourir. La plupart des gens le lisent dans ses yeux et se ravisent, hésitent, tentent de s’expliquer. Quant à ceux qui ne le voient pas, il a survécu si longtemps quand d’autres sont morts que sa réaction à la menace est instinctive, plus rapide que la pensée. Cette force de vie dépasse sa volonté. Certaines nuits, il sait qu’on ne peut pas le tuer. Il craint de vivre pour toujours. » […]

Le style de Kent Anderson se caractérise par son art de la coupe – à mots comptés – mais aussi de la découpe, par sa façon très maîtrisée de faire avancer le récit à l’aide d’échantillons du quotidien, saynètes croquées dans le vif de l’action ou de l’inaction – durant le sommeil. Au fil des mois se succèdent des récits d’interventions et de rêves du protagoniste. « Hanson dort », répète épisodiquement l’auteur, qui fait alors basculer le lecteur dans d’autres espace-temps : les collines du Vietnam nappées de phosphore blanc ou la ville d’Oakland telle qu’il la découvre, nimbée d’une fantasy proche de Lewis Carroll. Comme lorsque ce lapin noir dévisage Hanson avec la perplexité d’un oracle, ou qu’apparaît ce sosie de Ray Charles, tenant une étrange boutique de minéraux.

« Creusez le sol et vous me trouverez, écartez les eaux et je serai là. Ouvert. » Le minéralogiste ne ment pas : il surgit à point nommé pour conter une brève histoire du monde en quelques fossiles. Le titre français de Green Sun, lui, n’est pas tout à fait juste. Il y a, en effet, des trouées d’espoir dans ce roman terriblement humain. Des attaches qui se nouent, l’ébauche d’un foyer. Un répit, qui sait ? »

473. Retour sur le titre Green sun : le soleil vert de la téquila que Hanson boit pour affronter les démons du Viêt Nam. Le soleil vert des drogues qui déferlent dans les quartiers défavorisés où il patrouille la nuit, luttant pied à pied contre la violence. Le titre français, Un soleil sans espoir, ne rend pas justice au roman, comme le souligne la journaliste. Espoir il y a : fragile, mais présent, par touches successives. Ainsi du lien qui unit Hanson et Weegee, Hanson et Libya, une jeune femme battue qu’il a secourue. Espoir du combat quotidien contre le racisme antinoir. Hanson arpente l’envers du monde. « Un bref instant, Hanson considéra le plan d’Oakland ouvert sur le siège passager comme un atlas de cartes du XIVe siècle. Ici s’arrête le monde connu. Toutes les pages étaient vierges. » Ce personnage n’a guère d’équivalent ; diplômé de l’université en littérature anglaise, vétéran, enseignant, flic…fantôme parfois, qui côtoie les apparitions d’un lapin noir halluciné (qu’on dirait échappé d’Alice in Wonderland, version trash), ou de trois chiens dans la nuit, qui rappellent Chiens de la nuit à Portland. Je repense à Cormac Mc Carthy et au roman The Road/La route (2006), où « l’homme » et « le petit » avancent dans un monde ravagé, obscurci par un cataclysme, vers le sud. Monde de violence, où l’amour et la transmission des valeurs du père au fils constituent le seul espoir.

Non loin, les romans de James Ellroy, qui explorent la noirceur de la société américaine (trilogie des Lloyd Hopkins ; Le quatuor de LA, années 40-50, etc.). S’il est moins prolixe, Kent Anderson est de ceux-là.

James Ellroy, (rue89lyon.fr)

474. Lu les Notes sur le cinématographe de Robert Bresson (Gallimard 1975), chiné ce matin.

Distinction cinématographe/cinéma. Le cinématographe est une « écriture avec des images en mouvement et des sons », le cinéma est « reproduction photographique d’un spectacle » d’acteurs jouant la comédie. Celui-là est création, par des mises en rapports d’images et de sons, c’est une recomposition. Bresson parle de « modèles » pour le cinématographe, là où le cinéma évoque des « acteurs ». Le « modèle » est « ce que tu fais connaître de toi par coïncidence avec lui ». Bresson s’oppose au « star system », ainsi qu’à la forme bâtarde qu’est le cinéma par rapport au théâtre : du théâtre filmé. Et 139 pages de notes prises, de fulgurances, d’aphorismes, sur le modèle, la voix, le réel, le montage, le son.

©Jonathan Hourigan

En lisant ce livre, je repense aux films de Bresson que j’ai vus, je saisis mieux ce qui fait qu’un film de Bresson est immédiatement identifiable, par ce qu’il bouscule les codes du spectateur, le mettant face à un évènement étrange, pour créer ce flottement qui naît devant l’étrangeté. Flottement vite dépassé : je suis vite absorbé par cet inattendu d’images et de sons nécessaires, loin de « l’intelligence qui complique tout ». Je suis subjugué par ces notes. Je les pense aussi en tant que « littérateur » (Bresson évoque à plusieurs reprises les différences entre celui qui fait du cinématographe et les autres artistes), et suis frappé de leur caractère universel : tout simplement parce qu’il pense en créateur rigoureux, exigeant, précis. Et qu’il regarde d’un œil nouveau la question de la représentation de la réalité. Le cinématographe ne représente pas, n’utilise pas d’acteur, de metteur en scène. Pas de rôle. Pas de paraître. Bresson ne s’occupe que d’être (cela suffit à une vie) et de vrai, que l’on reconnaît « à son efficacité, à sa puissance ». Rôle essentiel accordé aux mouvements « automatiques », car « les 9/10è de nos mouvements obéissent à l’habitude et à l’automatisme ». Ne pas « penser », ne pas avoir d’« intentions » : consignes données aux modèles « lâchés au milieu des événements de ton film, leurs rapports avec les personnes et les objets autour d’eux seront justes, parce qu’ils ne seront pas pensés. » Poétique intransigeante, qui a trouvé ses moyens pour échapper à la représentation, aux éternels débats de la mimèsis en art. « La beauté de ton film ne sera pas dans les images (cartepostalisme) mais dans l’ineffable qu’elles dégageront. » Le cinématographe de Bresson remet en cause un système de représentation de la réalité, reposant sur le retour des mêmes figures d’acteurs jouant une comédie.

Le cinéma est « entre deux chaises. Il ne peut sublimer ni la technique (photographique), ni les acteurs (qu’il imite comme ils sont). Pas absolument réaliste parce qu’il est théâtral et conventionnel. Pas absolument théâtral et conventionnel parce qu’il est réaliste. »

19 et 20 avril 22

469. L’espace-temps de l’écriture est fait de traversées : celles du silence, celles des autres, des lectures, des empêchements, des fatigues, des bonnes et des mauvaises nouvelles, des malaises. Des combien-de-fois-je-ne-suis-plus-moi, ou bien encore, de ces déséquilibres mêmes. Le manuscrit s’écrit souterrainement, de manière cryptique (tout ce qui en moi fait soudain masse et devient mot). Je peine sur l’avers, et le revers me débusque soudain, à la faveur d’un éblouissement, d’une idée surgissant. Salins après évaporation de l’eau : je suis saunier, et racle, et racle.

« GrossStadt by Otto Dix«  by Bob Ramsak is marked with CC BY-NC-ND 2.0.

470. Évasion grâce à Metropolis de Philip Kerr (publication en 2019 en Angleterre, 2020 pour la traduction de Jean Esch, au Seuil). Je vois le romancier à l’œuvre, s’emparant d’une dizaine de personnages historiques (entre autres, Thea von Harbou, scénariste allemande mariée à Fritz Lang ; elle a écrit le roman éponyme, et le scénario des Dr Mabuse, Metropolis et M le Maudit) et de quelques lieux (Berlin, principale protagoniste), le Sing Sing Club, fermé par les nazis en 1933, la morgue de Berlin, qui exposait pendant trois semaines des cadavres anonymes à des fins d’identification par le public). L’enquête de police menée par Bernie Gunther suit les errements et rebondissements vraisemblables d’une enquête « réelle ». La documentation réaliste est extrêmement précise, qu’il s’agisse des us et coutumes berlinois, des milieux interlopes, des bas-fonds, du prolétariat, des véhicules la BMW Dixi), les intérieurs de style Biedermeier, Kurt Weil, Otto Dix, etc. C’est ce qui m’avait aussi captivé dans les précédents romans (je crois avoir presque tout lu de Philip Kerr). Philip Kerr (1956-2018, mort à 62 ans du crabe) a d’ailleurs été récompensé par l’Ellis Peters Historical Dagger de la Crimes Writer’s Association en 2009, entre autres prix. Metropolis est le roman des bas-fonds, de Berlin la noire, la « débauchée », selon les tenants de la tabula rasa nazie (Berlin noir est le sous-titre de la Trilogie berlinoise).

La référence au film de Fritz Lang est explicite à travers le personnage féminin de la scénariste Thea von Harbou (qui virera nazie en 33). On explore avec le personnage de Bernie le monde de la Kripo, la police criminelle de Berlin. On croise les autres polices (Ordnung et Schutzpolizei). Saveur de l’allemand cité en V.O. (Kerr a étudié la philosophie en Allemagne) ainsi que du français. On retrouve donc Bernie Gunther à ses débuts, qui quitte les mœurs pour la Kripo, et qui va tenter de résoudre le quadruple assassinat de prostituées, puis le meurtre de vétérans de guerre handicapés. Toutes cibles du nazisme montant : Gunther est la loupe qui scrute les victimes désignées par le nazisme. Roman réaliste et noir, miroir tendu au Zeitgeist berlinois.

On croise aussi le tristement célèbre Arthur Nebe, entré dans la police berlinoise en 1920, où il créera en 1932 le cercle d’études national-socialiste. L’année précédente, il était devenu membre du NDSAP et de la SS. J’ai retrouvé à la lecture l’ambiance de M le Maudit (Eine Stadt sucht einen Mörder / Une ville cherche un meurtrier), sortie en 1931. Dans le film, les victimes sont des enfants ; dans le roman, des prostituées et des vétérans handicapés. Points communs : la montée du nazisme, le milieu social ouvrier, un tueur en série ; nuances : Kerr pointe la folie meurtrière de l’idéologie de la « pureté » qui veut nettoyer la ville ; son personnage devra s’asseoir sur ses principes moraux pour ne pas ébranler la Kripo et par effet domino le gouvernement en place de la République de Weimar. Des scènes de lynchages dans les deux œuvres, suscitant les mêmes interrogations sur le droit à faire justice soi-même, sur la peine de mort. Mais enfin, le titre est bien Metropolis. Le film est sorti en 1927. Il est composé de trois actes (Auftakt, Zwischenspiel, Furioso), structure reprise par Kerr (Les femmes, Déclin, Sexualité), avec en exergue à la 3è partie la définition de « triptyque », manière d’enfoncer le clou pour les lecteurs inattentifs. Les croisements sont nombreux. L’opposition ville haute/ville basse, richesse/pauvreté, apparaît clairement dans le roman (bas-fonds/beaux quartiers, classe dirigeante/prolétariat de la République de Weimar).

La métaphore de la « machine M » qui tue les travailleurs, hallucinée en Moloch par Freder, est déclinable dans le monogramme M : le Moloch, c’est aussi la ville, la Metropolis ; c’est aussi le tueur en série de M le maudit. Tout cela irrigue le roman de Kerr, qui porte un regard critique sur la ville allemande sous le joug nazi (cf. La trilogie berlinoise : L’Été de cristal, 1993, La Pâle figure, 1994, Un requiem allemand, 1995). On retrouve le triptyque que Kerr affectionne (influence hégélienne ?), avec les trois actes : montée du nazisme, vie pendant la guerre, après la défaite).

Je repense à Berlin Alexanderplatz, le roman d’Alfred Döblin (1929), qui relate le parcours du petit délinquant Franz Biberkopf, meurtrier de sa compagne Ida, dans le milieu de la pègre berlinoise, du Berlin populaire des années 20. Et aussi à Seul dans Berlin de Hans Fallada (1947), qui met en scène la résistance de gens ordinaires au nazisme, bien réelle, inspirée du couple Otto et Elise Hampel. Histoire dont l’unité de lieu est un immeuble berlinois, et qui radiographie la société berlinoise de l’époque.

Au cœur du roman, Kerr fait commettre un lapsus à un personnage. Si on l’interprète (et c’est facile), l’identité du tueur en série nous est révélée. Mais Kerr s’amuse : l’interlocuteur du personnage en question ne relève pas, n’entend pas. Clin d’œil au lecteur freudien donc…

Metropolis est le 14è et dernier roman de la geste de Bernie Gunther, et ultime roman de Philip Kerr, qui mourra en mars 2018. Confronté à sa propre mort, Kerr écrit ici la naissance de Bernie Gunther, par un retour au début de la chronologie personnelle du personnage. The loop is looped.

Dossier de presse des Archéologies ferroviaires

A lire en flipbook plein écran

12 avril 22

465. Revenu à A. après long éloignement. Scène de l’embuscade enrichie, encore à finir, nourrie de souvenirs réapparus. « Bivouac » repris, tissé du parler de Bruay-sur-Escaut, où est né mon père. Le dépaysement se mesure évidemment à l’aune du pays qui fait apparition dans un mot entendu, une sonorité (qui devient, sous le coup du désir inconscient, sororité).

Impératif absolu : ne pas me regarder écrire, ne pas chercher la joliesse, l’esthétisme, le maniérisme. Peser chaque signe pour qu’il ait sa place légitime, sinon : effacer.

Zouaves en patrouille en Algérie | © ECPAD/fonds Jean Faure/Jean Faure

466. L’immersion dans A. était devenue si constrictive que je ne pouvais plus avancer. Lectures autres, écrits autres, pour pouvoir y revenir plus sereinement. Continuer d’obéir à cette urgence intérieure qui pousse, mais à distance. S’occuper à d’autres textes, sans oublier (impossible d’ailleurs) A., permet de tendre des fils invisibles de texte à texte. Ainsi, lisant un article sur les extrémistes de droite minoritaires actuels, les « zouaves Paris » ou « ZVP », issus du GUD, je tisse avec la photo d’un soldat du 9e régiment de zouaves (unité chargée de démanteler les « réseaux terroristes ») prise dans la vieille ville d’Alger, en 57. Photo, comme d’autres, vue dans le Géo Histoire de fév. 22 consacré à la guerre d’Algérie. C’est le mot « zouave » qui fait lien. Me vient alors « zouave en venelle ». Souterrainement, une idéologie rance ?

467. Ce que les hommes font aux mots : « zouave » vient du kabyle « zouaoua » (ancien nom des Kabyles) ; hypothèse la plus vraisemblable : vient du gérondif « zouaf », « en rampant ». Bref, mot algérien, repris après la conquête de l’Algérie et la reddition d’Alger le 5 juillet 1830. Pour y maintenir l’ordre, le comte de Bourmont recrute 500 zouaves parmi ceux qui ont servi l’Empire ottoman, qui deviendront un corps de Zouaves, par arrêté du 1er octobre 1830, de 8 compagnies de 100 hommes. Les Zouaves participent à la guerre de Crimée (1853-56, bataille victorieuse de l’Alma), à la campagne d’Italie (1859), à l’expédition du Mexique (1861-64), à la guerre franco-prussienne de 1870, sont dissous, puis reconstitués en 1872 pour garantir le maintien de l’ordre (vieille antienne) en Algérie et en Tunisie (de 1880 à 1890), et « pacifier » le Maroc (Lyautey). Suit l’expédition du Tonkin, puis de Chine (1900). Il se battent durant la première Guerre mondiale, repartent au Maroc dans l’entre-deux-guerres. La loi du 13 juillet 1927 distingue les forces permanentes basées en métropole et celles qui vont assurer la protection des colonies : les troupes d’Afrique, qui couvrent Algérois, Constantinois et Oranais, ainsi que le Maroc et la Tunisie. Il se battent (et sont sacrifiés) durant la Seconde Guerre mondiale (15 régiments en 39). 4 régiments sont créés en Afrique du Nord (le 29è à Alger). Indochine : rien trouvé, sinon que 150 000 Maghrébins y sont envoyés ; certains ont combattu en Italie, en France et en Allemagne. Guerre d’Algérie : appelés et rappelés métropolitains ou des départements algériens. Les Zouaves, donc, ont mission de combattre les réseaux FLN et d’assurer l’ordre en ville. Au 19 mars 62, les unités de Zouaves sont les 2è , 3è et 8è régiments.

468. Le mot « zouave » a donc été utilisé pour servir les intérêts militaires et colonialistes de la France. Exemple de novlangue orwellienne qui retourne le mot en son contraire. Contre-emploi aussi que celui des maintenant dissous « Zouaves de Paris », groupuscule néonazi qui avait annexé la signification originale du mot « zouave », en un Anschluß linguistique. Ces « ZVP » étaient loin de la bravoure et de l’audace proverbiales des véritables Zouaves sur les différents théâtres d’opérations.


Patrouille d’une section du 9e régiment de zouaves (RZ), Alger |© Raymond Varoqii/ECPAD/Défense

LMM Podcasts | Lectures musées & musiquées

La Sentimenthèque a fermé ses portes. Mais les lectures musiquées continuent. Je vous invite à poursuivre l’aventure littéraire & sonore sur cette page, dont l’ambition est de proposer des voix chères, contemporaines ou tues, sans limite de genre ou de frontière.

A l’affiche, déjà, 7 podcasts à écouter sur L’Œil, sur Anchor, sur Spotify. A très vite !

N’étant que

le 107è et dernier objet des 107 RECITS AVEC OBJET, signé François Bon, à écouter ici

DANS L’ORDRE DES CHOSES, textes écrits en septembre 2021, dans le cadre des cycles d’été 2021 de TIERS LIVRE, animés par FRANCOIS BON |

Photographie de couverture de NATHALIE HOLT, préparation éditoriale de MARION MUCCIANTE |

Lectures achevées le 09 avril 2022 | Chaque lecture a fait l’objet d’une synchronisation originale, libre de droits et gratuite |

Merci à celles & ceux qui m’ont accompagné !